‹ Principes de pathologie généraleChapitre 166 sur 180 · S CCXX1I · texte numérisé non relu

S CCXX1I

La méthode numérique semble reposer sur un fait incontestable; il y a plus d’exactitude et de rigueur à dire. Cette médication a guéri tant de fois sur tel nombre de cas, que de dire : J’ai vu cette médication guérir assez souvent, ou très souvent, ou rarement. Accordons tout dans cette voie : ces affirmations, souvent, quelquefois , très souvent, pour être sûrement produites, veulent être appuyées sur un vrai compte rendu; sinon, elles reposent sur des souvenirs peut-être vagues, infidèles, et auxquels on ne peut accorder une Confiance entière. Il est évident aussi que cette exactitude augmentera en proportion du soin et de l’habileté que l’on

apportera à catégoriser les différents cas d’une maladie, à faire des séries distinctes et composées de faits, sinon identiques, du moins suffisamment analogues. En comptant, pour chaque série, les résultats de la médication employée, on aboutira à un fait statistique supérieur, comme tel, aux assertions sans garantie d’un observateur qui se fie à des appréciations générales.

Nous acceptons ces faits-là, quoiqu’il y ait peut-être à se demander si des appréciations générales, en raison même de leur élasticité, de l’abstraction qu'elles permettent au milieu défaits plus ou moins voisins, ne sont pas plus applicables à un cas donné que l’enseignement déduit de chiffres absolus, roules, expression d’un total de faits évidemment moins appropriés au fait particulier que l'on a en vue. Non, ne tenons pas compte de ces considérations, quelque pratiques qu’elles soient, et acceptons pour démontré qu’un chiffre est plus exact qu’un de ces adverbes dont la valeur relève entièrement de la qualité de celui qui l’emploie. Celte qualité n’est pas inscrite dans la science exacte, on est donc libre d’en douter. Mais ce simple chiffre, si précis qu’il soit, ne constitue pas en lui-même une méthode, et le praticien qui n’aspire qu’à agir de son mieux à chaque cas, qui ne veut pas sacrifier le malade présent au plaisir d’établir des moyennes, pourrait se demander quels avantages lui vaut le numérisme, comment même il en userait en pratique, et pourquoi, au lieu de faire de la thérapeutique selon les besoins qu’il perçoit chez le malade, au lieu d’interroger la nature à l’aide de la science, il se livrerait à un long et aride travail de chiffres.

Les prétentions du numérisme se dessinent alors que l’on fait servir cette connaissance brute du chiffre à l’établissement méthodique des médications, qu’on l’appelle à décider de la supériorité relative des médications employées, et qu’enfin, oubliant tout point de départ, on en veut faire la règle suprême de l'art. A ce moment, la science a le droit de se révolter, et

de repousser ce moyen de jugement qui la détrône et l’annihile. La statistique, dira le vrai clinicien, n’a jamais découvert une médication; elle n’en saurait jamais livrer le sens ; elle ne peut même guider l’action thérapeutique dans un lait particulier; ses décisions ne s’obtiennent que par des procédés qu’on doit hautement qualifier de coupables ; elles ne sauraient prononcer en dernier ressort, n’aftirmer le bien sur rien, ne peuvent se défendre contre les plus vaines assertions, cl jettent l’art et le médecin dans des fluctuations qui se tournent bientôt en un irrémédiable scepticisme. Ce sont des faits que nous allons prouver.

El d’abord, compter les résultats d’une médication appliquée sur un nombre donné de malades, n’est pas établir une médication, mais la suppose établie préalablement. La statistique, avant même de commencer, et pour commencer, a besoin de trouver un art créé par une autre puissance qu’elle. Si celte puissance est capable de créer l’art, et un art sérieux et réglé, sans le concours de la statistique, où est la raison de celle-ci, et pourquoi ne pas s’en tenir à cet élément primordial et viril, qui saura bien diriger l’application de ce qu’il a lui-même produit l’excitation féconde de la nature vivante? Qui a pu le plus, ne saurait échouer impuissant devant le moins; l’art trouvera la vie et le développement dans les milieux où spontanément il est né.

Si cet art antérieur à la statistique n’est qu’un art chimérique, s’il faut le condamner d’avance comme faux et dangereux, ne voit-on pas qu’on sape parla base même la valeur de la statistique qui repose sur lui? Qu’importe qu’on décide entre d’aventureuses expérimentations? Qui nous prouve qu’il soit bon de s’occuper des unes ou des autres? On agit et l’on frappe dans la nuit ; tout critérium, toute honnête assurance manque aux coups que l’on porte; ne vaut-il pas mieux s’abstenir que de poursuivre une œuvre de honteux empirisme pour en compter les résultats? Nous n’hésiterions pas; agir sans savoir

pourquoi, cl clans l’unique but de dresser des statistiques comparatives : jamais !

Mais, dit-on, si la statistique ne sert pas à découvrir les médications, elle sert à les juger; si elle ne crée pas l’art, elle le contrôle et en mesure la valeur. La statistique enseignant expérimentalement ce que vaut tel remède, et les effets qu’il produit, n’est-elle pas un aide efficace dans l’exercice de l’art, ne doit-elle pas diriger le médecin dans ses déterminations pratiques? Insinuations spécieuses, et par lesquelles ou glisse aux sophismes, à la négation des vérités essentielles de l’art. Accordons, et c’est beaucoup, qu’une statistique, conduite d’un cueur ferme et sans regarder derrière soi, permet de prononcer entre des médications rivales, que signifie cet arrêt ? Que l'une de ces médications guérit plus souvent que l’autre une certaine espèce morbide, et c’est tout. Kst-ce là, vraiment, le jugement d’une médication? Sort-il de cet arrêt la moindre notion thérapeutique? Qu’est-ce juger une médication, sinon établir qu’elle satisfait à telle indication nettement caractérisée? Qu’importe à cela le nombre de fois qu’elle guérit dans telle maladie? Pour que la constatation de ce fait numérique eût une importance réelle, il faudrait qu’une maladie une fois constatée, réclamât un traitement identique, et que l’individualité disparût devant l’espèce. En est-il ainsi en médecine ? Qui l’oserait soutenir? Ce n’est pas la maladie de tel ou tel nom pathologique que le médecin doit traiter, mais tel malade, il n’y a pas de fait particulier qui n’offre des indications particulières, qui ne demande telle ou telle modification de la médication propre à la maladie en général. Parfois même le traitement indiqué dans un cas est opposé à celui qui convient à l’ordinaire. Entre ces points extrêmes, il y a des variations qui vont presque à l’infini. A celle nature, à ce degré, à ce moment du mal, correspond telle médication; à cette autre nature, autre degré, autre moment, répondra telle autre médication, plus ou moins éloignée de la première. Existe-t-il entre

ces cas divers des similitudes Itdles «ju’uih: même et identique formule leur puisse convenir? Les organiciens ont pu le soutenir : l’agrégat physique et chimique qui est pour eux l’organisme, et l’action thérapeutique telle qu’ils la conçoivent, le comportent jusqu’à un certain point. Mais les médecins qui se sentent en face d’une activité spontanée, mobile, impressionnable, ayant son mode particulier d’agir et de réagir, ne le croiront jamais.

D’ailleurs, ces similitudes qui doivent fournir la hase d’une statistique sérieuse et de formules thérapeutiques avouables, ces similitudes, si elles existent, exigeront, sans doute, beaucoup de soins, d’attention, de perspicacité pour être déterminées, saisies avec quelque certitude, Qu’est cet examen, sinon la recherche des indications particulières? Quelle différence y a-t-il entre les deux, sinon que l’une est franchement rattachée aux vrais principes thérapeutiques, tandis que l’autre est poursuivi daus des vues systématiques ? Le but à atteindre est le même dans les deux cas ; l’intention qui dirige, diffère seule.

