CLXXXVII
Nous ne pousserons pas plus loin cet exposé des conditions organiques et fonctionnelles de la réaction et de ses principaux modes dans les maladies aiguës. Cet aperçu nous suffît pour éloigner de l’histoire et de la thérapeutique de ces maladies les ténèbres de l’ontologisme nosologique et de l’empirisme, quelle qu’en soit la forme méthodique.
Les principes qui nous ont guidé dans cette étude ne sont pas seulement applicables aux maladies réactives; ils conviennent pareillement aux maladies affectives. La vie commune reste, dans ces deux ordres de maladies, le soutien réel de la force médicatrice; nulle réaction efficace qui ne mette en œuvre les synergies communes. Si ce fait primordial est plus facile à saisir dans l’observation des maladies aiguës, il n’est
pas inaccessible dans les maladies affectives, alors surtout qu’on est éclairé par l’étude antécédente des premières.
L’affection, dans les maladies chroniques, remonte, nous l’avons vu, jusqu’aux conditions vitales procréatrices; elle est conçue avec ln vie, ou s’y incarne lentement, de façon à la gagner obscurément, ii la modifier d’une manière intime et permanente, et sans soulever contre elle une réaction franche et soutenue. Si donc l’affection s’est palhogéniquement enracinée jusque dans les profondeurs de l’économie vivante, de manière à entraîner à elle la vie commune elle-même, il n’y a plus de réaction médicatrice possible. Tous les troubles réactifs ne font alors qu’ajouter à la cause morbilique, qu’entrer dans le mouvement affectif et précipiter l’issue fatale. Si avant que l’affection se soit ainsi assimilé la vie générale, celle-ci réagit; si les forces communes éveillées se soulèvent en un consensus efficace, l’entraînement diathésique pourra être enrayé, et la menace affective combattue et détournée.
Ces vues si simples, si conformes à la nature, conduisent aux vrais enseignements thérapeutiques. Que doit faire l’art, en effet? Les saines doctrines le disent : fortifier la vie commune et l’animer aux réactions salutaires, provoquer les synergies constituantes, de sorte qu’elles arrivent à maîtriser, d’une manière plus ou moins durable, la dissociation vitale. C’est le grand art, si vanté par Bordeu, de transformer une maladie chronique en une maladie aiguë, une maladie tout affective, sans périodes, sans marche régulière et calculable, en une maladie réactive à périodes déterminées, à marche réglée, à temps distincts, et dont la fin naturelle se déclare par une crise favorable, ou s’obtienne par un apaisement gradué et progressif des symptômes. Les études modernes d’hydrologie médicale remettent en lumière la réalité et la puissance de cet art; elles contribueront à faire pénétrer les médecins dans l’intelligence de la nature médicatrice et des fécondes ressources que nous livre l’imitation de ses oeuvres.
§ clxxxviii.
La cause affective, dans les maladies diathésiques, peut ménager la vie commune et entraîner surtout à elle les fonctions accessoires à cette vie; de là des variétés singulières dans la marche des mêmes maladies, des modes différents de réaction contre des diathèses du même nom, et que l’on ne saurait comprendre si l’on ne prend sincèrement la vie commune, ses atteintes et ses efforts comme la raison vraie de l’évolution diathésique. Ainsi telle diathèse, de la plus grave espèce, offrira une évolution remarquablement lente, alors qu’au lieu d’entraîner la vie commune, elle soulèvera une réaction particulièrement nerveuse, et que ses manifestations propres et désorganisati ices seront masquées et réduites sous un éréthisme nerveux concomitant et durable. Ce dernier mode réactif semble dès lors se substituer aux réactions communes; il n’amène pas une restauration physiologique ; nous savons que ce ne peut être son rôle; mais, du moins, il empêche l’affection d’agir trop directement et avec son intensité propre sur la vie commune, et de la sorte, la vie peut durer sans que, de longtemps, les ressources vitales s’épuisent et fassent défaut. La vie, dans ces conditions, sollicitée en sens divers, trouve comme un moyen indirect de résistance dans l’action réactive d’un système qui dépense non les forces communes et radicales, mais les forces accessoires de la vie de relation.
Telle est la forme que revêt la phthisie pulmonaire chez ceux dont la vie de relation est prédominante, excitable à la moindre émotion, portée aux manifestations extrêmes et déréglées. Chez ces malades, l’affection tuberculeuse peut, durant des années, rester obscure, presque latente, dissimulant ses symptômes sous ceux qui appartiennent à l’élément nerveux, évoluant lentement, limitée dans ses manifestations
locales, no soulevant pas ces réactions impuissantes qui épuisent la force vitale commune et conduisent à une rapide consomption. La vie, sentant démesurément parle système nerveux, distraite par l’intensité continue des perceptions extérieures, semble ressentir moins profondément les causes affectives qui agissent sur elle et la diathèse qui l’atteint.
