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Les interprétations matérielles et sensibles de l’action thérapeutique sont donc communément acceptées dans les enseignements organiciens. M. Bouillaud les formule avec une précision rigoureuse. « Si nous faisons abstraction, dit ce professeur, des moyens purement moraux, il est évident que les agents thérapeutiques dits internes ne modifient l’économie ou l’organisme vivant qu’en vertu de leurs propriétés physiques , mécaniques , chimiques et dynamiques. (ju’on étudie avec exactitude, qu’on analyse avec précision (autant que le comporte l’état actuel de la science) les actions des divers agents thérapeutiques dits internes, et l’on ne tardera pas à reconnaître la vérité de la proposition précédente, Les agents dont l’ensemble est connu sous le nom d’appareil ou

de méthode antiphlogistique, l’eau, la diète, les émissions sanguines, etc., ne modifient-ils pas les conditions physiques, chimiques et mécaniques de l’économie vivante? Les émissions sanguines, combinées avec la diète et l’usage abondant des boissons aqueuses, ne changent-elles pas de la manière la plus palpable les conditions physiques et chimiques du sang? La glace et les autres réfrigérants n’agissent -ils pas physiquement, et ne pratique-t-on pas en quelque sorte, par leur emploi, des saignées de calorique? Les moyens qu’on emploie aujourd’hui pour guérir la gravelle d’acide urique, le diabète sucré ou glycosurie, etc., n’exercent-ils aucune action chimique? N’en est-il pas de même des moyens qu'on emploie contre la chlorose, les empoisonnements, etc.? >

Telle est la démonstration. I/eau, la diète, les émissions sanguines, la soustraction de calorique modifient les conditions physiques, chimiques et mécaniques de l’organisme; donc ces moyens thérapeutiques n’agissent qu’en vertu de leurs propriétés physiques, mécaniques, chimiques. Quel esprit exigeant douterait de la valeur d’un pareil raisonnement?

Cependant nombre de médicaments ne se prêtent en rien à ce genre d’explications scientifiques, si facile qu’on soit à les admettre. L’action des médicaments dits spécifiques est le démenti visible de ces théories de physique thérapeutique. Les spécifiques! ils paraissent doués de vertus tellement mystérieuses, qu’on les déclare volontiers incompréhensibles, surtout si on les compare aux autres médicaments dont on s’imagine comprendre l’action; ce sont des remèdes dont le mode d’action est demeuré si étranger aux données scientifiques courantes que, jusqu’à nouvel ordre, on les tient comme en dehors de la vraie science, de la science rationnelle. Toutefois les organiciens à foi robuste, à logique intrépide, ne doutent pas que ces médicaments n’agissent, comme, les autres, par une action physico-chimique, tant l’action thérapeutique leur semble essentiellement attachée à la modification physique on

DOCTHl.NK UK TIIÉKAI’KUTUJUK UBNÉ11ALE.

chimique de l’organisme; c’est ce que proclame M. Bouillaud: « Et les spécifiques, dira-t-on, qu’en faites-vous? Par cela même que nous avons admis des causes et des maladies spécifiques, assurément nous admettons l’existence des moyens du même nom. Ces agents se partagent même en deux ordres principaux, savoir, les spécifiques de maladies et les spécifiques d’organes; mais les moyens auxquels on a donné le nom de spécifiques n’en agissent pas moins, sans doute, en vertu de propriétés inhérentes à leurs conditions physiques, chimiques et dynamiques. >

11 n’v a plus ici un semblant de preuves, un raisonnement même illusoire, mais, à la place, des affirmations gratuites, des suppositions sans appui sérieux. Pourquoi sont-ce les spécifiques qui agissent comme ces autres remèdes dont l’action chimique est appréciable, et non pas ceux-ci, qui agiraient comme les spécifiques, c’est-à-dire en dehors de toute action chimique exercée par eux? Serait-ce parce, que, dans un cas, il y a une action perceptible aux sens, et que, dans l’autre, il n’y en a point, et qu’il faut donner le pas à ce que nos sens perçoivent, et les prendre pour juges derniers des choses? Mais que répondre à ceux qui repoussent ces axiomes ruinés? Qui témoigne d’ailleurs, même au point de vue sensualiste, que c’est cette action visible qui opère la guérison? Pourquoi ne pas démontrer ce post /toc, ergô propter hoc? Cela ne valait-il pas mieux que s'en tenir à des affirmations toujours contestables, quelle que soit l’autorité qui les émette? Mais il faut s'accoutumer à voir la médecine qui s'intitule exacte s’édifier sur d’infimes hypothèses ; au .premier examen libre et sévère, elle s’abîme sans retour.

§ CCXVI.

Les médecins attachés aux préjugés organiciens ne se sont pas bornés à un enseignement général et dogmatique sur le mode

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d’action des médicaments; ils ont cherché à appliquer le dogme et à traduire, dans les faits particuliers, leurs conceptions thérapeutiques; de là un travail opiniâtre qui a remué la science et l’art tout entier, et où chacun a apporté son contingent d’explication physique. Chacun s’emparait d’une maladie et la soumettait à tous les moyens d’analyse, jusqu’à ce qu’il en eût dévoilé le mécanisme et le traitement réparateur. Les médecins chimistes ont naturellement pris lu plus large part à cette rénovation systématique de l’art de guérir; leur influence a été grande; elle subsiste encore et mérite que nous nous y arrêtions.