L’indication, c’est toujours là qu’il faut en venir pour trouver la médication convenable. Et qui livrera l’indication? L’examen du fait présent, et jamais la statistique. Suivant que l'examen sera juste, l’indication juste sera perçue, et la médication bonne appliquée. Qu’importe à cela de connaître le compte exact des succès ou insuccès, obtenus sur un ensemble de cas, et sans qu’on sache, le plus souvent, si les saines indications ont été comprises et suivies? Kien ne prouve que la médication convint à tous les cas compris dans le total, pas plus à ceux où elle a paru réussir qu’à ceux où elle a échoué. Rien ne prouve que telle autre médication n’eût pas été plus avantageuse dans quelques-uns de ces cas. Qu’arriverait-il donc si l’on s’inspirait d’une immobile et invariable statistique, et qu’une fois l’espèce morbide constatée et même sa catégorie définie, on appliquât sans examen particulier, sans recherche de l’indication spéciale, la médication qui réussit le plus sou-

vent? Qu’en résulterait-il ? C’est que le hasard déciderait en maître de la convenance de la médication appliquée. Sil se trouve que l’un des cas où elle est employée soit un de ceux auxquels elle ne convient pas, qu’aura fait le médecin? Une mauvaise médication, en vertu de prétendus principes qui désignent la bonne. Singulière conséquence, et peu propre à rassurer les malades et le médecin consciencieux !

Contestera-t-on ces déductions? La statistique ne démontret-elle pas elle-même les succès approchants de telle médication comparée à telle qui guérit un peu plus souvent? Ces succès sont relativement moindres, soit; mais ils existent, et souvent balancent, ou peu s’en faut, ceux de la médication rivale. N’est-il pas à croire que, sur le total des cas où l’on use de l’une, il en est où l’autre aurait été préférable? Comment distinguer les cas où celle-ci et ceux où celle-là convient? Le chiffre n’y peut rien. Qui permettra de faire la séparation? Un élément, négation même de la statistique, encore et toujours l’indication du fait particulier. C’est qu’il est, en thérapeutique, des faits qui dominent tout, et que la méthode numérique a pu obscurcir, mais non effacer, et parmi ces vérités, celles-ci : Dans une même maladie exactement catégorisée par la gravité apparente du mal, par l’âge, les forces du malade, les indications varient suivant la marche, la tendance, les soins reçus au début de la maladie, la succession des symptômes, le moment de l’année, le caractère de la saison, les conditions extérieures, la nature particulière de l’individu, la vie réactive et médicatrice que suit cette nature. Doser des règles absolues de médication, c’est tomber dans une erreur mortelle en clinique. 11 y a la maladie de tel ou de tel pour le médecin qui traite, et non une maladie abstraite, associée rigoureusement à telle médication abstraite. Cette loi ne souffre pas d’exception. Qui oserait décider du traitement qui convient dans un cas donné sans avoir observé ce cas, et pourquoi cette observation est-elle nécessaire? Serait-ce seulement pour s’assurer

du diagnostic de l’espèce morbide? Non, car ce diagnostic formellement connu ne diminuerait en rien l’irréfragable nécessité de l’observation directe et personnelle; celte nécessité est commandée par le caractère particulier qui marque chaque malade.

La statistique demeure donc incapable de livrer aucun des deux éléments essentiels de la thérapeutique. En premier lieu, la création, l’établissement d’une médication quelconque; elle ne peut agir que sur des matériaux conquis en dehors de sa coopération directe ou indirecte. En second lieu, la statistique ne fournira jamais l’indication qui, dans un cas particulier, appelle telle ou telle médication. La thérapeutique se crée, pour ainsi dire, à chaque pas, et la force créatrice manque absolument à la méthode numérique. Dès lors, quelles sont en pratique la valeur et l’utilité du numérisme? Nulles. Il n’est pas un praticien qui, au lit du malade, agisse sous les inspirations de la méthode numérique; il n’a même pas à penser si une statistique s’est produite au sujet de la maladie dont il observe un cas particulier. Qu’aurait h faire ce souvenir dans la décision qu’il va prendre? Celle-ci est inspirée par les indications perçues. Qu’a-t-on à se soucier si elle concorde avec les formules de la statistique? Le plus sûr est de tout oublier, moyennes et catégories, et de ne pas avoir l’esprit préoccupé de pensées étrangères à l’œuvre du moment, et qui peuvent l’obscurcir. La statistique ne commande jamais le traitement, à moins quelle ne soit épousée par une ardeur systématique qui immole à son culte toute vérité et tout bon instinct. .

Aussi nous est-il impossible d’accéder à l’opinion suivante de M. Louis : « Quand des médecins, dit cet éminent défenseur de la méthode numérique, sont appelés près d’un malade pour lui donner des soins, et qu’après être tombés d’accord sur l’espèce et le caractère de l’affection, ils en viennent au traitement, si l’un d’eux ne partage pas l’avis de ses confrères sur

962 PRINCIPES IlE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

l’utilité des moyens proposés, que l'ait-il pour faire prévaloir son sentiment? 11 ne s’appuie pas (je parle des médecins expérimentés) sur des raisons théoriques, sur des considérations à priori qui ne persuaderaient personne; il motive sa préférence, pour les moyens qu’il indique, sur ce qu’il les a vus plus souvent suivis de succès que l'emploi des moyens proposés, c’est-à-dire qu’il argumente comme s’il avait compté, sans l’avoir fait, j’en conviens, et cette argumentation est l’aveu tacite, ou la preuve qu’on ne peut constater l’action d’un agent thérapeutique qu’en cherchant si, dans des circonstances déterminées et en apparence semblables, il n’est pas plus souvent donné avec succès que tout autre. » Non, le médecin vraiment expérimenté ne cherche pas à faire prévaloir une méthode de traitement sur ce seul fait qu’il a guéri plus souvent par la méthode qu’il propose, que par l’autre qui lui est opposée. S’il n’a pas d’autre raison à donner de son sentiment, ce médecin, prétendu expérimenté, n’est qu’un empirique plus ou moins dangereux; et quand même, au lieu de dire souvent et toujours, il produirait des chiffres exacts, son autorité n’acquerrait pas la valeur scientifique, qui seule doit en imposer. Ces raisons théoriques, ces considérations à priori sur lesquelles il se garde de s’appuyer, et dont M. Louis dit dédaigneusement qu’elles ne persuaderaient personne, ne sont autres, sans doute, que les indications suscitées par l’examen du malade. Ces indications sont la seule base d’un art sérieux ; qu’on les détermine avec précision, qu’on les pèse avec sagacité, qu’on cherche à mettre en relief celle qui domine les autres, et l’on aura lixé la médication, car les moyens de remplir une indication ne manquent jamais. Voilà l’art clinique, et non cette vaine lutte qui consiste à opposer les uns aux autres le, nombre des succès que l’on a cru obtenir.

