CCXI
Ceci nous conduit à d’autres pensées, à la seconde raison que nous voulons donner du silence qui s’est fait au sujet des crises. Ce n'est pas seulement à cause de la profusion de* remèdes et du trouble incessamment apporté à la marche régulière des maladies, que le médecin aujourd’hui ne discerne plus les crises. Non, aucun de ces remèdes ne serait donné, la marche des maladies ne serait plus troublée, que ce médecin ne saurait guère mieux observer les mouvements critiques. Pour observer les crises, il faut y croire, et l’on n’y croit plusl
On se récrie déjà : quoi! pour observer un fait, on doit y croire avant l’observation ! Qu’est-ce à dire, et n’est ce pas le mépris de toute méthode scientifique? Faut-il revenir à jurer
sur la parole du maître, et donner la direction de la science aux idées préconçues? Loin de là, nous en appelons à une logique moins superficielle, à une étude plus sérieuse des choses. La crise n’est pas uniquement un fait, ni un phénomène, mais une interprétation des faits et des phénomènes; seule, cette interprétation reconnaît aux phénomènes observés la qualité de critiques. En effet, en quoi le phénomène critique diffère-t-il, au point de vue de la perception externe, du phénomène non critique? En rien; la différence gît tout entière dans la perception interne, dans l’intelligence qui juge le phénomène perçu par les sens et en apprécie le rôle. Mais pour interpréter ce phénomène, pour le voir intellectuellement, il faut posséder la lumière supérieure des principes, le sens doctrinal ; il faut, dans ce cas particulier, comprendre la doctrine des crises et ses rapports nécessaires avec les notions essentielles de la maladie; il faut l’abstraire des apparences qu’elle revêt, la voir en elle pour la retrouver dans les faits; en un mot, il faut y croire. Celte croyance n’est pas, pour cela, préconçue ni sans bases; elle repose sur toutes les vérités certaines acquises déjà, sur l'ensemble des faits constituants de la maladie, c’est-à-dire, sur l’observation assurée des choses nécessaires, et qui ne peut faire embrasser comme réelles de trompeuses apparences.
Croire I Est-ce un seul mot à prononcer, et le mol dit, peut-on marcher à l’observation des crises et dire immédiatement : voyons-lps? Il en est loin. Dans les sciences, les croyances ne s’acquièrent pas si aisément, et l’observation ne découvre pas si rapidement le but poursuivi. 11 ne suffit pas, en effet, d’accepter à la surface de son intelligence, si je puis ainsi parler, la croyance à une vérité. 11 faut à cette vérité creuser laborieusement sa place; il faut la relier fortement à toutes celles qu’elle présuppose, la comprendre dans l’ensemble fécond de ses rapports, et ce travail n’est pas celui d'un jour, ni d’une soudaine détermination ; il a besoin, comme
Ô'ih PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE,
ce travail des crises que prépare la force médicatrice, d'être lentement et graduellement opéré. 11 faut que notre entendement s’assimile en quelque sorte la substance de la vérité, de façon que celle-ci devienne part intégrante de l’activité qui la conquiert ; alors on arrive à la possession : possession relative, car l’objet à posséder, dès que c’est une vérité , est de soi si vaste, que l’on peut presque dire que la possession n’en est jamais complète.
Ce n’est pas tout : dans les sciences d’observation, on n’atteint pas à une vérité par les efforts isolés de la pensée, l’observation y doit contribuer conjointement. 11 faut que la vérité conçue par l’esprit, en face des faits, s’agrandisse à mesure dans les faits, faible d’abord, obscurément perçue, puis se développant peu à peu dans l’étude attentive des phénomènes. 11 en doit être ainsi, surtout lorsque l’observation s’attache à des faits généraux et spontanés comme ceux dont il est ici question. Pour observer ces faits dans leur signification véritable, il ne suffit pas de le vouloir; il faut se façonner par degrés à cette observation ; c’est une initiation à subir, une éducation entière à poursuivre. Voilà pourquoi le médecin qui n’a pas été élevé à l'observation des crises, qui ne s’y est pas formé par des recherches assidues, ne saura les voir là pourtant où elles sont, là où tel autre les verra sans hésitation.
Voir en science n’est donc pas chose si aisée que le pensent les scnsualistes ; le sens physique n’y suffit pas. Si l’on n’a que lui à son service, on doit être compté parmi ceux qui ne verront jamais, quoique, plus que d’autres, ils répètent : « J’ai vu, j’ai fait, j’ai observé; formules avilies aujourd’hui, dit Bordeu, par le grand nombre d’aveugles de naissance qui les emploient. » Malheureusement ces cécités sont, de leur nature, à peu près incurables; on ne revient pas des atteintes du sensualisme. Lorsqu’on s’est abandonné à la médecine des phénomènes et des lésions, lorsqu’on a adopté plus ou moins franchement les principes du mécanicisme organique, on
devient impropre, et sans retour, à la saine observation des actes et des déterminations vitales. On ne voit plus se mouvoir devant soi une spontanéité, mais une savante machine; on s’absorbe dans la recherche des signes physiques, dans l’analyse des symptômes et des lésions de structure; on ne sait animer ces mortes images, ni, à travers toute cette analyse, surprendre les déterminations souvent mobiles et changeantes de l’activité vivante; on ne s’est pas formé à l’art difficile de remonter au-dessus des phénomènes pour considérer la force, non en une vainc abstraction, mais dans sa réalisation substantielle, dans cet ensemble d’actes et de mouvements qui en sont le vêtement visible, sans cesse renouvelé, et sous lequel seulement il nous est donné de la contempler et de la suivre. 11 y a de telles distances entre ces deux modes d’observation, que l’on ne peut indifféremment ou à son aise passer de l’un à l’autre. Les habitudes prises d'un côté étouffent jusqu’au germe des habitudes à prendre de l’autre.
On est d’autant plus enchaîné à celte médecine sans Ame, qu’elle s’appuie sur les sens, sur ce que l’on voit et sur ce que l’on touche, et qu'il semble y avoir là une inébranlable certitude. Tout devient d’un abord aisé; on saisit sans efforts des faits inertes, on peut abandonner son intelligence à une douce léthargie, et, malgré cela, croire à son activité, énumérer avec orgueil toutes les connaissances qu’elle embrasse, toutes les découvertes amassées dans le monde des phénomènes sensibles, le seul dont on soupçonne l’existence; on interprète ces phénomènes comme on les a perçus, c’est-à-dire physiquement, organiquement. Que manque-t-il? Voilà cette grande et obscure science de l'homme vivant dépouillée de la plupart des nuages qui la recouvraient; on en voit les dernières obscurités éclaircies sous peu. Comment le sensualiste ne croirait-il pas pour toujours à sa puissance? Comment douterait-il de ses moyens, de sa méthode, de ce qu’il sait? Pour en douter, il faudrait n’èlre pas sensualiste, et il l’est.