La chimie, introduite en médecine, ne s’cst pas tenue à l’étude de la composition chimique des médicaments ni à cello des modifications chimiques qu’ils peuvent subir ou déterminer au sein de la matière organique; études éminemment utiles, parce qu’elles demeurent dans le milieu qui appartient à la chimie. La science thérapeutique les accueillera toujours comme guides du bon maniement des remèdes et de l’art éclairé de les formuler. Les médecins chimistes ont visé à un autre rôle; ils ont prétendu déterminer le mode d’action des remèdes, et, dans les théories chimiques des maladies, puiser les indications du traitement. Leurs prétentions ont séduit la plupart des médecins, et plusieurs maladies paraissent dévolues sans conteste à l’art ialrochimique. Les données pathogéniques fournies par la chimie ont enfanté d’ellos-niêmes des médications appropriées, ou ont expliqué les médications employées.

Parmi les exemples les plus connus, je rappellerai la chlorose et le fer, le diabète et son traitement par les alcalins. Rien de plus simple en chimie que la théorie pathogénique et thérapeutique de ces maladies. La chlorose consiste en une diminution des globules rouges, et de la combinaison martiale qui fait partie des globules. Que faut-il pour la guérir? Ingérer du fer qui reconstitue les globules, pure opération chimique

au sein de nos humeurs, et qu’un savant chimiste, M. Mialhe, se charge d’expliquer aisément : € Le sel ferrugineux, dit-il, absorbé, et l'albuminate alcalin existant dans le torrent circulatoire, se décomposent mutuellement; il se produit un nouveau sel alcalin et de l’albuminate de fer, véritable base du cruor. Ce serait donc par un fait chimique dos plus simples, par une double décomposition, que le globule sanguin, ou, pour mieux dire, la trame de ce globule prendrait naissance. » Quoi que pensent les chimistes de celte formation du globule ou de sa trame, aucun ne doute que le fer absorbé ne guérisse la chlorose en contribuant directement à la formation do globules nouveaux, ou en augmentant la dose du fer dans les globules apauvris. MM. Trousseau cl Pidoux ont eu beau accumuler les preuves, et montrer, dans la guérison de la chlorose, un enchaînement d’actes vitaux, et non une suite de combinaisons chimiques, les assertions chimiatriques sont demeurées immobiles, et, parmi nous, beaucoup les adoptent encore. 11 y a peu de jours, nous entendions un médecin instruit, ayant part à l’enseignement officiel et professant de l’éloigneinent pour toute exagération, un esprit sage en apparence, s’étonner qu’on contestât ici ce genre d’explications, tellement elles lui paraissaient claires et s’approprier aux faits, à la nature de la maladie.

La théorie du diabète n’est pas plus compliquée; il en existe même plusieurs, et l’on a le choix. Voici, en exemple, celle de M. Mialhe, ni plus ni moins spécieuse que les autres. Suivant ce chimiste, le diabète reconnaît pour cause un vice d’assimilation de la glycose par défaut d’alcalinité suffisante dans les humeurs de l’économie animale. Le sang des diabétiques n’est cependant jamais acide ou neutre; il reste alcalin, mais d’une alcalinité spéciale, et impuissante à décomposer la glycose. A l’état de santé, en effet, l’alcalinité du sang est déterminée surtout par des carbonates alcalins, et un peu par des phosphates alcalins : ces derniers, malgré leur propriété de bleuir

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le papier rougi de tournesol, ne sont point admis par les chimistes au nombre des substances véritablement alcalines, et, de plus, ils ne donnent point lieu à la décomposition de la glycose. Si chez les diabétiques le sang reste alcalin, c’est parce qu’il est riche en phosphates et pauvre en carbonates, de telle façon que l’alcalinité déterminée par les phosphates est complètement nulle pour la décomposition de la glycose, puisque celle-ci ne peut s'effectuer qu’en présence des carbonates. Tous ces faits, d’ailleurs, restent à l’état d’assertions; les aperçus de la chimie sont, en thérapeutique, des démonstrations suffisantes ; on est aussi prompt à les affirmer qu’à les concevoir.