Que fournit donc la statistique? Nombre, elle fournit un nombre, rien de plus; elle ne fournit pas les éléments actifs, la lorce propre à mettre ces nombres en mouvement. Les

chiffres restent lettre morte entre les mains du praticien ; ils ornent les appréciations thérapeutiques inscrites dans nos livres; ils ne peuvent aller au delà; stériles ornements, connaissances presque futiles, ou du moins toujours inutiles pour celui que la vraie science des indications anime, conduit et soutient; celui-là seul est médecin. Celui qui, au contraire, puise ses déterminations pratiques dans les faits statistiques, oublie les conditions particulières de l’individu malade, perd bientôt l’habitude de les interroger, la faculté de les saisir à chaque cas, pour ne voir que la maladie, pour ne constater que l’espèce morbide, sa place dans le cadre nosologique et dans la catégorie statistique ; car c’est à une maladie, et non à un malade, que s’adresse la formule de traitement démontrée la meilleure par les nombres. L’art ainsi compris ne vit plus d’exceptions et de considérations fines et particulières, mais de régies positives, ayant toute la rigueur des chiffres, et qu’il faut appliquer mathématiquement; de la sorte, l’art de guérir accompagne dignement une science exacte ; il est enlevé à toutes les hésitations, et ne souffre plus les incertitudes qui l’ont jusqu’à présent déshonoré. « Qu’on veuille bien se rendre compte des faits, dit M. Louis, et j’ai montré qu’il n’y avait qu’un moyen d’y arriver (celui de les compter); la thérapeutique fera bientôt des progrès et n’offrira guère moins de certitude que les autres parties de la science. »

Je sais bien qu’il est des conséquences devant lesquelles on recule, et que l’on s’efforce d’allier la précision des formules thérapeutiques avec les conditions particulières de l’individu malade. « Étant donnés, dit M. le professeur Bouillaud, les principes généraux de la formule au moyen de laquelle on doit employer une méthode thérapeutique quelconque, il reste à bien déterminer, ainsi que nous l’avons fait pour la nouvelle formule des émissions sanguines, quelles sont les modifications que la formule doit subir selon une foule de circonstances, telles que l’âge, la constitution, la force des sujets,

l’étendue, l’intensité de la maladie, les complications, etc. » Ces réserves, quoi qu’on en ait, sont pure affaire de forme. On voit d'abord qu’elles ne tendent amener dans la formule que des modilicalions, c’est-à-dire des changements peu considérables, et qui laissent subsister la formule dans son ensemble. Le traitement est toujours dirigé contre l’espèce morbide et demeure fixe comine elle ; en outre, cette prétendue foule de circonstances, invoquée en ce moment par l’éminent professeur, s’évanouit dans la réalité; hors les cas extrêmes, aucune n’atteint la formule et n’en affaiblit l’intégrité. Où serait, en effet, la formule si tant de cas auxquels on ne peut échapper la modifiaient sensiblement? Si ces circonstances louchaient au fond même des choses, comment expliquer qu’elles permissent de catégoriser et d’égaliser suffisamment les cas pour en faire des unités comparables? « Nous oserons affirmer, dit M. Bouillaud, qu’il est parfaitement possible de catégoriser, d’égaliser assez les cas pour qu’ils soient comparables, et nous ajoutons qu’il n’est aucune méthode dont on ne puisse apprécier clairement la valeur, soit absolue, soit relative, en l’expérimentant conformément aux préceptes et aux règles que nous avons rapidement indiqués ici. » Les réserves suscitées par un obscur sentiment de vérité s’éteignent donc, comme toujours, devant les nécessités systématiques. Celles-ci entraînent quand même, et tout effort pour y échapper, même sur un point, demeure impuissant. Il faut revenir et marcher dans l’étroite voie où l’on est engagé.

§ CCXXI1I.

Le numérisme a introduit en thérapeutique une autre et funeste conséquence, l’expérimentation outrée. Pas de statistique de quelque valeur sans celle condition. Pour juger une médication, on l’applique un certain nombre de fois sur une

catégorie déterminée de malades, on compte les résultats, on les compare avec d’autres, cl l’on conclut. Plus on voudra donner d’autorité à la conclusion, plus l’expérimentation devra cire conduite sans mesure et prolongée. On emploiera la médication sans mélange, sans la compliquer d’aucun autre élément thérapeutique, et l’on ira ainsi jusqu’à ce que l’on ait constitué un chiffre assez considérable pour former une large base de jugement. Le malade, pour le médecin qui prétend dresser une statistique, se transforme en un sujet à expérimentation. 11 n’y a pas à rechercher les indications particulières qu’il présente, ni à y satisfaire le plus directement possible. Comment aboutirait-il à une statistique le médecin dont un pareil esprit inspirerait la conduite? Comment s’opérerait l’œuvre de démonstration thérapeutique? La méthode périrait faute de matériaux ; tout être, toute possibilité d’être lui seraient ravis à la fois. Une inflexible expérimentation est donc la condition première de toute statistique. M. Bouillaud le reconnaît implicitement dans les lignes que nous avons déjà citées : € Il faut, dit-il, exposer le chiffre précis des morts et des guéris chez un nombre déterminé de malades soumis à l’influence d’un certain traitement, dans des conditions spécifiées aussi rigoureusement que possible, et comparer ce chiffre avec celui fourni par un nombre égal de malades traités par une autre méthode. » Voilà le procédé. Comment concevoir sa mise à exécution autrement que par une impitoyable expérimentation?

Mais on se récrie. Les médecins organiciens, livrés aux travaux statistiques, ne sont pas d’impitoyables expérimentateurs; ce sont souvent des hommes d’une rigide conscience, et l’on ne peut supposer qu’ils sacrifient les devoirs les plus sacrés de leur profession aux désirs immodérés et coupables d’expérimenter. J’accorde bien haut que les médecins statisticiens ne le cèdent à personne pour la conscience et l'honnêteté; mais c’est tout, et je ne peux concéder le reste. Cette conscience, cette hon-

àtfti FUINCII’ES «K PATHOLOGIE GÉNÉRALE,

nêtelé se sont trop souvenl aveuglées, et ont trop souvent cédé à l’entrainement où les poussait la plus fatale erreur de méthode. Lorsque l’esprit humain a un but en vue, un désir à satisfaire, il sacrifie volontiers les obstacles, quels qu’ils soient; il devient étrangement faible et consent à des capitulations imprévues, quand la passion des systèmes l’excite et le presse. C’est une noble passion, après tout, la passion de la science, celle même d’une science déviée; elle jette aisément un voile sur tous les excès qui remontent jusqu’à elle. Le mépris du malade, l’expérimentation pour elle-même, ne se présentent pas d’emblée avec toutes leurs conséquences, avec leurs odieux caractères; ils s’insinuent doucement, se dérobent sous l’amour de la vérité, et se tournent en pratique à l’insu, pour ainsi dire, de ceux qui s’y livrent. Le but fait oublier le moyen ; l’œuvre est accomplie, avant que l’on se soit interrogé sur le droit que l’on avait de l’accomplir.

Cette œuvre d’ailleurs est-elle si révoltante que nous la faisons? Quelques malades subissent sans doute les hasards d’une expérimentation, mais rien ne prouve que ces hasards leur seront nuisibles; on doit même espérer qu’ils leur seront utiles, et le résultat sera si fécond, si humanitaire ! On saura d’une manière exacte ce que vaut une médication, les avantages précis qu’il y a à l’employer, ou la condamnation qu’il faut lui infliger. C'est ainsi que le plus chancelant des arts sera enfin établi sur une assiette solide, et que l’on dissipera de dangereuses illusions. Les raisons spécieuses ne manquent donc pas, et l’on entre hardiment dans le champ de l’expérimentation.

Est-ce bien ainsi que les choses se passent? Expérimente-t-on avec un aussi radical abandon que nous venons de le dire? Ne présentons-nous pas sous de trop vives couleurs les habitudes nées de l’usage du numérisme en thérapeutique? Loin de là; nous avons traduit le courant ordinaire des faits, celui où marchent les plus éminents pathologistes de l’époque. Les

DOCTRINE DE THÉRAPEUTIQUE GÉNÉRALE, exemples abonderaient sous notre plumé ; nous en choisirons un entre tous comme type, et nous l’emprunterons à l’un des médecins les plus consciencieux et les plus exacts de notre temps, à Valleix. Le fait que nous allons citer a été reproduit dans la plupart des journaux de médecine, entre autres dans l’ Union medicale et dans le Journal des connaissances- médicales (année 1853) ; il n’offre rien d’inusité et a paru très légitime; c’est une application du mode usuel d’expérimentation qui n’a soulevé nulle part une objection, un doute. Nul n’a semblé croire que le médecin qui retraçait ces faits avait dépassé ses pouvoirs. Voyons cependant.

