CXCI
De la doctrine de* eriMCO.
Comment se prépare, s’annonce et s’accomplit le passage de la maladie à la santé? Nous avons réservé cette question à laquelle répond l’antique doctrine des crises.
Si l’on réfléchit à la conception hippocratique de la maladie, inspirée jusqu’à l’excès de l’idée de force médicatrice, à la marche de la maladie que commande celte même force, car la marche n’est que la mise en action de la force, on verra que la crise est l’aboutissant dernier et comme le résumé vivant de la série entière des actes morbides, de tous les efforts réglés de la nature. Tout concourt, tout converge vers cet acte suprême, dernière note et conclusion de l’harmonie douloureuse élevée, pour un temps, sur l’harmonie saine et durable de la vie. La crise est la fin de l’évolution morbide : prévoir cette fin et la préparer était, par excellence, notre œuvre scientifique. Toute l’observation, le diagnostic presque entier, tendaient, dans la médecine grecque, à déterminer le jugement probable de la maladie, la crise. Un systématique de l’antiquité appelait par dérision les Prénotions et les Aphorismes une méditation sur la mort; il aurait rendu à ces livres leur véritable caractère, en les appelant une méditation sur les crises. Cette méditation a dominé dans les écoles vitalistes. Les maîtres de l’art, depuis Hippocrate, ont tous considéré l’étude des crises comme capitale, dans l’histoire des maladies comme au lit du malade.
11 en a été ainsi jusqu’aux temps actuels, où la médecine s’est constituée sur les données exclusives du sensualisme. Établissant la maladie en dehors de l’ùèée de causalité, d’activité et de finalité nécessaires, la science nouvelle ne pouvait accepter la crise, consécration et synthèse de ces idées. La doctrine que ce mot résume est tellement étrangère à l’école organicienne, que si la notion et le mot n’eussent constitué pour une large part le passé de la médecine, à coup sûr cette école n’eût ni soupçonné la notion, ni créé le mot. Attachée à l’interprétation chimico-physique des dérangements organiques, elle eût examiné les lésions, décrit les troubles fonctionnels, sans demander à l’évolution de la maladie un autre ordre de faits et de connaissances. Tout ce qui de soi suppose
Ja spontanéité, anime les phénomènes morbides, les Iransforme résolûment en actes, tout cela répugne aux préjugés sensualistes, règle toute-puissante de l’ordre scientifique inauguré. La crise, acte final, conclusion dernière de tous les actes constitutifs de la maladie, devait nécessairement être rejetée parmi les vaines dépendances de l'hypothèse surannée des forces vitales et médicatrices.
Mais il était dans la destinée de la science moderne d’être souvent gênée par le passé, et pressée par cette gêne, de ne jamais s’abandonner à son génie propre, et de rarement proclamer ses convictions sans quelque compromis opposé. Ainsi a-t-elle fait vis-à-vis de la doctrine des crises. Repoussant la doctrine, incapable de comprendre ses rapports avec la constitution méconnue de la maladie, elle a cependant retenu le mot, pour y chercher l’examen d’un fait, sinon le sens d’une notion.
L'antiquité 'avait beaucoup parlé des crises; on ne pouvait se taire absolument. On a donc pris le parti de retracer une étroite et vulgaire histoire de celte question ; on cite quelquesunes des divisions anciennement émises sur les crises, et après un court exposé qui effleure à peine la superficie des choses, on abandonne les réalités de ce sujet pour ne s’occuper que des phénomènes dits critiques. Existe-t-il des phénomènes critiques et quels sont-ils? Sont-ils constants, fréquents ou rares? Quelle influence exercent-ils sur l’issue des maladies? NOs auteurs de pathologie générale consacrent à ces questions quelques pages, bientôt oubliées et certainement inutiles, parce que ne se reliant pas au reste de l’institution pathologique, elles demeurent au milieu du livre en un stérile isolement.