‹ Principes de pathologie généraleChapitre 147 sur 180 · S CXCI · texte numérisé non relu

S CXCI

Si nous envisageons à un point de vue général et physiologique l’ensemble des temps qui caractérisent la marche des maladies, nous sommes conduits à le rapprocher des périodes régulières que présentent toulacte vital, tout consensus tonctionncl, surtout les actes et les consensus temporaires et intermittents. Ceux-ci sont comme la forme physiologique

aiguë ou réactive ; ceux qui embrassent des périodes entières de la vie, ou même l’ensemble entier de la vie, sont, en quelque sorte, l’évolution physiologique chronique ou affective. Or, c’est le propre de toute fonction qui a ses moments d’exercice et de repos, de se mettre en jeu peu à peu, sous l’impression de son stimulus normal, et d’arriver par degrés à son plein exercice; d’y déployer une énergie en rapport d’intensité et de durée avec le but qui lui est afférent; de se détendre enfin et de revenir plus ou moins rapidement au repos, lorsque le but est atteint ou assuré. Ces divisions n’appartiennent donc pas exclusivement à la maladie; elles sont la règle générale de ce qui s’accomplit au sein de l’organisme. C’est que, répétonsle contre l’empirisme nosologique, la même vie domine les activités physiologiques et les activités morbides ; elle reconnaît un petit nombre de lois et y demeure fidèle dans les circonstances en apparence les plus opposées. L’application varie, le fonds est invariable.

Bordeu avait vivement senti ces conditions communes de la vie physiologique et de la vie pathologique, et il les exprimait avec toute son originalité de physiologiste et de médecin. «Chaque maladie, écrit-il, a sa marche et sa révolution ou un espace de temps qu’elle parcourt; elle a ses temps d’accès et de durée qu’il est pour ainsi dire impossible de changer. Un observateur attentif peut y remarquer dans toutes, comme dans l’excrétion d’une glande ou dans l’ouvrage de la digestion : 1* certain changement du corps qui annonce les approches de la maladie ou sa préparation; 2° les phénomènes qui indiquent sa présence ou sa formation; 3° l’effort combiné de tous les organes qui termine la maladie, soit en la déracinant tout à fait et ramenant la santé, soit en la changeant en une autre, ou bien cet effort cède lui-même 4 la violence du mal, et s’éteint avec la vie du malade. Cet ordre des changements, qui est commun <\ toutes les maladies, parait établir entre elles la ressemblance de formes qu’Hippocrale a dit leur appartenir, et

que leur véhémence ou leur petitesse, leur lenteur ou leur célérité, etc., ne sauraient leur ôter... »

« Citons pour exemple une maladie simple, que l’on peut assez bien comparer à une fonction excrétoire, ainsi que nous l’avons insinué plus haut. Il est effectivement des signes qui indiquent les approches de la maladie ou sa formation; il en est d’autres qui marquent son état et sa terminaison heureuse ou malheureuse. De même dans une maladie d’irritation, la partie affectée reçoit d’abord une somme de forces plus grande que de coutume, elle est simplement plus animée : c’est là le premier temps, ou temps d’irritation, lequel répond assez bien à l’érection d’une glande qui se dispose au travail de l’excrétion. Quand le mouvement de la partie affectée s’est entièrement accru et ne peut plus s’accroître, ce temps est le second de la maladie, celui de sa matuiité, qu’accompagnent des phénomènes semblables à ceux de l’érection ou l’orgasme d’une glande; enfin lorsque la maladie est terminée, et que la partie, ainsi que la glande après son travail, a repris son repos ou est sur le point de le reprendre, c’est là le troisième ou dernier temps, celui de l’excrétion achevée. Tout cela sera éclairci dans la suite....