Il est d’autres cas où la vie commune, en raison de son mode propre, est faiblement impressionnée par les déterminations diathésiques qui la gagnent, et où elle supporte alors sans émotion apparente des lésions organiques souvent considérables. Ces faits sont surtout observés lorsque le tempérament est tellement voisin de l'affection qui l’envahit, offre une nature en si étroit rapport avec une cause diathésique, que celle-ci survenant, semble seulement ajouter un développement nouveau et attendu au tempérament propre de l’individu; en sorte que l’organisme, sain naguère, affecté maintenant, marche dans les mêmes voies, vit selon un mode vital presque identique ; il incline plus fortement du côté où il penchait déjà, exagère ses conditions de tempérament, de nature particulière, et c’est là, pendant longtemps, le seul trouble manifeste. Telles sont les phthisies dites scrofuleuses; elles surviennent comme l’aboutissant naturel du tempérament et de la vie scrofuleuse, et souvent troublent bien peu cette vie. Aussi sont-elles remarquables par la lenteur de leur évolution et par le peu de réaction qu’elles soulèvent.
Les maladies diathésiques ne se présentent pas toujours comme unités simples, mais souvent comme unités composées. Les divers éléments affectifs qui s’unissent pour constituer alors la maladie n’altèrent pas tous la vie commune à des ilegfés égaux et suivant des modes pareils; tous ne la menacent pas d’un entraînement morbifique irrémédiable ou funeste. L’art profite de ces faits d’observation. En favorisant, en effet, dans un état diathésique, les éléments les moins malsains, il s’opposera heureusement aux progrès des éléments plus re-
h~h PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
doulables. La vie commune elle-même s’associera à l'excitation provoquée des éléments favorables, et concourra, avec cette excitation, à maintenir et à réduire le côté délétère de la maladie composée; c’est là une pratique délicate et qui relève, non d’une analyse froide et tout anatomo-pathologique, mais d’une analyse animée et qui s’exerce au sein des synthèses vivantes. M. Pidoux en fournit de remarquables modèles dans son Mémoire sur l' expérimentation des eaux minérales sur l’homme sain : t La présence, dit ce savant observateur, de l’élément arthritique chez un phthisique, va imprimer à la marche de la phthisie, et surtout à l’invasion du tabes, ou cachexie purulente tuberculeuse, une résistance p| un retard d’évolution remarquables, qui feront singulièrement contraster l’état général du phthisique avec son état local. La phthisie arthritique est, en effet, une des variétés les plus intéressantes à étudier; elle n’est pas rare chez les riches, et l'on en voit aux Eaux-Bonnes des cas nombreux. On l'observe rarement dans les hôpitaux ; c’est la phthisie la moins grave qu’on puisse avoir.
» Chez ces sujets, les bronches sont très irritables, surtout dans leur tissu fibreux contractile, et les congestions se produisent avec une grande facilité. 11 en est de même des hémoptysies; elles récidivent avec moins de dommage que dans les autres variétés, et au lieu de ne se montrer qu’au début de la maladie, elles l’accompagnent souvent dans toutes ses périodes.
» Chez ces sujets, l’action pathologique de l’eau de Bonnes se localise facilement sur le poumon, ou, du moins, elle est ressentie et manifestée très vivement par cet organe; mais ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’elle paraît agir plutôt en stimulant l’élément arthritique que l’élément tuberculeux, plutôt, par conséquent, en développant les éléments d’antagonisme et de résistance que les éléments du tabes et de la désorganisation.
» Les eaux sulfureuses stimulent, en effet, l’arthritisme, surtout l’arthritisme goutteux, d’une manière qui mérite d’être signalée ici, à cause du parti que l’art peut en tirer h l’imitation de la nature; elles ont une action manifeste dans ce sens sur les viscères d’élection de l’arthritisme, le cœur, le foie, les reins; elles excitent spécialement la gravelle et les hémorrhoïdes. Or, cette constitution morbide est un frein puissant à la production et au développement de la phthisie tuberculeuse. Ce n’est pas qu’on ne puisse rencontrer ces deux maladies combinées; elles le sont, hélas! trop souvent; mais c’est parce que, lorsqu’elles coexistent, elles se modifient réciproquement au bénéfice de la plus grave, et que, s’il est vrai que celle-ci finisse toujours par prévaloir, il est certain aussi que sa marche est singulièrement ralentie, et les conditions de sa curabilité convenables, quand on les compare à celles de la phthisie tuberculeuse pure.
p C’est ainsi que, dans ces cas, les Raux-Bonnes, excitant l’élément arthritique de la maladie, antagonisme de l’élément tuberculeux, modifient avantageusement celui-ci et en modèrent autant que possible l’activité funeste. Cela est surtout évident lorsque l’arthritisme s’est concentré sur le poumon et a produit sur cet organe ses effets propres, qui sont l’asthme et l’emphysème.