Le traitement découle directement de eetle facile pathogénie. A une maladie par défaut de combinaison chimique répond une guérison par restitution de cette combinaison. « Rétablir, dit l’auteur, l’état normal des humeurs viciées et l’ordre naturel des fonctions assimilatrices en introduisant dans l’économie l’alcali qui fait défaut et en expulsant les acides qui prédominent, activer les phénomènes de combustion de la glycose, tel est le but du traitement. Pour remplir la première indication, on peut administrer l’eau de chaux, le lait de magnésie, les eaux minérales de Vichy, le carbonate de soude, etc.; ce qu’il importe, c’est de faire parvenir une quantité suffisante d’alcali dans le sang. Pour rétablir la transpiration (qui doit expulser les acides en excès), on mettra en usage les bains alcalins, les bains de vapeur, la flanelle, les frictions, l’exercice du corps, même les sudorifiques, en un mot, tout ce qui peut favoriser la sécrétion cutanée et la rendre plus abondante. » Chercherons-nous à montrer qu’il ne suffit pas d’ajouter au sang de l’alcali et d’expulser les acides pour guérir le diabète, et que les bons effets de l’eau de Vichy, des bains alcalins ou de vapeur, des frictions, de l’exercice du corps, ne sont pas aussi chimiquement produits que les théories précédentes l’affirment? Ces réfutations ne sont pas notre affaire, en ce moment, et d’ailleurs elles ont été maintes fois produites.

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Cependant l’art de guérir se prête souvent mal à ces apparentes systématisations. Les chimistes le tiennent dès lors pour rempli d’obscurités. Loin de rebuter leur confiance, ces obscurités n’ont fait que stimuler leur zèle. Leurs efforts ne sont pas restés concentrés sur tel ou tel point d’un abord aisé ; ils ont embrassé la thérapeutique tout entière ; ils ont cherché à réduire en faits chimiques généraux l’action de tous les médicaments connus, à classer ainsi non-seulement la matière médicale, mais encore les médications qu’elle permet d'effectuer. Tel est l’objet auquel prétend la savante systématisation proposée par M. Miallie. « Tous les agents médicamenteux et toxiques, dit ce chimiste, agissent de quatre manières principales : 1° en arrêtant la circulation du sang ; 2° en activant la circulation du sang ; 3° en empêchant les réactions chimiques qui peuvent se faire dans le sang ; 4” en produisant dans le sang des réactions chimiques anormales.

» La première classe comprend les agents toxiques qui ont pour effet de coaguler le sang, et ceux qui ont pour effet de précipiter un corps insoluble dans le sang. La seconde classe se rapporte aux substances qui fluidifient le sérum du sang et qui ainsi facilitent et activent la circulation capillaire. Dans la troisième classe se rangent les substances qui modifient les phénomènes d’oxydation qui ont lieu dans le sang. Ce groupe reconnaît à son tour trois divisions. La première comprend toutes les substances qui déplacent simplement l’oxygène contenu dans le sang : tels sont les anesthésiques, et spécialement l’éther sulfurique et le chloroforme. La seconde renferme les substances qui, introduites dans les voies circulatoires, s’emparent de l’oxygène contenu dans le sang et donnent lieu à des produits nouveaux plus ou moins toxiques : ce sont les huiles volatiles, les hydrogènes sulfuré, arsénié. Les agents qui font partie de la troisième division produisent, soit une mort immédiate, soit une mort plus ou moins prompte, en empêchant subitement l’hématose par une cause encore mal appréciée, et

que l’on rapporte à la force catalytique. L’acide prussiquc est un de ces agents; il n’a d’autre effet sur l’organisation que d’arrêter brusquement l’oxydation vitale et de produire par là une mort instantanée ; l’acide arsénieux et l’émétique agissent de même, par force catalytique, jouissent de propriétés tout à fait semblables, quoique moins développées. »

Nous ne sommes pas au bout de cet amas d’hypothèses : reste la quatrième classe, celle qui comprend les remèdes produisant dans le sang des réactions chimiques anormales. « A cette classé, dit l’auteur, appartiennent le venin du serpent à sonnettes et autres, les virus de la rage, de la morve, du choléra, de la peste, de la fièvre jaune, de la fièvre typhoïde, de la variole, de la vaccine, de la syphilis, de l’infection purulente, etc. Nul doute que ces venins et que ces virus n’agissent sur l’économie à la manière de certains ferments, et ne se comportent avec les éléments organiques du sang comme le fait la synaptase sur l’amygdaline, la diastase sur l’amidon, la pepsine sur les matières albuminoïdes, etc. Et la preuve que l’action de ces venins et de ces virus est tout à fait analogue à celle des ferments, c’est que tous les agents médicamenteux qui annulent l’action spécifique des venins et des virus sont précisément ceux qui anéantissent le plus aisément l’action spécifique des ferments : tels sont la chaleur, les acides puissants, les alcalis caustiques, les sels coagulants. On nous objectera peut-être que deux des substances chimiques qui empêchent le plus complètement le développement de toute espèce de fermentation, le tannin et la créosote, ne sont pas comprises au nombre des agents anticontagieux. Mais cette objection est sans valeur, car, à coup sûr, le tannin et la créosote agiraient infailliblement sur tous les genres de venins et de virus comme ils agissent sur toute espèce de ferment. »

Est-ce assez d’arbitraire? Voilà où en arrive la science exacte et positive. Quelle étrange certitude et quel chimérique positivisme ! Les vitalistes peuvent se rassurer ; à quelque

extrémité qu’ils arrivent, ils n’enfanteront jamais d’aussi dangereuses utopies.

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