Il s’agit du traitement de la lièvre typhoïde par les saiijnécs initiales et C eau froide , intùs et extra. Ce traitement avait été très préconisé par quelques médecins, qui l’employaient à l’exclusion de tout autre. Les succès obtenus par ces médecins dépassaient notablement la moyenne des succès obtenus à l’aide des autres médications. Des statistiques régulièrement dressées en témoignaient. Valleix a voulu juger par l'expérimentation cette question de thérapeutique. 11 a dune traité par les saignées initiales et l’eau froide vingt-cinq malades atteints de fièvre typhoïde. C’était au milieu d’une épidémie de ces fièvres. Il ne s’est pas demandé si, par ses caractères, l’épidémie régnante indiquait une pareille méthode de traitement, ou si elle y répugnait; non, les indications n’ont pas paru le préoccuper un instant ; il a pris au hasard vingt-cinq malades, et il les a sévèrement soumis à la thérapeutique qu’il voulait juger.

« Voici, dit-il, comment nous avons appliqué cette nouvelle méthode de traitement. Nous avons fait, en général, une ou deux saignées de 350 à A00 grammes au début; une fois, nous avons mis des sangsues à l’épigastre; une fois, dans un cas de pneumonie, nous avons prescrit des sangsues et des ventouses scarifiées.

» Des compresses mouillées étaient appliquées sur l’abdo-

mon; des lotions froides étaient faites sur tout le corps avec une éponge mouillée cinq ou six fois dans les vingt-quatre heures; les malades n’avaient d’autre boisson que de l’eau froide et prenaient deux à trois lavements froids.

» Examinons maintenant quel a été l’effet du traitement sur les différents symptômes.

» 1° Symptômes nerveux. — Notés dans 21 cas.

Ils ont augmenté 9 fois.

Augmenté, puis diminué 2

Diminué graduellement 5

Diminué, puis augmenté. 2

Ils ont été stationnaires, puis ont augmenté. 1 Ils ont été stationnaires, puis ont diminué. . 1

* 2° Météorisme. — Le météorisme a augmenté dans la moitié des fois.

* 3“ Diarrhée. — La diarrhée a augmenté. . là fois.

Elle a diminué 2

Elle est restée stationnaire à

Et a été nulle 1

» à” Pouls. — Le pouls qui donnait en moyenne 100 pulsations avant le traitement, en a donné 103 après. Chez un hon nombre de malades , sa fréquence est restée la même ou a augmenté. Les extrêmes ont été 75 et 128 pulsations.

» Le traitement a pu être continué jusqu’à la fin chez 11 malades seulement, dont 1 est mort.

» On a été contraint de le suspendre quatorze fois; chez cinq malades, parce qu’il y avait un refroidissement extrême ; ces malades grelottaient, prenaient une teinte violacée et étaient menacés d’asphyxie. Il y avait absence totale de réaction. Chez un malade il a fallu renoncer à ce traitement, parce que la diarrhée était devenue d’une abondance extrême. Entin, chez huit malades, il a fallu également cesser l'emploi de l’eau froide à cause de l’aggravation considérable de tous les symptômes.

» Dans ces divers cas. la mort était imminente, lorsque nous

avons supprimé le traitement par l’eau froide, et dans presque tous les cas cette suppression a été suivie d’une amélioration notable, qui souvent ne s’est pas soutenue.

» La durée de la maladie sous l’influence de ce traitement particulier, a été en moyenne, chez les sujets qui ont succombé, de 27 jours et une fraction ; chez ceux qui ont guéri de 32 jours moins une fraction. *

Pour décider plus sûrement de la valeur de cette thérapeutique, Valleix compare les résultats qui précèdent à ceux offerts par le traitement par les vomitifs et les purgatifs, auquel étaient préalablement soumis .2(5 autres malades, et il résume ainsi la comparaison :

« Résultats généraux. — Première catégorie. — Ainsi, sur 25 malades traités par l’eau froide nous avons eu 16 cas graves dont 10 morts, et 0 cas légers qui ont tous guéri.

» Dans aucun de ces cas, le traitement n’a paru arrêter la marche de la maladie ; 1 1 fois il y a eu une amélioration graduelle, mais lente; deux fois seulement la prostration a rapidement diminué.

» Plusieurs fois des accidents graves sont venus compliquer la maladie.

» Deuxième catégorie. — D’un autre côté, sur 26 malades traités par les vomitifs et les purgatifs, nous n’avons eu, il est vrai, que 7 cas graves, mais parmi ces 7 cas un seul s’est terminé par la mort. Différence qui est bien en faveur de ce dernier traitement, puisque dans les 10 cas comparables traités par la saignée et l’eau froide, il y a eu mortalité de près des deux tiers.

» Sur 19 cas peu graves, il n’en est aucun qui se soit terminé par la mort. Souvent une amélioration notable a été obtenue dès le commencement du traitement, et quinze fois elle a persisté jusqu’à la fin.

» Dans 17 cas, la diarrhée est restée stationnaire ou a diminué malgré l’emploi des purgatifs. Résultat bien remar-

quable, puisque, à priori, on aurait pu croire que les évacuants devaient augmenter ce symptôme. Nous avons ajouté aux émélo-cathartiques quelques autres médicaments; l’opium dans les cas de délire intense; les toniques (quinquina), lorsque la prostration était considérable.

» Conclusion. — Du rapprochement des faits, il résulte que le traitement par les saignées et l’eau froide ne nous a pas réussi; et que, dans la plupart des cas, il a paru avoir, au contraire, une influence nuisible.

» Mais ce qui nous a frappé, c’est moins le nombre considérable des morts, qui peut tenir à une simple coïncidence, et être indépendant de la médication, que l’action immédiate du traitement. En effet, rarement il y a eu de l’amélioration dans les symptômes; le plus souvent ils se sont aggravés; et chez les malades qui ont guéri, la maladie a été plus longue que chez ceux que l’on traitait par les évacuants.

> Or, quand un traitement est réellement efficace, l’amélioration se fait bientôt sentir, et la durée de la maladie est abrégée. C’est ce qui arrive lorsqu’on emploie des médicaments dont l’efficacité est reconnue, lorsqu’on donne, par exemple, l’iodure de potassium dans la syphilis, l’opium dans la dysenterie, le tartre stibié dans la pneumonie.

» Chez nos malades nous n’avons rien observé de semblable. Souvent nous avons eu de l’aggravation ; jamais il n’y a eu d’amélioration persistante et paraissant en rapport avec la médication. En outre, il est survenu des aocidents assez nombreux, dont quelques-uns peuvent être rapportés à la médication elle-même.

» C’est ce qui nous permet d’arriver à une conclusion sur la valeur de ce traitement, bien que nous n’ayons qu’un petit nombre de faits.

» Quant à la mortalité, elle ne saurait, il faut le répéter, avoir d’importance que si elle portait sur un nombre considérable de cas. Aussi faisons-nous des vœux pour que les méde-

cins fassent connaître en détail le résultat de leur pratique, et ne se contentent pas d’assertions générales qui ne peuvent en aucune manière faire avancer la science.

» Nous avons clos la liste des faits observés au moment où l’épidémie était sur son déclin. Depuis nous avons eu un certain nombre de cas légers et quelques cas d’une certaine gravité, dont la plupart guérissent par la méthode évacuante.

» Comme ou le voit, le traitement par la saignée et l’eau froide, loin de présenter un résultat favorable, comme dans les cas observés par M. Leroy (de Béthune), a été chez nos malades beaucoup moins avantageux que le traitement par les évacuants, qui, dans la plupart des cas, a paru modifier d’une manière favorable les principaux symptômes de la maladie.

