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Continuons cependant et considérons l’art chimiatrique dans quelques-unes de ses principales conséquences.

L’une des premières et des plus importantes, c’est que le médicament guérit directement par les réactions chimiques qu’il provoque, par les changements physiques qu’il amène dans l’état des organes. C’est en effet la notion même du médicament pour beaucoup de médecins. M. Poggiale, dans une discussion académique, émettait solennellement cette définition : « Les médicaments sont des substances qui ne servent pas à la nutrition, mais qui modifient les propriétés physiques et chimiques des solides et des liquides de l’économie, de manière à rétablir les fonctions physiologiques. » Celte interprétation du remède et de lu guérison rejette bien loin l’idée de nature médicatrice, hypothèse attardée d’esprits fermés au progrès. Si les maladies guérissent seules, et en apparence spontanément, ce n’est pas une raison suffisante pour invoquer uue force inconnue et nouvelle. Ici comme ailleurs les forces physiques et chimiques expliquent tout. Lorsque le malade guérit par les seuls soins diététiques, c’est qu’il s^opère dans le cours de la maladie une série de réactions chimiques enchaînées les unes aux autres, s’appelant mutuellement et amenant en définitive la réintégration de l’état normal. Quand le composé organique a retrouvé sa composition régulière, il s’y arrête et fonctionne régulièrement ; il est guéri. 11 n’y a rien de plus à voir dans la marche et dans la terminaison des maladies. Tout se subordonna et finit au retour physiologique des actes chimiques de l’organisme.

Cette conséquence, je le sais, est pratiquement amoindrie par les médecins qui, en théorie, consentent à être chimistes

ou mécanicistes, mais qui, pourtant, à t’approche du malade, ne consentent pas à effacer le mot si profondément inscrit de nature. On transige ; on accepte la nature dans quelques cas, non dans tous; mais quand on l’accepte, c’est en puissance subalterne, et bien au-dessous de celle que l’on tient en ses mains. Le principe général est toujours que l’art guérit par lui-même. L’art n’est pas le ministre de la nature ; il n’a pas à lui obéir pour lui commander. Non, les rôles sont intervertis ; c’est la nature qui parfois aide l’art, qui vient à son secours, suivant l’expression de M. Bouillaud. 11 n’y a plus à chercher, à solliciter le consentement de la nature, et l’aphorisme Natura répugnante , nil proficil medicina est un non-sens.

Le remède guérit en vertu île son action physique et chimique; il suit de là que, pourvu que les conditions physiques et chimiques soient identiques des deux côtés, du côté du remède, et du côté de l’organisme, le résultat devra être constant et uniforme. Le même remède se comportera toujours de même, sur des organismes chimiquement semblables. Que signifient les mots d’idiosyncrasie, de susceptibilité particulière et native de tel ou tel organisme à l’égard de tel ou tel médicament? Peut-il y avoir de ces répugnances, de ces hostilités ou de ces accords entre remèdes et personnes, que les lois de la chimie ne sauraient expliquer? La science ne peut souffrir de pareils démentis ; et l’idiosyncrasie comme les médecins l'ont entendue jusqu’ici n’existe pas. Sur ce point-là nous sommes, de nouveau, accusés d’ignorance, de fausse interprétation des faits. Encore un vain mot cl une vaine idée que le progrès doit effacer, ou du moins rétablir dans sa signification exacte. Celle signification, M. Mialhe va nous la donner :

« 11 en est de même, dit-il, pour les idiosyncrasies dont les phénomènes attribués longtemps à des forces vitales particulières, se rapportent presque tous aux lois naturelles de la chimie.

» Nous admettons sous le nom d’idiosyncrasie certaine dis-

DOCTRINE DE THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE. Ô/ll

position par laquelle chaque individu ressent d’une manière qui lui est propre, l’influence des agents extérieurs; par exemple, les susceptibilités nerveuses qui causent la défaillance à l’aspect de certains animaux, le vomissement en présence de certaines matières alimentaires ou médicamenteuses. Mais nous ne reconnaissons pas comme idiosyncrasies chimiques les anomalies d’action médicale qui, attribuées journellement par les praticiens au tempérament, à la vitalité exceptionnelle des malades, ne sont en réalité que des réactions chimiques dont on n’a pu jusqu’à présent donner une explication satisfaisante. Toutes ces prétendues idiosyncrasies chimiques sont le résultat des influences qu’exerceni sur l’action des médicaments, le mode d’administration, la plus ou moins grande quantité d’eau ingérée, l’étal de la peau, la composition anormale des humeurs de l’économie, l'association ou l’incompatibilité des substances entre elles, »