» On peut, suivant l’ordre de ces trois temps, distinguer chaque fièvre ou chaque maladie prise en total en trois espèces particulières : le désordre que cause dans un viscère l’irritation qu’il éprouve, constitue la première fièvre ou fièvre d’irritation; la seconde sera la fièvre de coclion, laquelle est due à une action vive et énergique de la partie affectée; et la troisième, celle où la partie fait le dernier effort pour se rétablir, sera la fièvre d’évacuation, qui est la voie assez ordinaire par laquelle les maladies se terminent. Quelquefois ces trois temps ou ces trois fièvres gardent entre elles des intervalles assez égaux et assez longs pour pouvoir être distinguées; souvent aussi leur marche est inégale et confuse. »

En tout ceci Bordeu ne faisait qu’imiter Hippocrate. Le père

DE LA FORCE MÉDICATRICE. h 83

• de la médecine avait créé toute une suite de remarquables images pour exprimer à la fois les trois périodes des maladies, les fonctions dévolues à chaque période, et les analogies physiologiques qui lient les fonctions temporaires de l’activité morbide cl les fonctions de l’activité normale. La crudité était le premier temps de la maladie : ce mot indiquait une matière morbilique à qualités délétères, l’altération, le mélange impur des fluides, provoqués par cette matière; le travail fébrile, les mouvements vitaux n’ont pas encore transformé, adouci ces éléments nuisibles. 11 en est de ces agents morbifiques comme des aliments à l'état de crudité, il faut qu’ils subissent l’action des organes, afin de devenir propres à l’assimilation. La matière fébrile crue doit être digérée, comme la matière qui doit servir à l’alimentation. Le second temps était donc le temps de digestion ou de coction. Celte période est caractérisée par l’action qu’exerce l’économie vivante sur les humeurs altérées, sur les principes hétérogènes. Par cette action les humeurs altérées sont ramenées à leur crase normale, les principes nuisibles sont transformés et assimilés, ou peu à peu séparés. La coction pathologique est l’analogue de la coction stomacale; aussi s’appelait-elle également pépasme. Par la coction, les humeurs d’abord tenues fluides, dcrcs, s’épaississent et s’adoucissent en même temps; les excrétions se troublent et entraînent des sédiments. Lorsque ces caractères des humeurs manquent, même à la fin de la coction, c’est que celle-ci est imparfaite ou que le mouvement de la maladie prépare d’autres voies pour le rejet des matières réfractaires à l’assimilation.

Lorsque les humeurs sont suffisamment travaillées, mélangées, digérées, cuites, et que la matière morbifique est disposée à l’élimination, on arrive, suivant Hippocrate, au troisième temps, temps de maturation et de crise à la fois. Tout est préparé pour la solution : les humeurs ont repris leurs qualités normales; la matière nuisible offense l’organisme, elle est mobile et attend l’expulsion : c’est la maturation.

48à PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

L’expulsion peut se faire par les voies naturelles et par degrés insensibles; ou, au contraire, nécessiter un suprême effort. Dans ce dernier cas se déclare un soulèvement salutaire des organes qui entraîne au dehors l’humeur peccante, les principes hétérogènes : c’est la crise. Lorsque celle-ci est parfaite et l’élimination complète, le retour à la santé est décidé, la convalescence établie.

Telles sont les images hippocratiques. On voit combien elles dénotent d’observation, et quel vif sentiment de nature les anime 1 Conçues sur l’économie vivante et réagissante, elles en retiennent une ineffaçable empreinte et expriment sur la marche des maladies plus de vérités réelles que les exactes et banales définitions de l’école sensualiste, dont ci-dessus nous empruntions un exemple à Chomel. On use encore parfois de ce vieux langage, malgré les conceptions hypothétiques qu’il recèle sur la présence, le transport, l’élimination des principes hétérogènes et morbifiques. Ces restes de chimisme obscur ou de vague inécanicisme germent encore dans bien des imaginations médicales. 11 faut qu’une philosophie sûre d’elle-mème les déracine enfin. Le temps est venu de parler sans figures. Assujettie désormais aux notions sévères, la médecine ne peut plusemployer les images hippocratiques que pour condescendre un instant à la tradition, et animer par moments le récit des faits vivants. Notre science aujourd’hui doit exposer les faits généraux dans leur grave simplicité, et en les ramenant sans fictions à l’idée vraie et synthétique de la maladie.

Page 1