» Alors les tubercules ont, si je peux ainsi dire, la plus grande peine à se développer, et s’ils se développent, ni ils ne désorganisent le poumon, ni ils ne cachectisent et n’entraînent la nutrition générale, comme ils le font lorsque tout le phthisique leur appartient. »
Les mêmes lois physiologiques se maintiennent donc i travers la mobilité des faits. La vie commune reste, dans les maladies affectives comme dans les réactives, l’agent des réactions médicatrices. Plus celle vie entrera dans les mouvements synergiques qui s’élèveront contre l’affection, plus elle restera préservée des atteintes morbifiques et libre dans ses opéra-
li~(S PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
lions, el plus la maladie sera harmonique, réglée dans ses
actes, dirigée et soutenue vers un but de restauration hygide.
Ces notions vont nous conduire à d'autres ; nous n’avons pas épuisé les questions qui se rattachent aux réactions médicatrices, en déterminant de celles-ci les conditions et le mode. Loin de là, il nous reste à considérer, pour compléter celle élude, la marche et la terminaison des maladies. 11 y a là des faits du plus haul intérêt à connaître et des lois à déterminer fécondes entre toutes et souveraines dans l’art. Nous allons demander à la vie médicatrice ce double enseignement.
§ CIAXXIX.
Dr lu marche «leu nwil«dic«.
Dans les voies actuelles de la pathologie générale, la marche commune des maladies est tracée sans aucun souci de doctrine, sans nul indice de relation entre cette marche et la force réglée qui conduit la maladie, qui est la maladie elle-même. Ce point ne s’enchaîne à aucun ensemble préexistant de faits ; il demeure isolé et dissocié, comme tout ce que fournit la sensation.
« La marche des maladies ( morborum dccursus), dit Cliomel, consiste dans le mode suivant lequel naissent et se succèdent les lésions matérielles qui les constituent et les symptômes qui les signalent. » Définition muette sur le fond des choses et ne dépassant en rien les phénomènes ; même dans le milieu systématique où elle est jetée, elle n’indique aucune condition nécessaire et fondamentale. L’identification de la maladie avec les lésions matérielles et les symptômes ne pouvait, en effet, soulever une idée qui impliquât une marche déterminée, une succession réglée dans l'ensemble d’actes qui constitue une maladie. En acceptant la lésion pour maladie, comment la lésion s’établit-elle, pourquoi grandit-elle et décroit-elle en-
suite'.' Un ne cherche pas l’intelligence et la raison d’èlrc île ces laits; on interroge les seuls renseignements acquis par les sens. Ces faits sont ainsi physiquement constatés, mais nullement conçus. 11 faut ctudier une force, une activité, pour que la marche des manifestations de celte force devienne une véritable élude scientifique, partie intégrante du sujet principal, du caractère même de la force. Pour le médecin organicien, traiter de la marche des maladies est une affaire indépendante de toute autre, sans connexion nécessaire avec les principes fondamentaux de la science. Ces principes ne concluent-ils pas d’ailleurs à n’en reconnaître aucun? Aussi réunit-on, à cette occasion, des faits disparates, et que ne relie aucun ordre logique.
Chomel, par exemple, sous ce titre : De la marche des maladies, s’occupe d’abord des différents types, continus, périodiques, rémittents; puis de la marche aiguë et de la marche chronique, sans invoquer aucun des caractères essentiels et vraiment médicaux de ces faits; enfin, des périodes dans la maladie en général, mais en les acceptant empiriquement et sans en rechercher la signification intérieure, ni la filiation avec les autres éléments de la maladie. Or, comment réunir sous un seul chef tous ces sujets divers, sinon en traçant de chacun un exposé superficiel, borné aux apparences extérieures? Étudier le type des maladies, c’est uniquement résumer quelques faits de pathologie interne. Cela touchc-t-il à la marche générale et commune des maladies? Les modes aigu et chronique correspondent à la grande division naturelle des maladies; ils se rattachent, nous l’avons vu, aux rapports variés de la réaction et de l’affection ; la durée y est secondaire, malgré les termes consacrés. Or, la connaissance de ces modes n’est autre que le développement vivant de la marche commune des maladies, que le sujet offert par la nature et sur lequel on doit étudier, en leur réalisation visible, les périodes dans lesquelles se partage le cours des maladies.
PRINCIPES RE l’ATIIOLOGlE GENERALE.