L’administration bien entendue des remèdes se dégage donc des entraves de l’idiosyncrasie ; elle acquiert une sûreté inconnue. Le médicament devient invariable dans ses effets , et il les atteint toujours dés qu’il est chimiquement approprié à la maladie, à l’altération physique et chimique qu'il doit combattre. 11 n’y a plus à craindre qu’il devienne inerte par l’assuétude, qu’il agisse bien en un temps, mal en un autre; s’il faut du fer aux globules et de l'alcali au sang, le fer, l’alcali seront toujours bons. Il n’y a qu’à choisir le composé ferrugineux ou alcalin le plus sûrement assimilable ; c’est l’unique soin à prendre. Les associations de remèdes, les formes variées à leur donner, les temps de suspension à apporter dans leur emploi, sont des soins inutiles ou dangereux, s'ils ne répondent à des combinaisons multiples à opérer, ou à respecter, une fois accomplies. Le mode d’administration préférable est donc toujours celui qui présente le remède le mieux préparé à l’absorption, celui qui introduira le plus directement le remède au sein île nos humeurs, qui déterminera le moins de réac-

PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE, lions chimiques avant l’incorporation à la matière organique.

Ces conditions diverses sont nettement indiquées par l’auteur de la Chimie appliquée à la physiologie et à la thérapeutique. i Nous venons d’établir, dit-il, qu’en dernière analyse, c’est toujours à un composé chimique identique que l’on doit rapporter l’action médicale d'une même classe de médicaments, quelle que soit la préparation que l’on met en usage. Il en résulte que la manière la plus simple et la plus certaine d’obtenir l’effet thérapeutique que l’on se propose, c’est d’administrer directement le composé soluble et actif qui doit être le dernier ternie de la réaction intra-viscérale. Si l’on ne l’adminislre pas directement, on doit, du moins, dans l’association des substances que l’on emploie, n’avoir pour but que de favoriser et compléter autant que possible la production de ce composé. »

Un pareil mépris de toutes les conditions thérapeutiques n’est pas nouveau dans l'histoire de l’art. La chimie ancienne, quoique pauvre et grossière, affichait les mêmes prétentions. Or, chose à remarquer, les perfectionnements admirables de la chimie n’ônt pas rendu les prétentions actuelles moins fausses et moins dangereuses que leurs aînées. L'erreur et le danger, en effet, tiennent non à la valeur de la chimie appliquée, mais îi la nature, au génie même de l’application ; et ce génie demeure pareil et fidèle à lui-même à travers les temps, à travers les variations et les progrès séparés des -sciences qui entrent en d'aussi illégitimes rapports. Ces rapports demeurent systématiques, quels que soient les termes des parties contractantes; ils immolent toujours les mêmes vérités aux mêmes préjugés. La chimie, en quelque éblouissement que son éclat grandissant ait induit les médecins, n’en a pas moins effacé toutes les notions essentielles de la science et de l’art. Qu’importe que ce sacrifice soit consommé par une science plus ou moins parfaite ?

DOCTRINE DE THÉRAPBUTÏQrE GÉNÉRALE. 5é3

§ CCXVIII.

la chimiatrie n’est qu’une face de la thérapeutique organicienne. L’importance qu'elle a acquise ne peut faire oublier l’ensemble thérapeutique antérieurement créé par le mécanicisme pathologique. Sur l’anatomie pathologique, base du mécanicienne organique, l’école sensualiste avait, en etlet, tenté de fonder une science et un art, alors que la chimie animale naissait à peine. Celle science et cet art, pour s’être développés et en partie transformés à l’aide de la chimie, n’ont pas entièrement dépouillé leur forme première; celle-ci subsiste en regard de la nouvelle venue, et les deux se marient souvent pour composer une thérapeutique complète de la maladie organicienne. ‘Chacune, en outre, garde ses applications particulières; le chimisme opère l’analyse pathologique des liquides ; l’analomisme trace l’examen pathologique des tissus et des organes ; telle maladie et tel traitement semblent plus spécialement relever de l’un ; telle autre maladie et tel autre traitement semblent plutôt appartenir au second. Notre examen de la thérapeutique sensualiste serait donc historiquement et pratiquement incomplet, si nous passions sous silence les efforts ardents, déployés par toute une génération médicale pour fonder l’art de guérir sur l’anatomo-pathologisme.