» Ajoutons, toutefois, pour être juste, que, dans les grands hôpitaux de Paris, on est toujours moins sûr que ce traitement a été pratiqué avec exactitude, que dans les hôpitaux de province, où le médecin peut en surveiller plus facilement l’exécution; ce qui motive, une fois de plus, notre appel à de nouvelles expérimentations, *

Nous avons tout reproduit, jusqu'à ce dernier appel qui, espérons-le, sera resté sans écho ; l'expérimentation de Valleix n’avait été que trop ponctuellement exécutée! Qu'ajouteronsnous à l’exposé de ce calme expérimentateur? Voilà vingt-cinq malades soumis systématiquement et empiriquement à un traitement actif, sans que l’on se soit inquiété si ce traitement était indiqué, s’il convenait en quoi que ce soit à leur état. Ne semble-t-il pas que le sort de ces pauvres malades ne vient qu’en seconde ligne, et qu’avant eux, il s’agit d’une maladie ayant nom fièvre typhoïde , maladie dont il faut déterminer la marche sous l’action des saignées et de l’eau froide exclusivement employées? On poursuit l’expérimentation, osons-le dire, jusqu’au bout. En vain on n’observe aucune amélioration ; en vain, sous cette influence, tous les symptômes s’aggravent; il faut aller, ou du moins, ne s’arrêter que

lorsque le fait est irrévocablement jugé. Chez quatorze malades on suspend le traitement, mais c’est in extremis ; il y avait un refroidissement extrême, les malades grelottaient, prenaient une teinte violacée, ou étaient menacés d’asphyxie; absence totale de réaction ; aggravation considérable de tous les symptômes. « Dans ces divers cas, avoue Valleix (et l’aveu est ici le meilleur signe qui reste de la grande honnêteté de l’auteur), la mort était imminente lorsque nous avons supprimé le traitement par l’eau froide, et dans presque tous les cas cette suppression a été suivie d’une amélioration notable, qui souvent ne s’est pas soutenue. » Et la conscience de Valleix ne s'est pas troublée devant ces faits! Il ne s’est pas demandé s’il n’aurait pas été préférable de supprimer le traitement avant que la mort fût imminente ; et si l’amélioration qui suivait cette suspension d’une thérapeutique désastreuse, n’eùt pas été, dès lors, plus soutenue, et, dans quelques cas, définitive! 11 ne s’est pus demandé si vis-à-vis de ces malades d’hôpital, il avait rempli tous ses devoirs de médecin; c’est-à-dire s’il avait eu uniquement en vue leur soulagement, leur guérison! N’insistons pas sur ce triste sujet. C’est un excès, dira-t-on, un excès rare. Non, c’est l’impitoyable logique des choses, et, trop souvent, cette logique enfante ses conséquences.

Toutefois l’expérimentation n’est pas, en tout et toujours, le régime inévitable des médecins qui acceptent la statistique pour base des décisions thérapeutiques. Il n’en est ainsi que lorsque ces médecins s’adonnent, suivant une locution qui peint au naturel la chose, à faire de la science. Lorsqu’ils ne visent pas à établir avec apparat le jugement d’une médication, lorsqu’ils ne cherchent pas à comparer les méthodes qui se disputent le traitement d’une maladie, ils se bornent alors au rôle de praticien, rôle vulgaire qui consiste à traiter une maladie de la façon que l’on croit la meilleure. Je ne dis pas qu’ils renoncent, dès lors, à leurs inspirations pratiques habituelles, qu’ils reviennent à l’élude constante et sincère des indications

DOCTRINE DE THÉRAPEUTIQUE f.ÉNÉRALE. 673

particulières; non. Pour eux, les indications demeurent malheureusement obscurcies, sinon perdues au milieu des théories mécaniques et chimiques des maladies. Cependant, lorsque ces médecins ne prétendent pas à faire avancer la science, et à décider, pour les écoles, des questions thérapeutiques, ils se retrouvent souvent, au lit du malade, simples cliniciens et plus ou moins supérieurs à leurs préjugés sensuaüstes. L’art se prête merveilleusement à ces heureuses inconséquences. Devant la nature vivante, le faux s’oublie en partie, et les théories systématiques se taisent ou parlent bas. La vue inconsciente du vrai attire, et l’on se détermine dans le sens des besoins réels de la nature, sans que l’on se rende compte dos rapports qui unissent la détermination pratique aux affirmations scientifiques que l’on professe.

Nous avons tous connu et respecté un maître, le professeur Chomel, en qui s’incarnait bien visiblement ce désaccord entre le* dogme et la pratique, lin lui, le savant et l’homme de l’art étaient profondément séparés; il était organicien, malgré de timides réserves, et cependant, médecin attentif dans la recherche des indications, sentant la vie réagissante au-dessus de l’organe lésé, l’unité affective au-dessus de la multiplicité des symptômes; il défendait le numérisme dans ses écrits; mais, nu lit du malade, y pensait-il et lui demandait-il la raison de la moindre de ses décisions? Jamais, à coup sûr. (Juel rôle donc réservait-il au numérisme? Celui d’apporter dans l’exposé des faits une plus sévère exactitude, de remplacer par des chiffres les locutions vagues et générales. Soit; mais ces prétendus avantages constituent- ils une méthode, comme il le dit. Cette exactitude n’a trait qu’au plus ou moins de fréquence des faits observés. Celle fréquence constitue-t-elle la base de la science? Peut-elle même servir à la constituer? Et le j'ai vu cela tant de fois donne-t-il la raison de ce qu’on a vu? La méthode numérique, avec l’expérimentation pour aide, peut servir de fondement à un empirisme pur; à

une science et à un art, jamais. Ceux-ci ont des conditions d’existence autrement élevées, et c’est dans les fécondes régions des vérités premières qu’il faut monter pour les trouver.

§ CCXXIV.

La force des choses pousse la thérapeutique organicienne et appuyée sur le numérisme à un autre écueil où se consomme la ruine de l’art.

Toute science et tout art possèdent des règles de certitude propre, en rapport direct avec le sujet de la science et la méthode employée. La thérapeutique, science et art d’une si distincte originalité, reconnaît donc une certitude spéciale, en rapport avec le milieu vivant sur lequel elle s’exerce ; c’est en demeurant invariablement fidèle à ces règles de saine certitude que l’art de guérir inspire une confiance ferme et durable, résiste aux doutes qui l’assiègent, et crée des artistes à la hauteur de leur mission.

L’organicisme et le numérisme ont-ils la moindre intelligence de cette certitude, et peuvent-ils ne pas en exiger une autre à la fois inaccessible et inapplicable, mais en rapport avec leurs principes constituants? Considérant l’action thérapeutique comme physique ou chimique, ne devaient-ils pas rechercher la certitude qui s’attache à ces actions; et, fondant le jugement des médications sur des calculs statistiques, ne devaientils pas aspirer à la certitude des chiifres, et voir une sorte d'opération mathématique dans les applications thérapeutiques?

Nous n’insisterons pas, eu ce moment, pour montrer combien ces caractères, imposés d’avance à l’art organicien, heurtent ceux de la certitude médicale ; on pressent, on mesure déjà à quelle distance les uns se trouvent des autres.

Appuyé sur tout ce que nous avons déjà démontré, nous avançons que l’organicisme et le numérisme réclament, en thérapeutique, une certitude fausse, contraire au génie de la science, et par cela, vainc et impuissante.

Ce n’est pas tout : cette certitude, celle surtout que le numérisme apporte, peut systématiquement convenir à une maladie, mais elle demeure étrangère à l'individu malade; elle n’a trait à lui qu’indireelement, l'effleure à peine, et seulement en tant que plongé et perdu dans la masse totale des malades atteints d’une même lésion et s’appelant d’un nom commun. Le médecin statisticien applique avec une rigueur mathématique le traitement qui convient â l’espèce morbide, celui que la statistique démontre produire les meilleurs résultats. Or, sait-il si ce traitement convient au cas particulier? Que d’hésitations l’attendent devant les besoins d’une nature individuelle, et sur lesquels se lait la statistique, besoins souvent peu expressifs, et, malgré cela, si importants à seconder.

La méthode numérique tend donc à une certitude incompatible avec le génie propre de la science, et cette certitude demeure étrangère au malade pour ne s’attacher qu’à une abstraction, à une fiction scientifique, à une division du cadre i nosologique. Ces conditions ne peuvent engendrer des convictions saines et motivées. Le médecin qui ne peut croire à sou art que par ces certitudes tombe en de fatales lluctuations.

