‹ Principes de pathologie généraleChapitre 165 sur 180 · CCXX · texte numérisé non relu

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Lorsque existe un prétendu rapport entre la lésion, le trouble fonctionnel et le traitement, lorsque s’offre une explication mécanique ou chimique de l’action thérapeutique, la médecine moderne dit que la médication est rationnelle. Soustraire des fluides dans un organe engorgé , neutraliser l’acidité des humeurs par l’ingestion des alcalis, ingérer dans le sang les éléments qui lui manquent, diminuer la plasticité du sang par des dissolvants appropriés, resserrer par les astringents les canaux ou les orifices dilatés, évacuer les matières retenues, refroidir les parties chaudes, amollir les parties tendues et turgescentes, et tout cela directement par l’action d’agents physiques ou chimiques, voilà des exemples de médications rationnelles. Toutes les fois qu’on invoque en thérapeutique ce rationalisme, on peut être assuré que l’on appelle à soi une raison empruntée à ce qui ne devrait jamais la fournir en médecine ;

une raison accessible à l’investigation des sens et ne dépassant pas la perception des phénomènes sensibles, une raison sensualiste, en un mot, malgré l’antilogie de ces deux ternies. Par les pentes irrésistibles do la sensation, on fait juge d’un monde supérieur, la raison, le principe d’un monde inférieur; on s’efforce de rabaisser la vie, la force et la spontanéité vitales au niveau des propriétés physiques de la matière inorganique pour échapper à ces notions difficiles de distinction, de contingence, de subordination des forces. On ne demande pas à la vie l'unique raison des faits vitaux et thérapeutiques, on assimile cette raison à celle des faits physiques et mécaniques. C’est le sacrifice des vérités supérieures à la sensation, qui constitue, à bien dire, le rationalisme organicien.

Cependant cet emploi de la raison, tout faux et relâché qu’il est, n’est pas toujours possible en médecine. Les médications spécifiques ne semblent-elles pas s’y soustraire absolument? La plupart des médecins, même parmi ceux qui s’efforcent de fonder la thérapeutique sur de plus larges bases que la lésion et l’altération chimique, tiennent pour inexplicable et singulière l’action des médicaments spécifiques; ils la considèrent comme en dehors de tous les raisonnements applicables aux autres agents. Quelques médecins, il est vrai, avec MAL Bouillaud et Mialhe, ne doutent pas que l’action des spécifiques ne soit, ainsi que celle des autres, une action chimique. Bon nombre pensent et écrivent que le quinquina, par exemple, est un antidote qui, absorbé, va directement neutraliser et détruire les miasmes paludéens introduits dans le sang. * Les quinquinas, dit AL le professeur Bourchardat dans son Formulaire magistral, ont une incontestable supériorité sur les autres médicaments antipériodiques ; ils s’attaquent â la cause du mal et la détruisent. » Un rationalisme obscur réparait dans cette action d’un agent qui attaque et tue une sorte de parasite intérieur. Toutefois, comme rien ne démontre visiblement et d’une façon accessible aux sens que c’est chimiquement que le

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quinquina guérit les fièvres paludéennes, et le mercure la syphilis, comme ce ne sont pas des notions chimiques qui ont conduit à établir ces médications, le commun des médecins, entraînant les savants eux-mêmes, ont fait un ordre à part de ces médications, et ils ont donné un nom à leur ignorance pour la déguiser ou pour l’avouer, comme on le voudra croire. Ils ont appelé empiriques, par opposition aux rationnelles, ces médications qu'aucun mécanisme n’inspire, qu’aucune réaction chimique n’explique.

Les organiciens avancent, comme une sorte d’excuse, que le nombre de ccs médications est très restreint. Ainsi, M. Rostan déclare « que les maladies que l’anatomie pathologique n’a pas éclairées de son flambeau ne présentent non plus qu’inccrtitude et obscurité dans leur traitement, et sont livrées, en général, au plus aveugle comme au plus dégoûtant empirisme ; que toutefois l’empirisme seul est parvenu, dans

un petit nombre de cas, à la vérité, à trouver quelques modes de traitement vraiment sûrs et efficaces ; mais que ces cas sont en bien petit nombre relativement aux autres maladies. » Qu’importe, si ce dégoûtant empirisme est accepté, le nombre de ses applications? C’est le nier qu’il aurait fallu pour que l’ensemble scientifique ne présentât pas une humiliante disparate. Les systématiques hardis et conséquents n’ont pas hésité ; ils ont nié et proscrit ces médications. Broussais n’admettait ni quinquina, ni mercure ; mais la proscription n’a pu prévaloir, et l’art n'a pas consenti longtemps à rester désarmé, pour la glorification des théories exclusives et des systèmes préconçus. L’empirisme, c’est-à-dire quelque chose d’aveugle, d’incompréhensible, s’est donc imposé en thérapeutique ; et le rationalisme a dû l’admettre au partage cl souvent même lui abandonner une large part d'inlluence.