La chimie organique appliquée à l’examen des altérations humorales avait à exercer sur la thérapeutique une influence utile, quoique indirecte et limitée : de même, l’anatomie pathologique, non pas libre ni maîtresse dans l’art, mais soumise toujours aux notions supérieures de la science de la vie, pouvait éclairer, et, sur bien des points, guider l’action thérapeutique. Ici, comme pour l’application de la chimie organique, ce sont les idées systématiques qui ont enrayé le bien , et détourné vers l’erreur une source de vérités. On n’a pas seulement exagéré les enseignements légitimes que devait fournir

l’anatomie des parties malades ; une pareille exagération n’eût pas été un grand mal; et, certes, le nombre et l’importance des découvertes réalisées ou entrevues eussent excusé d’inévitables entraînements. Non, l’anatomisme a fait de la matière lésée la cause réelle de la maladie, la maladie elle-même. On n’a pas dit devant une altération organique, nous tenons là un effet important de la cause morbifique, un acte de la maladie, un résultat de la vie offensée et réagissante ; il éclairera pour sa part la nature de cette offense et de cette réaction, et prendra place dans l’histoire de la maladie : non, on a dit voilà le mal à combattre, voilà le dérangement de la machine organique à réparer. Sur cette affirmation irréfléchie, on a bâti la science et l’art de guérir tout ensemble. 11 n’y a eu de thérapeutique certaine, scientifique, que celle qui reposait sur l’étude anatomo-pathologique. Tout ce qui n’en provenait pas a été regardé comme incertain et absolument empirique.

« Tout ce qui est clair, dit M. le professeur Itostan, positif, et surtout satisfaisant pour la raison, en médecine, nous vient de l’anatomie pathologique ; tout ce qu’il y a d’obscur, d’incertain, de pénible pour l’esprit, n’est dû qu’à l’absence des lumières qu’elle nous donne. Quoi de plus satisfaisant, en effet, que l’accord particulier des symptômes, des altérations des organes, et des effets de nos moyens thérapeutiques ! Quoi de plus pénible que le désaccord de l’un de ces éléments avec les autres? Que peut-on désirer de mieux que de pouvoir juger, pendant la vie, par l’expression fonctionnelle, du développement, de l’état, du décroissement d’une altération viscérale, et de baser sur des données aussi sûres ses indications thérapeutiques? Quoi déplus regrettable que d’être privé de ces lumières, et d’être obligé de fonder son traitement sur des conjectures, sur les chances d’un vain hasard? C’est cependant à l’anatomie pathologique que nous devons de marcher avec cette assurance dans le traitement des maladies. Nier quelle ait eu cette influence, c’est nier le progrès de l’art ;

c’est nier que les travaux desBonet,des Valsai va, desMorgagni, des Sénac, des Portai, îles Corvisart, des Bavle, des Laennec, et de beaucoup d’auteurs vivants aient eu aucune influence sur le traitement des maladies; c’est nier que l’élude de l’anatomie soit utile à quelque chose. A quoi bon, en effet, connaître les organes sains, si ce n’est pour mieux apprécier leurs altérations? Bien plus, c’est nier que le diagnostic des maladies soit la meilleure source des indications de traitement ; c’est dire que pour traiter un malade, autant vaut ignorer ce qu’il a que de le savoir; c’est fermer les yeux à la lumière; c’est tomber dans l’absurde. »

Le renfort d’hypothèses, de fictions grossières, que la médecine organicienne a appelé à son secours pour expliquer ainsi la maladie et son traitement, ne saurait s’imaginer; tout cela invoqué, d’ailleurs, avec une inaltérable candeur et un contentement qui a dù rester à l’abri de toute déception. On aurait dit que rien n’était plus simple, ni assuré; que les remèdes opéraient à découvert sous l’œil du médecin, et que les désordres organiques n’avaient pas à résister à une action qui les réprimait si directement. Écoutons encore M. le professeur Bostan.

« La certitude de la médecine se révèle nous par le triple accord de la lésion fonctionnelle, de la lésion organique et de l’action des puissances thérapeutiques. Le médecin ami de son art et de l’humanité éprouve de cet accord une satisfaction de conscience et d’amour-propre qui résulte autant de la conviction acquise qu’il tient eu lui le pouvoir inappréciable d’être utile à son semblable que du sentiment d’avoir évité l’erreur, d’avoir trouvé la vérité. Quoi de plus propre à produire cette satisfaction que de pouvoir dire : il existe dans tel organe une lésion de telle étendue, de telle nature, et tel mode de traitement la fera disparaître.