Il pourra émettre ou trouver dans les üvres une forme de certitude absolue, analogue à celle des sciences dites exactes. Par contre, au lit du malade, en raison des différences et des demandes individuelles de la maladie, il hésitera, et d’autant plus que les systèmes l’auront moins aveuglé. S’il n’hésitait pas, c’est qu’endurci dans ses préjugés et l’esprit fermé à tout instinct, à toute vue même confuse du vrai, il ne rechercherait pas un mobile à ses actes, et appliquerait avec un inaltérable courage les formules de la statistique.

Tout conduit au doute le médecin qui met sa foi dans les chiffres. La seule habitude de manier fréquemment les nombres, de les attacher aux faits, de les grouper en séries, d’en déduire des conséquences, amène inévitablement à ne [dus envisager les faits que comme éléments de nombre. On ne •comprend rien en dehors des signes de grandeur, de quantité, de mesure; hors celle-là, on ne conçoit pas aux phénomènes une autre signification possible. Leur rechercher une raison d’être, la force qui les anime, déterminer les causes devient un inintelligible problème. On perd le sens des choses devant le compte qu’on en fait. Aussi ne croit-on plus à ce sens, on ignore qu’il existe nécessairement, que lui seul donne la certitude. On n’accepte désormais que ce que les chiffres affirment ; et comme ceux-ci ne s’appliquent pas au fondement réel de la thérapeutique, qu’ils ne sauraient en fournir une raison quelconque, rien n’en assure la certitude. Croire ou ne pas croire à l’art devient chose également permise. C’est presque une affaire de tempérament, de disposition d’esprit. On croit, et pour démontrer sa croyance, on signale quelques gros faits thérapeutiques, et surtout ceuxrci, le quinquina supprime les accès de fièvre, le mercure éteint les manifestations syphilitiques. Mais, pour quelques faits évidents, combien d’obscurs, disent les autres : presque tout n’est-il pas doute en thérapeutique? Telle maladie a guéri après l'administration de tel remède ; mais qui prouve que la maladie n’eût pas guéri d’ellemême, et que tel autre remède n’aurait pas obtenu un résultat pareil ou préférable? On flotte ainsi, sans point fixe où s’arrêter, tant que l’on abandonne ses décisions au seul témoignage des sens. Les certitudes de l’art réel se restreignent de plus en plus; une vaste obscurité enveloppe, d’un progrès lent mais sur, cet amas de médications dont les formules encombrent nos livres, et dont les agents composent notre immense matière médicale. Le jeune médecin croit d’abord ; il rejette ensuite une à une toutes ces croyances que l’immuable ne soutient

pas, et, au lieu de grandir dans la fermeté de l’esprit et de l’action, il languit et s’éteint dans le marasme et le doute.

Oui, le scepticisme nous a de bien prés menacé, et nous n’y échappons que parce que les liens de l’organicisme éclatent de partout, et que la génération actuelle, laborieusement affranchie, retourne aux sources du vrai. Les laits ont pleinement réalisé les conséquences que contenaient les conceptions systématiques de la vie et de la maladie. Le rationalisme mécanique ou chimique a surgi d’abord, puis a fait défaut; les explications produites par lui se sont battues en brèche les unes les autres; on en a appelé à l’empirisme ; pour régler celui-ci, pour dominer les explications théoriques, pour assurer l’autorité des faits contre les envahissements de la raison, on a eu recours à la méthode numérique. Le numérisme augmenta les confusions, en amena de nouvelles et plus déplorables. La science fut bientôt inondée de formules de traitement, toutes appuyées sur des chiffres, chacune prétendant guérir mieux ou plus souvent que les autres. Ce fut une lutte de moyennes en succès et en insuccès; et au milieu des prétentions contraires, la lutte dégénéra fréquemment, envenimée par des passions personnelles, ou par l’ardeur de convictions systématiques. C’est ainsi que furent mutuellement attaquées, signalées à la réprobation publique, les médications présentées par de savants et consciencieux médecins, et soutenues sur des statistiques étendues et sagement catégorisées. Ce ne fut pas tout ; d’autres prétendirent juger ces controverses en montrant que les traitements sur lesquels on discutait, se valaient à peu près; qu’appliqués impartialement, ils donnaient une part égale en bien cl en mal, et que le praticien peut indifféremment choisir entre eux. Cette opinion s’appuya, comme les autres, sur de savantes recherches et des comptes nombreux. Enfin, de nouveaux calculateurs affirmèrent que, dans ces mêmes affections, ne rien faire est aussi profitable qu’agir; qu’aucune des médications proposées n’augmente ni ne diminue le chiffre des guérisons ;

578 PlUffCfPfiS DE PATflOLÔôlE GÉNÉRALE,

que la destinée des malades est fatalement marquée, et qu’il est aussi rationnel de la laisser poursuivre son cours, que d’essayer d'v mettre un obstacle impuissant; et cela fut encore prouvé par de longs travaux numériques. Que résoudre en de pareils conflits? Que croire, lorsque chaque assertion est renversée par une assertion opposée, et que les promoteurs de ces disputes, les faiseurs de ces renversements, sont des médecins dont le nom fait autorité, illustrés par d’importants travaux, recommandables par la position et l’expérience acquises? N’y a-t-il pas là une cause nouvelle et invincible de doute? Peut-on échapper au scepticisme, croire même à soi, à ce que l’on voit ou croit voir, alors que les affirmations aux caractères les plus scientifiques s’entre-détruisent, et que le doute en sort comme un progrès?

§ CCXXV.

ttf rérlec Usine en thérapeutique.

Mécanicisme anatomique, chimiatrie présomptueuse, faux rationalisme, empirisme sans règle, numérisme stérile, scepticisme enfin, tous ces éléments se suivent, se commandent, convergent de l'un vers l’autre jusqu’au dernier. 11 y a plus ; ils régnent tous simultanément. L’analyse semble les isoler, tout en établissant leur filiation; en réalité, ils coexistent et se soutiennent mutuellement dans les esprits. Il s’unissent même aux éléments opposés. Un mot , l’éclectisme, exprime celte étrange association, et résume ainsi toutes les déviations systématiques. Aujourd’hui, en effet, on n’est pas uniquement anatomiste et chimiste en thérapeutique ; on n’accepte pas seulement les résultats des statistiques, et l’on ne systématise pas toujours l’indifférence et le doute. Non ; on épouse à la fois toutes ces manières de voir, pour fortifier ou corriger l’une par l’autre; et l’on y joint à l'occasion celles qui proviennent des points contraires ; on est vitaliste quand on en sent le

besoin. Suivant les cas, on lait son choix; et l’on se glorifie ensuite de ne pas être exclusif, de se plier à toutes les nécessités de l’observation, de ne refuser aucun genre d’explication, aucune espèce de médication.

Écoutons la déclaration de principes du professeur Forget : elle montre bien comment toutes les erreurs s’enchaînent de la science à l’art, comment l’idée de vie résultat de la matière, en est l’origine première, comment l’éclectisme, et quel éclectisme, en est le couronnement.

t Voilà mes principes ! dit ce professeur.

» Les remèdes n'agissent qu’en modifiant la molécule organique solide, liquide, gazeuse, impondérable; c’est l’organicisme régénéré.

i C’est en modifiant la matière ainsi comprise que nous modifions la vie ou les forces et les propriétés qui en sont l’expression.

» L’action des remèdes, en général, peut être : 1° mécanique, 2° physique, 3’ chimique, à" physiologique , 5“ thérapeutique, sans cesser d’être organique.

» C’est assez dire que dans l’action intime des remèdes, il y a autre chose que le plus et le moins, le pour et le contre des doctrines dichotomiques.

