XIX
On le voit, nous sommes loin de diminuer la nécessité de l’observation et l’importance des faits, par cela que nous les voulons soumis à la libre activité de la pensée. Si nous reproduisons une déclaration aussi superflue, c’est que par une ignorance presque volontaire, on dit tous les jours que ceux qui se révoltent, comme nous, contre l’empire souverain et exclusif accordé aux faits, veulent établir la science en dehors îles faits, dédaignent l’observation et prétendent imposer d’arbitraires conceptions à la place des données positives fournies par la nature . Ces accusationsont été pendant longtemps accréditées. Si, aujourd’hui, elles faiblissent, c’est moins par le retour au jugement sain des choses, que parce que l’on a vu les partisans de la médecine prétendue exacte enfanter eux-mêmes les hypothèses les moins soutenables, et tomber à des conséquences qui heurtaient le sens commun. Les inspirations confuses que la vérité, même méconnue, laisse toujours dans l’esprit public, ont suffi pour décrier ce positivisme qui ne cachait que fictions. On a vu que s’ils repoussaient les notions générales et nécessaires livrées par la raison, ces médecins ne laissaient pas de vouloir interpréter les faits; s'astreindre aux faits bruts demeurant le rêve de l’impossible; que dès lors privés de l’appui des vérités premières, et chancelants sur la mobilité perfide des faits, ils ne pouvaient imaginerque d’informes explications, toutes en dehorsdela réalité profonde et de la grandeur infinie des choses. Ils ont voulu connaître uniquement par les sens, et ont fait la matière centre et cause d’elle-mème. Sensualistes en philosophie, mécanicisles, organiciens, chimiatres en médecine, ils ont réduit la science à une torture matérielle des faits; et ceux-ci
tourmentés, sans force de résistance pour s'imposer tels qu’ils sont, impuissants à plus montrer que de changeantes images, ont supporté les jugements les plus variables, souvent opposés, toujours faux.
Tel est le spectacle que notre génération a eu sous les yeux ; aussi s’éloigne-t-elle de ceux qui le lui ont donné. Mais s’éloigner du faux, n’est pas encore concevoir le vrai. Il reste à celte génération à apprendre que l’immuable et le certain viennent de l’intelligence; qu’eux seuls façonnent une science, lorsqu’ils sont appliqués avec simplicité et justesse ;i l’ordre des phénomènes et des faits. Le dogme garantit la conception des faits, et ceux-ci, à leur tour, garantissent et développent le dogme. C’est l’harmonie qui résulte de celle corrélation, c’est le soutien mutuel que le fait et le dogme se prêtent, qui assurent de l’un et de l’autre. Ceux qui perçoivent et expriment nettement celte union suprême, qui l’étendent sur des points nouveaux , ceux-là concourent réellement aux progrès des sciences. Ceux qui, au contraire, ne font que décrire, comparer et colliger des laits, peuvent bien toucher et manier des matériaux, mais ils n’édifient rien de solide, et les matériaux eux-mêmes demeurent sans valeur, et comme sans réalité entre leurs mains. Non-seulement ils ne servent pas la science qu’ils aiment; trop souvent ils travaillent contre elle, en poursuivant l’édification scientifique sur des plans arbitraires et décevants.