‹ Principes de pathologie généraleChapitre 150 sur 180 · CXCIV · texte numérisé non relu

CXCIV

Revenons à la doctrine des crises, et laissons-lui, en l’exposant, la simplicité des notions essentielles. < La crise, dit Hippocrate au livre Des affections, est une exacerbation, ou un affaiblissement, ou une métaptore, ou une autre affection, ou la cessation. » En pénétrant plus profondément dans l’enseignement du maître, et en jugeant d’après l’ensemble de ses écrits, on est conduit à inférer qu’il entendait par crise le jugement de la maladie, et, en même temps, tout acte important qui s’y rattachait directement, qui décidait la solution et lui donnait ses caractères propres. Ces moments décisifs de l'activité morbide, ces actes définitifs et derniers de la maladie ne se séparent pas, à bon droit, du jugement auquel ils se rapportent; ils font cause commune, et sont les faces diverses d’une même action. On peut résumer l’idée hippocratique en disant que la crise est tout mouvement qui juge, qui termine la maladie. Nous appellerons donc crise les synergies dernières

par lesquelles se juge et se termine une maladie, et phénomènes critiques ceux par lesquels se traduisent ces synergies finales. Nous plaçons ainsi le caractère de la crise et des phénomènes critiques non dans des conditions tout extérieures, dans des apparences insolites ou spéciales, mais dans les conditions intérieures qui les engendrent et les constituent.

Le jugement d’une maladie peut s'effectuer de deux principales façons. En premier lieu, par un décroissement lent et successif de l’état morbide. Ce décroissement commence à se manifester souvent dés la coclion; peu à peu, la vie dépouille le mode morbide et recouvre ses conditions normales. Les anciens appelaient cette terminaison de la maladie jugement par crise insensible, ou lyse.

La solution exige, en d'autres cas, des efforts nouveaux et décisifs. Des phénomènes insolites surgissent, ou quelques symptômes déjà existants s’exagèrent, ou les troubles généraux revêtent une intensité tumultueuse et passagère; la réaction, qui fléchissait, se ranime avec vivacité; la maladie prend un aspect inattendu et toujours soudain. Bientôt tout s’apaise; les phénomènes insolites, les troubles réactifs exagérés se dissipent à la suite d’une évacuation appropriée, ou de l’organisation d’un travail morbide secondaire; un calme plus ou moins profond, avant-coureur d’une guérison prochaine, s’établit; la guérison elle-même suit promptement. Ce second mode de solution a reçu le nom de crise proprement dite, ou crise par phénomènes sensibles. Ces derniers faits se sont emparés de l’esprit des médecins; ceux-ci ont bientôt voulu les généraliser, et ne voir de crise que dans les phénomènes insolites. Le pouvoir de la nature leur semblait par là plus saillant et mieux établi. Le sens véritable de la crise s’est ainsi altéré, et Galien en arrive à ne plus appeler crise que les mutations subites dans la maladie, amenant la santé ou la mort.

Les deux sortes de crises ne sont pas, en clinique, aussi

profondément séparées que tendrait à le faire croire le tableau isolé de chacune d’elles. La crise par lyse n’est pas toujours insensible, absolument cachée aux regards de l’observateur; elle s’accompagne plutôt d’un concours de phénomènes médiocres, succédant, sans trouble ni secousse, aux symptômes décroissants de la période d’état. Ces phénomènes peuvent passer inaperçus; le caractère n’en est pas toujours deviné; ils n’en constituent pas moins une crise efficace. Ces phénomènes critiques montant d’un degré arrivent à se détacher plus nettement sur le fond même de la maladie, et acquièrent quelque intensité relative, sans pourtant s’élever jusqu’à l’insolite et à l’anomal. Une sueur douce, une émission d’urine sédimenteuse, une évacuation alvine molle et pultacée peuvent, dans de certaines limites, s’exagérer et se répéter sans que cependant le caractère de la crise soit vraiment changé. Est-ce une crise par phénomènes sensibles ou insensibles? il serait souvent difficile de le décider. A coup sûr, ce n’est pas encore une crise par phénomènes insolites. Les cas extrêmes seuls sont tranchés; mais il faut méconnaître tous les anneaux qui, en une seule chaine, relient les uns et les autres, pour les séparer définitivement et n’accorder qu’aux derniers la qualité de phénomènes critiques. Les phénomènes critiques sont donc divers, tantôt peu perceptibles, tantôt occupant violemment la scène.

§ CXCY.

Nous arrivons à la question capitale, au cœur même de la doctrine dps crises. Ce qui précède nous montre déjà que le caractère de la crise ne réside pas dans les caractères extérieurs des phénomènes. En effet, tel phénomène, en apparence insignifiant et sans valeur, peut être critique; tel autre important, tel symptôme singulier et grave peut ne l’être en aucune façon, et survenir uniquement comme com-

plication. D’où s’imprime donc, sur les phénomènes, le caractère critique? Nous l’avons dit, c’est du jugement de la maladie traduit par ces phénomènes.

Allons plus loin, et voyons ce qu’implique ce dernier fait. Quand et pourquoi y a-t-il jugement? Nous répondons, quand l’organisme concourt au jugement et le prononce. Ce qui fait la crise, c’est la détermination de la nature à la crise, c’est la vie se décidant spontanément à la solution du mal. Voilà ce qui constitue réellement la crise, et non l’évacuation ou le phénomène. On ne doit donc pas se demander, comme le font les auteurs de pathologie générale, si les phénomènes critiques sont cause ou effet du rétablissement. Ils ne sont ni l’un ni l’autre; ils sont simplement l’expression du consentement de l’organisme à la solution, la mise à exécution du jugement prononcé. Les phénomènes ne sont critiques qu’autant qu’ils répondent à la disposition vitale qui veut et conduit la crise.

C’est pour cela qu’obtenir des crises est chose difficile. S'il n’y fallait que provoquer une évacuation pareille à celle que l’on observe dans les crises, rien ne serait plus aisé; mais l’évacuation est ici le fait secondaire, et la plus considérable demeure sans effet si la nature n’est pas favorable. Il faut une préparation, une maturation antérieure pour que l’économie, disposée à la solution, consente et accomplisse spontanément la crise. Je dis spontanément : en effet, sollicitée par l'art on non , l’économie est toujours spontanée dans ses décisions critiques, c’est-à-dire qu’elle prend toujours en elle ses motifs d’action. On n’obtient de l’organisme vivant que ce que sa spontanéité veut bien donner. Spontanéité et crise, termes solidaires ; le premier seul donne le sens réel du second. Solliciter celte spontanéité, la déterminer à agir dans le sens critique, voilà le grand art, et ce que l’on peut appeler provoquer une crise. 11 y a là, on le voit, une autre production que celle du phénomène brut; il y a la détermination de la vie tout entière, dont le phénomène produit n’est que l'ex-

pression; détermination qui seule décide et cause la solution. Telle est donc la valeur des phénomènes critiques dans la crise ; ils ne causent pas le rétablissement de la santé, ni n’en résultent; ils manifestent à notre observation l’activité qui le produit. Ainsi le problème posé par Chomel, et qui le fait tant hésiter, n’existe pas; il est tout dans les mots, et ne répond à aucune réalité.

Page 1