» Chacun de ces modes d’action a fait la base de doctrines plus ou moins exclusives; témoin :

» La doctrine mécanique de Borelli et de Boerhaave;

* La doctrine physique des quatre éléments de l’antiquité : le froid, le chaud, le sec et l’humide;

» La doctrine chimique de Sylvius, de Fourcroy et de quelques modernes ;

» La doctrine physioloyique du naturisme d’Hippocrate, des quatre humeurs de Galien, de l’animisme de Stabl, du principe vital de Barthez, de l’asthénie de Brown, de l’irritation de Broussais, du dynamisme italien, etc. ;

» La doctrine thérapeutique des empiriques de tous les temps

PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE, et qui est en grande faveur aujourd'hui même où les spécifiques se multiplient à l’infini.

» Chacune de ces doctrines contient une part de vérité, sinon en théorie, du moins en pratique; ce que nous affirmons, non pas par pur esprit de conciliation, et pour courtiser l'éclectisme, mais bien parce que les faits positifs nous y contraignent. » Les développements qui suivent valent cet exposé : nous ne jugerons ni celui-ci, ni ceux-là, pour n’avoir pas à user d'expressions trop sévères.

Tous les médecins ne montrent pas aussi sincèrement que Forget, et comme à nu, l’éclectisme qu’ils professent. 11 est aisé pourtant d’en saisir les traits à travers les enseignements ordinaires de thérapeutique générale. Il est peu de traitement de maladies qui ne soit inspire ou expliqué parles compromis les plus opposés. N’exclure aucune erreur, parce qu’erreur ici, elle devient peut-être vérité là ; admettre même la vérité au partage, parce qu’il est des circonstances où l’erreur ne suffit pas, telle est, semble-t-il, la logique courante. En vain dit-on : l’erreur, c’est-à-dire ce qui part d’un principe faux, ne peut jamais se retrouver vérité ; la vérité, à savoir ce qui découle du primordial et de l’universel, embrasse tout et suffit à tout; admettre simultanément l’erreur et la vérité, c’est affirmer et nier à la fois : ces considérations sont tenues pour abstraites, et ne pénètrent pas dans les esprits. Cela peut faire un bon raisonnement, mais cela n’oblige pas dans la pratique. L’éclectisme donc, brassant toutes les hypothèses, toutes les suggestions qui nous viennent des sens, associant à cela quelques débris de vérités traditionnelles, trop évidentes pour être niées, trop élevées pour être comprises, est la profession de foi de nos esprits sages, et le refuge universel où chaque nouveau venu abrite ses idées, comme s’y trouvent abritées les idées de tous.

Ce système est funeste entre tous; il communique à l’esprit , une inerte mobilité, se dérobe et se transforme sans cesse à

DOCTRINE DE THÉRAPEUTIQUE UÊ.NÉKALE. 58i

une vue débile, tout en demeurant une forme éternellement vide et impuissante. Depuis Broussais, il nous dissimule tous les jongs. Sans lui, tous eussent été trop lourds et facilcsà renverser. L’amalgame confus qu’il opère, le faux respect que parfois il montre pour de saines traditions, déroute les coups ordinaires et lui est une vulgaire sauvegarde. Avons-nous besoin de réfuter ici l’éclectisme thérapeutique? Nous avons mis à jour les erreurs diverses qu’il recueille ; cela ne sufïît-il pas à le condamner? Citons, cependant, une réfutation rapide et éloquente de tous les sophismes dont se compose cette trompeuse et facile sagesse.

« Avec sa prétention de prendre à chaque système ce qu’il a de bon, dit M. Pidoux, l’éclectisme, architecte de la confusion et du néant, n’est bon qu’à déguiser le scepticisme. La physique et la chimie servent à la sémiologie et à la thérapeutique. A l’une elles prêtent des procédés d’exploration et de vérification, des instruments de diagnostic, des réactifs; à l’autre, des modificateurs curatifs. Mais elles ne doivent pas entrer dans l’intérieur de la pathologie et de la thérapeutique, parce que, s’il n’v a pas un seul fait d’organisation qui, pour se manifester, puisse se passer d’une condition physique ou chimique, la chimie et la physique ne peuvent expliquer un seul fait d’organisation. Cela n’est point éclectique, cela est fort absolu, et pourtant cela est vrai. Au chimisme, à Tiatrophysique, il n’y a donc rien de bon à emprunter ; car en eux tout est faux, l’erreur ne se divisant pas plus que la vérité. L’anatomie, la physiologie nous découvrent tous les jours des faits d’une admirable utilité. Tout est à repousser dans l’anatoraisme et le physiologisme. L’éclectisme a fait le contraire. En prenant des faits à tous ces systèmes, il a subi tous ces systèmes à la fois. El voilà comment l’ambition affichée par cette pauvre philosophie, de se passer d’un principe, l’a fait à l’instant même esclave de plusieurs principes contradictoires. Le solidisme, l’humorisme, le vitalisme représentent les trois parties

constituantes de l’organisme, contincntia, contenta, enormonta; chacun de ces systèmes a donc du bon : dégageons-le pour l’unir aux deux autres tiers de la vérité... Combien d’hommes qui nous traitent de rêveurs, poursuivent cette chimère depuis trente ans!

»... L’éclectisme en thérapeutique ne consiste pas à administrer dans la même maladie plusieurs agents , fussent-ils empruntés à plusieurs médications, mais à ne pas les employer dans un même esprit. Quand, dans une affection donnée, vous prescrivez tel médicament pour dissoudre chimiquement telle humeur ou le sang, ou pour épaissir ces liquides vivants et empêcher qu’ils ne s’échappent de leurs réservoirs, ou pour y remplacer immédiatement cl par juxtaposition tel principe qui y fait défaut, etc.; en un mot, quand vous agissez avec une idée chimique ou mécanique, et qu’en même temps vous appliquez des révulsifs, vous donnez des stimulants, des antispasmodiques, des sédatifs, ou que vous attendez une crise, ou que vous comptez sur une solution naturelle, etc...; en un mot, quand en même temps vous agissez d’après une vue de vitalisme, qu’elle soit brownienne, broussaisienne , ou hippocratique ou tout cela ensemble, vous faites de l’éclectisme thérapeutique, c’est à-dire de la contradiction et de l’absurdité. » L’autcur ajoute plus loin ce trait juste et frappant : « Appliquer des révulsifs ou des calmants à un système vivant en qui on cherche à développer en même temps des actions physiques et chimiques, n’est pas moins ridicule que d’appliquer nos révulsifs à une machine à vapeur qui fonctionne irrégulièrement , et de l’opium à un alambic trop rapide. Dans un cas comme dans l'autre , on fait de l’éclectisme thérapeutique. »

Cependant ces réunions confuses de ce que tous les systèmes ont amassé de vulgaire et de plus accessible â une représen-

talion matérielle, les fantaisies d’une imagination affranchie, la liberté donnée à nos sens, tout cela a ouvert la thérapeutique aux assertions gratuites et passagères, à tous les caprices du temps. L’art de guérir a subi, sans défense, tous les entraînements de l’opinion du jour, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus méprisable. La thérapeutique organicienne est crédule; c’est une fatalité de sa nature. Quelle raison, par exemple, Yalleix avait-il de repousser avant expérimentation, le traitement de la fièvre typhoïde par les saignées et l’eau froide? Aucune, il devait y croire jusqu’à plus ample informé. Ces deux termes, crédulité et scepticisme, que l’organicisme renferme en ses flancs, semblent se contredire et ne pouvoir marcher ensemble ou se suivre. Ils sont cependant presque inséparables, et s’offrent comme deux faces opposées, mais appartenant à un tronc commun. C’est ainsi que les artistes de la Renaissance, grands symbolistes, peignaient l’erreur ou l’hérésie, une tête à deux faces; l’une, sans doute, était pour tout croire, l’autre pour tout nier.