» Voyez ce malade, il éprouve une douleur profonde dans

l’un des côtés de la poitrine ; le son rendu par la percussion

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est obscur dans celte région ; le murmure respiratoire s’y fait mal entendre ; la toux est suivie de crachats rouilles et visqueux. Le malade est fort, jeune ; la peau est chaude, le visage animé ; le pouls bat avec force. L’anatomie pathologique vous a appris que dans ce cas un travail inflammatoire a appelé les fluides dans une portion du parenchyme pulmonaire ; ce parenchyme pénétré de sang est friuble, imperméable à l’air. Vous le voyez pendant la vie, vous touchez l’altération au doigt, vous concluez que les moyens capables d’enlever l’hypérémie diminueront et feront disparaître les accidents. Vous saignez le malade : la lièvre tombe, la douleur s’affaiblit et s’éteint, la crépitation cesse de se faire entendre, ainsi que la respiration bronchique ; le murmure vésiculaire renaît, la toux diminue, la matière expectorée n’est plus sanguinolente, le son redevient clair par la percussion. Le malade guérit. Est-ce de la certitude ? Est-ce la perfection de l’art ? Et ce sont les cas les plus ordinaires, »

Cette façon mécanique de concevoir la pneumonie par une hyperémie, et le traitement hydraulique qui consiste à tirer invariablement du sang, parce que le sang est en excès dans le parenchyme pulmonaire, a paru naguère d’un art arrivé à sa perfectiou, et a inspiré des satisfactions que les médecins sérieux jugeraient étranges aujourd’hui. Cet art parfait n’est plus digne à cette heure de réfutation; il est tombé au-dessous même des préjugés spécieux qu’il faut combattre.

Ces théories de thérapeutique mécanique n'ont pas seulement été appliquées aux faits perçus et définis; elles ont été invoquées pour tous les faits connus ou inconnus, présents ou futurs, et pour ceux-là même qui semblaient s’y dérober. Pour les cas rebelles, l’organicisme a l’habitude commode de s’en remettre à l’avenir. Attendez, dit le système aux critiques, des recherches ultérieures rendront possibles les explications impossibles ; le progrès fera raison de toutes les objections ; il n’y a pas de prétendue logique contre lui ; les

regrettables lacunes que présentent encore nos interprétations pathologiques seront peu à peu comblées. « 11 est bien évident, dit M. le professeur Rostan, qu’on ne peut espérer d'atteindre ce but si désirable (le traitement des lésions organiques) que par des recherches ultérieures plus assidues, plus fines que celles auxquelles on s’est livré jusqu’ici ; qu’en un mot c’est l’anatomie pathologique h laquelle sont confiées les destinées de l’art de guérir.

» Veut-on voir, par exemple, de quelle utilité peuvent être ces recherches ? Supposons un moment que l’opinion de M. Andral, sur la formation des tubercules, soit bien exacte, bien fondée ; admettons pour un moment qu’elle soit hors de toute contestation c la formation du tubercule est précédée d’hypéréinie », n’est-il pas évident que l’indication curative qui découle de ce fait, c’est qu’il faut enlever l’hypérémie, et que si l’on y parvient, ce qui est très possible, on s’opposera à la production de cette terrible altération.

» Que sera-ce si les recherches ultérieures nous font pénétrer la cause véritable du développement de ces lésions morbides?... Les mêmes vœux, les mêmes espérances nous sont inspirés au sujet des tubercules qui déciment l’espèce humaine; au sujet des tumeurs fongueuses, osseuses, fibreuses; au sujet des granulations, des mélanoses, des kystes de tous les genres. Il faut joindre à ces altérations celles des liquides et des gaz. Voilà des altérations très nombreuses dont l’anatomie pathologique est appelée à faire connaître la nature et éclairer le traitement. Elle seule nous parait capable d’atteindre un but si utile, à moins que l’on n’aime mieux s’en fier aux chances d’un vain hasard, d’un aveugle empirisme. »

Fidèle à ces sophismes, l’organicisme, depuis un dernisiécle, travaille à chasser de l’art toutes les saines et traditionnelles inspirations, pour y substituer, en réalité ou en espérance, les pauvretés du mécanisme organique. Conséquent avec lui-même, il s’est efforcé d’instituer un art qui réponde

à son interprétation de l’être -vivant ; il veut agir méthodiquement sur une machine à liquide, à gaz, à fluide impondérable, à courant hydraulique, à circulation nerveuse, tissu de membranes à endosmose et à exosmose, amas de cellules et de matière amorphe, appareil à réactions chimiques successives; le tout réuni, mis en branle, formant un ensemble, un corps qui se meut on ne sait trop comment, ni pourquoi. Les formes graves sous lesquelles se sont présentés ces systèmes ont fait illusion à un grand nombre de médecins, et pour eux la recherche du mécanisme pathogénique a clé et sera, pendant longtemps encore, la pierre angulaire des découvertes thérapeutiques.

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