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l»e la mrlhodc numérique en thérapeutique.

Hationalismc et empirisme n’ont pu réussir à donner à la thérapeutique l’assurance qui lui convient. L’art organicien a bienlôt été attaqué au cœur par des difficultés inattendues. Le doute s’est promptement fait jour au milieu mémo des médications rationnelles. Celles-ci n’ont pas été interprétées pareillement par tous les médecins: des obscurités impénétrables sont venues envahir les plus claires en apparence. Aucune médication n’a résisté sérieusement à l’analyse, à l’examen même de la seule sensation. Les raisonnements mécaniques et chimiques détruisaient pour les uns ce que pour les autres ils édiliaient; l’assertion du lendemain renversait celle de la veille. Les uns, jouissant d’une haute autorité dans la science moderne, préconisaient avec ardeur tel traitement que d’autres, également en grand crédit dans le camp voisin, repoussaient énergiquement. Le rationalisme, mouvant et battu par les interprétations contraires, un empirisme sans frein, ni guide, menaçant de tout envahir au milieu des dissidences rationalistes, créaient à l’art moderne une situation mobile et précaire, présage d’une ruine prochaine. L’art allait échouer entre les mains d’une science dégénérée.

11 importait d’aviser et de consolider les appuis de la thérapeutique nouvelle, de façon qu’elle pût résister à tous les ébranlements. Ces appuis" étaient les faits. Seule, l’autorité des faits était invoquée de partout ; unanimement, on proclamait qu’il n’en existait pas d’autre. Il y avait à élever cette autorité au-dessus de toute atteinte, do façon qu’elle commandât à tous, et qu’elle décidât entre les assertions opposées. Il fallait la si bien établir, que dorénavant elle traduisit sûrement la vérité. C’est ce que crut obtenir la science moderne, en inlro-

(luisant dans la thérapeutique une nouvelle méthode de jugement, la méthode numérique.

<r Dans l’état actuel de la thérapeutique, dit M. le professeur Bouillaud, la méthode numérique ne saurait être trop employée, en se conformant aux règles que nous avons posées précédemment. En effet, comme, dans un bon nombre de maladies, les médecins ne s’accordent ni sur la nature de ces maladies, ni sur la valeur des moyens par lesquels elles sont traitées, ni sur le véritable mécanisme de ces moyens, la comparaison du nombre des malades guéris et morts sous l’influence de chaque méthode rivale, est alors un document de la plus haute importance. Avant de porter un jugement définitif sur la supériorité de telle ou telle méthode, de telle ou telle formule thérapeutique, on aura grand soin de répéter et de multiplier les expériences comparatives. En procédant ainsi parla voie des grands nombres dans l’appréciation de la valeur absolue ou relative des méthodes thérapeutiques, on est sùr d’éviter les graves erreurs. Quiconque suivra cette marche, pour peu qu’il soit doué d’un esprit juste et dégagé de préventions, ne tardera pas à savoir à quoi s’en tenir sur la valeur d’un traitement donné. Dans tous les temps, je le sais, on a jugé les méthodes thérapeutiques parleurs œuvres, et chaque praticien apportait à l’appui de la sienne le grand nombre de ses guérisons. Mais on ne comptait alors que d’une manière vague et par de simples à peu près. Or, la véritable et bonne méthode numérique ne consiste pas à dire : J'ai guéri beaucoup de malades, j’en ai guéri plus que tel ou tel de mes confrères, mais bien à exposer le chiffre précis des morts et des guéris, chez un nombre déterminé de malades soumis à l’influence de certains traitements, dans des conditions spécifiées aussi rigoureusement que possible, et è comparer ce chiffre avec celui fourni par un nombre égal de malades traités par une autre méthode, et placés dans des conditions semblables à celles où se trouvaient les premiers. »

Il s’esi fait beaucoup de bruit autour de cotte méthode : tous les pathologistes éminents de l’école nouvelle se sont accordés à la vanter, et en ont plus ou moins suivi l’esprit. Le numérisme a été donné comme le complément définitif du Baconisme ; il devait sauver de tous les égarements, et enchaîner la science à toutes les vérités positives. C’était l’instrument fidèle qui allait porter l’art de guérir dans les régions exactes, et l’amener à une certitude jusqu’alors inconnue. Ce nouveau et parfait procédé du sensualisme se substituait hardiment à l’emploi toujours contestable de la raison ; il se déclarait lui-même la raison des faits, et un chiffre allait livrer, à lui seul, les réalités des choses. La thérapeutique fondée sur les vues rationnelles était proscrite : on la proclamait dangereuse entre toutes. Cet enseignement a été produit avec tant de bonne foi et par de si considérables médecins, en même temps nous le jugeons si désastreux , que nous ne pouvons ne pas apprécier, dans ses principes comme dans ses conséquences principales, cette intervention de numérisme dans le plus difficile et le plus important des arts.

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