Art crédule, art variable et incertain, quel respect et quelle attention sérieuse méritait la thérapeutique ? Pouvait-elle être le suprême effort d’une science aussi considérable que la médecine? Tant de travaux, de recherches, d’analyses, de temps consumé pour savoir si mal et si peu, pour aboutir à un art toujours contestable et fragile ! Quel déboire pour ceux qui avaient annoncé qu’à une science exacte allait désormais répondre un art exact et positif, et que la thérapeutique allait enfin sortir de l’enfance où elle languissait depuis tant de siècles] Les temps se sont écoulés, et cet avenir chargé de promesses n’en a réalisé aucune. Qu’en est- il résulté? Ceci, que les questions thérapeutiques sont devenues accessoires. On expose l’histoire d’une maladie pour elle-même et non pour en faire jaillir les indications pratiques. On étudie la lésion pour la lésion, les symptômes pour les symptômes; on analyse les propriétés physiques cl chimiques des produits morbides,

on expérimente en tout sens, sans autre intérêt que cette analyse et cette expérimentation. En un mot, on trace l’histoire naturelle des maladies , comme celle d’un genre animal ou végétal. Là se concentre la vraie science. Au milieu de ces préoccupations, l’art de guérir devient une banale énumération de remèdes divers, ajoutée, comme par surcroît, à l'histoire qui précède, énumération faite d'ailleurs avec une brève indifférence. Ici, les soins minutieux de description s’effacent; on se borne à de vagues indications, on répète une suite de vulgarités courantes. Aussi les jeunes gens lisent-ils à peine ces derniers paragraphes, transcrits froidement à la fin de chaque chapitre. Pareille chose s’observe dans l’étude des malades. Les médecins, bien imbus de l’esprit systématique, consacrent un long examen aux perquisitions organiques , mais discutent à peine la décision thérapeutique qu’ils ont à prendre, et seraient souvent impuissants à la motiver autrement, que par une inspiration tout empirique. Les prescriptions sont faites avec une sorte d’abandon qui contraste avec l’ardeur de l’examen. L’enseignement donné par le maître, au lit du malade, ne s’attache plus à préciser les indications, et à montrer l’art de les remplir; non, la science proprement dite a déserté ce terrain; on n’en est même plus à professer une thérapeutique facile , systématique , satisfaite de ses fausses assurances ; on en est à l’oubli même de la thérapeutique.

Voilà un long et pénible exposé; nous nous y sommes résigné, parce que rien ne conduit plus sûrement au vrai, et n’en fait mesurer les vastes conséquences, comme de déduire auparavant l’ensemble théorique et pratique qui répond à l’adoption des erreurs fondamentales. Il est des faits qui en euxmêmes semblent inoffensifs; leur danger éclate lorsqu’on les montre subordonnés à des principes invinciblement condamnés; et réciproquement, ces derniers traduisent toute la fécondité du mal lorsqu’on les poursuit dans la succession des faiLs particuliers. L’organicisme est l’ensemble des préjugés sensua-

listes relatifs à l’observation de l’homme vivant et malade; il était bon de voir quelle longue suite de préjugés thérapeutiques s’y rattache par des liens étroits. Et comme, en définitive, l’art est le but suprême, nous devions faire ressortir toutes les déviations auxquelles le condamne une science déviée, déviations fatalement enchaînées et qui, grandissant de l’une à l’autre, conduisent aux dernières incertitudes et à une ruine complète.

Nous allons maintenant aborder l’exposition des vérités générales de thérapeutique, et transformer en préceptes pratiques toutes les notions essentielles que nous avons recueillies sur l’homme malade.

§ CCXXV11.

Br la tfeérapeatlqar, dua la dectrlne du tl'alitmr.

La thérapeutique, disions-nous au début de ce chapitre, reproduit l’étude des causes en médecine. Le médicament n’est qu’une occasion d’actes vitaux suscités dans un but particulier, qui est La guérison des maladies. La doctrine qui commande et à la thérapeutique et à l’étiologie est donc celle qui préside aux rapports fondamentaux de la vie et du monde extérieur. Médicament ou occasion morbide que sont-ils, en effet, sinon un côté du monde extérieur, et le rapport qui s’établit entre eux et l’organisme, n’est-il pas nécessairement identique avec celui qui gouverne les rapports du monde vivant et du monde physique? Pour connaître, dans son essence, le mode d’action des agents morbifiques, comme celui des agents thérapeutiques, il faut donc remonter au mode d’action des conditions extérieures et physiques sur l’économie.

Quelque nécessaires que soient, disions-nous dans notre étude sur la vie, les conditions extérieures de la vie, ces conditions n’entrent pour rien dans l’essence vitale; celle-ci de-

rniNCJPES DK PATnOLOGIE GÉNÉnALE.

meure indépendante; rien de l’ordre physique ne la pénètre physiquement, rien n’agit sur elle que par elle. Tout ce qui du dehors vient à influer sur la vie, l’opprimant ou lui portant aide, ne la modifie pas d’une façon directe, ne la pousse pas à l’action par une simple transmission de mouvement. L’impulsion physique ne suscite une action organique qu’en se transformant dans l’organisme qui la reçoit, qu’en se changeant en impression vitale, origine de l’acte; qu’en se vitalisant. Les forces de même ordre seules coopèrent, se combinent, s’identifient dans une action commune. Les forces d’ordres différents ne sauraient se fondre en une seule réalisation, et en môme temps conserver leur existence distincte, rester elles-mêmes; il faut que, dans le conflit de ces forces, les unes cèdent devant les autres, soient soumises et absorbées. Les forces appartenant aux existences complexes, les plus représentatives, supérieures, rangent donc sous elles et transforment, en les concevant dans un ordre supérieur, les forces de l’existence simple, limitée, inférieure. Ces dernières deviennent vis-à-vis des premières une occasion d’exercice et de développement, un sujet qui les pousse à l'acte, mais sans les pénétrer jamais.

Il n’y a donc pas de phénomènes mécaniques ou chimiques de la vie, comme le prétendent les organiciens, éclectiques ou non; il n’y a dans la vie que des phénomènes vitaux. Les forces physiques n’agissent sur l’être vivant qu’en suscitant des actes vitaux, jamais en y suscitant des faits physiques. Tant que ces derniers faits sont seuls soulevés, ils demeurent en dehors de la vie, même alors qu’ils se réalisent sur l’agrégat extérieur, domaine apparent de la vie. Pour que les faits physiques survenant dans l’agrégat passent dans la vie, il faut que la vie s’ébranle à l’excitation produite par eux, et qu’elle ressente et conçoive selon sa nature, et en sa propre virtualité, les faits jusqu'alors étrangers à elle. Dès lors, les phénomènes mécaniques et chimiques sont transformés; la vie s’ouvre à

DOCTRIHE DE TnÊRAPEDTlQUE GÉNÉRALE. 687

eux, le? reçoit en son sein, les y conçoit, les vitalise; ils ne sont plus physiques, ils sont vitaux.

Qu’on applique ces notions fondamentales à l’action des agents thérapeutiques, hygiéniques ou médicinaux, et l’on concevra celte action dans son mode véritable. Les fondements de la thérapeutique seront posés. « Dans cette doctrine mère, dit M. Pidoux, les effets du médicament ne sont pas une extension, un développement pur et simple, une continuation de ses actions physico-chimiques. Au contact de l’organisme vivant, les propriétés de cet ordre s’effacent devant des manifestations supérieures et imprévues : novus rerum noscitur ordo. Quelque importance que puissent avoir les phénomènes de pure chimie générale susceptibles de s’opérer encore dans l'économie entre l’agent introduit et les matériaux de même ordre qui entrent dans la composition d’un animal, il est cértain qu ils ne sont que la condition d’existence, la cause excitante, si l’on veut, jamais le principe des effets physiologiques produits ou des effets thérapeutiques obtenus. »

Voici donc la doctrine vitaliste dans sa pure expression : la vie est la première et vraie raison de l’action thérapeutique ; c’est par impression affective, par conception provoquée au sein de la vie qu’agissent les remèdes. En dehors de cette notion, on tombe inévitablement dans le solidisme mécaniciste ou dans l’humorisme chiuiiatrique.

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