XX
Nous n’abandonnerons pas la question des méthodes et du véritable établissement des sciences , sans définir quelques termes généraux qui remplissent toute notre histoire médicale. Quel sens convient-il d’attacher aux mots doctrine, système, théorie? 11 importe de le savoir, si l’on ne veut user d’un langage arbitraire et confus.
Notre exposition de principes va nous suggérer les réponses.
Une doctrine, dirons-nous, est la connaissance générale, la notion supérieure que fournit l’application des lois essentielles de l'entendement au sujet d’une science. C’est la conception élémentaire de ce sujet par notre faculté de connaître. Dans la science des êtres vivants, la doctrine est donc la notion suprême de la vie, conçue suivant les nécessités de notre entendement, lesquelles représentent fidèlement les nécessités générales des Choses. Il n’est pas de science sans doctrine, sans conception fondamentale du sujet même de la science. La doctrine doit embrasser et régler l’interprétation de tous les faits propres à la science ; il n’est pas possible que les faits particuliers offerts par le sujet se dérobent aux caractères généraux et essentiels du sujet, aux caractères qui constituent le sujet, et sans lesquels il ne serait pas. Ainsi, il ne peut y avoir de fait vital, de fait propre à la science de l’être vivant, que ne domine la doctrine de la vie. Nous nous attacherons , dans notre étude synthétique de la vie à mettre en lumière cette simple et capitale vérité, si fréquemment méconnue.
Par opposition, nous appellerons système un ensemble d’explications touchant le sujet d’une science , puisées dans les apparences extérieures du sujet, d’après les témoignages indépendants de la sensation, et en dehors des notions nécessaires de la raison. La doctrine se fonde sur l’ordre général et essentiel des choses ; le système est le produit arbitraire d’un esprit ignorant des réalités immuables de la nature, et cherchant le réel en dehors d’elles. L’arbitraire est, en effet, le seul refuge de l’esprit qui, ne sachant rentrer en lui et y trouver le fondement de toute existence et de toute connaissance, est réduit à imaginer, suivant son caprice, ces connaissances et ces existences, à les composer, à les inventer de toutes pièces sur les phénomènes offerts par la nature, sur les perceptions exclusives de l’expérience. La doctrine et les systèmes, en médecine, concernent donc le fait premier de la science, à savoir, le fait même de la vie ; l’une pour le saisir plus ou moins nettement
dans son milieu réel, les autres pour le travestir diversement sous les suggestions perfides de la sensation. La tradition semble consacrer le sens de ces deux mots : Pour elle, la doctrine est bonneet salutaire, les systèmes sont faux et dangereux.
Au-dessous de ces termes élevés de la science, se trouve celui de théorie, que beaucoup de médecins, peu sévères dans l’emploi de la langue philosophique, confondent avec celui de doctrine ou de système, et parfois avec celui d’hypothèse. La doctrine ou le système, qui sont une notion vraie ou fausse des conditions essentielles du sujet de la science, sont bien distincts de la théorie, qui n’est que la coordination ou l’explication, par le mode de production seconde, d’une classe de faits particuliers appartenant à une science, mais n’en formant qu’une partie plus ou moins restreinte. Aussi, dans une science, il ne peut y avoir qu’une doctrine et qu’un système, et il y a nécessairement plusieurs théories. La doctrine et le système, une fois admis, doivent être de soi, applicables à l’ensemble entier de la science, fixes, placés au-dessus de toutes les variations accidentelles, tellement larges et nécessaires, qu’aucun fait nouveau ne puisse en altérer la valeur; une théorie est variable, bonne un jour, insuffisante le lendemain, et susceptible de modilicalions incessantes, partielles ou absolues, selon les laits nouvellement observés. La doctrine concerne le sujet général et permanent de la science ; la théorie s’adresse à un sujet relatif, sans existence indépendante du sujet principal. Ce sujet peut s’agrandir ou se restreindre, ou même disparaître en tant que mode particulier du principal , et rentrer sous telle modalité dont on l'avait cru d’abord distinct; la théorie qui consacrait cette distinction s’évanouit avec elle. Doctrine, système, théorie, ne constituent donc pas une indifférente synonymie. La confusion de mots qui tiennent à des choses si dissemblables est un indice de l’anarchie scientifique de ce temps, où le langage est aussi indécis et errant que les idées sont obscurcies ou elfacées dans les intelligences.
DE l.A CONSTITUTION DES SCIENCES.
Dans la dernière édition de sa Pathologie générale , Cliomel dit que « sa doctrine se distingue des autres, non par une de ces théories quelquefois brillantes, et toujours erronées, qui prétendent expliquer à l'aide d’une hypothèse, tous les phénomènes de la vie, mais par une tendance constante et une impulsion active vers ce qu’il y a de positif en médecine. » Ce langage est plein de confusions et d’acceptions déviées. On ne peut appeler théorie ce qui prétend expliquer à l’aide d’une hypothèse tous les phénomènes vitaux ; c’est le mot système qui désigne ce fait. En outre, une doctrine ne saurait se distinguer par une théorie, attendu qu’une doctrine va à des fails d’un autre ordre que les théories. Enfin, n’cst-ce pas une vaine parole que de dire de sa doctrine qu’elle se caractérise par une tendance constante et une impulsion active vers ce gu' il y a de positif en médecine ? Qui ne croit tendre au positif en médecine ? Pense-t-on, en s’en tenant rigoureusement aux faits, et en observant sans être éclairé par aucune idée doctrinale, pense-t-on tendre au positif? Voir, comparer et classer les phénomènes, est-ce posséder les réalités? Est-ce l’apparence qui est une chose positive, ou la substance qui la supporte ? A-t-on la notion d’un fait lorsqu’on en délaisse la cause ?