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Une réforme dans l’étude et dans l’histoire des maladies était devenue nécessaire, et semblait le but désigné d’avance au mouvement régénérateur qui marqua la renaissance des lettres et des sciences. Celte réforme à laquelle tendirent tous les médecins illustres de ce temps, n’avait pas à inventer une méthode nouvelle. Elle avait, avant tout, à déblayer le champ de la médecine des débris accumulés des systèmes ; et, pour cela, la première condition élait de reprendre les fortes tradi-
CONSTITUTION GÉNÉRALE DK LA NOSOLOGIE. 037 lions qui, à l’origine, avaient conslilué notre science. 11 fallait s’inspirer à nouveau de la philosophie des idées nécessaires, creuser la notion de la cause en médecine, saisir ainsi les conditions d’une connaissance vraie du fait morbide; et, à l’aide de ces lumières éternelles des choses, revoir la longue histoire des maladies, affermir la distinction des espèces légitimes, et le classement des genres. De la sorte, on édifiait la nosologie sur la base d’un critérium assuré. L’œuvre nosologique n’était pas livrée à elle-même ; elle ne devenait pas son principe et sa fin ; l’arbitraire n’entrait pour rien dans sa constitution ; elle demeurait soumise aux conditions immuables de nos connaissances ; et, au lieu de se présenter comme une énumération libre de tout lien, elle se transformait en une dernière manifestation de la synthèse hippocratique.
La plupart des médecins comprirent mal cette méthode simple et profonde. Une répulsion louable pour les systèmes, et l’amour d’un ordre factice et des classements rigoureux, exercèrent une fâcheuse influence sur la réforme médicale, et conduisirent peu à peu aux abus et aux erreurs du nosologisme.
En effet , pour être mieux en garde contre les idées systématiques et préconçues , les médecins, confondant les notions opposées, repoussèrent tout, doctrine et système. L’intervention de la raison leur parut un danger. Ne voyons que les faits, dirent-ils, bornons-nous à les observer, à les comparer, à en percevoir les affinités et les différences; suivons la nature pas à pas; ne mettons pas nos interprétations à la place des phénomènes sensibles; notons la succession des faits; dressons des tableaux où chaque symptôme laisse sa trace visible. De ce premier travail, nous extrairons l’histoire exacte des maladies, et la distinction des espèces. La nature seule aura eu la parole dans cette œuvre; elle ne saurait tromper; nous posséderons la vérité qu’elle même aura proclamée. Les germes du nosologisme se cachaient sous cette sagesse timide et faible. Cette erreur de philosophie et de méthode
relève de ce préjugé, que l’observation pure suilil à distinguer et à connaître les choses; que la doctrine suit directement du rapprochement de laits nombreux et comparés avec soin ; que la vérité générale s’extrait par une sorte d’opération mathématique de la masse des cas particuliers. L’histoire des maladies ne dépasse pas l’exacte description des phénomènes; toutes les vérités de la science découlent de celte histoire bien faite. Écoutons à ce sujet le précurseur du nosologisme :
« Pour faire l’histoire, dit Baglivi, d’une maladie quelconque, il y a quatre choses plus spécialement nécessaires : il faut réunir d’abord un ensemble immense d’observations particulières, puis ensuite ranger ces observations; il faut en troisième lieu, les mûrir et les diriger, pour en déduire enfin des principes généraux et des axiomes. Reprenons l’une après l’autre chacune de ces quatre conditions.
» Quand on veut faire l’histoire d’une maladie, la base principale de celte histoire c’est la recherche et la description d’un nombre infini de faits particuliers qui s’y rattachent; il faut donc commencer par là et consacrer d’abord plusieurs années à réunir toutes les observations que l’on pourra trouver. Ce n’est point alors le moment de chercher à plaire au lecteur par 1 éclat et l’élégance du style ; ce ne doit meme pas être le but spécial de l’auteur, de chercher à se rendre utile au malade ; la seule chose qu’il ait à faire, c’est de réunir un si grand nombre de cas particuliers, qu’on puisse en tirer légitimement des axiomes incontestables, et se faire une idée claire', naturelle et précise sur la théorie de la maladie en question. 11 faut que les observations soient écrites d’une manière simple, sans ornement, dans les termes mêmes dont se servent les malades pour nous expliquer leurs souffrances. Ecrivez tout, si petit que ce soit, si inutile que cela puisse paraître. N’ajoutez rien à l’observation, ni raisonnement subtil, ni érudition vaine : soyez seulement un copiste fidèle, recueillant avec soin les lois promulguées par la nature, et les écrivant,
CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA NOSOLOGIE
pour ainsi dire, sous sa dictée. Qu'il en soit de vos observations comme des jugements de nos tribunaux, où la justice est plus exacte à proportion qu’on accorde moins à l’éloquence effrénée des avocats pour s’en remettre exclusivement aux témoignages. Les jugements sur la nature des maladies seront également l’exacte expression de la vérité, toutes les fois qu’on ne consultera que les témoignages évidents et multipliés de l’expérience, sans demander à l’imagination rien qui puisse altérer la pureté de ccsjugemenls. Prenez les témoignages de l'homme : le caprice et le préjugé y jouent un rôle considérable ; dans les témoignages des choses au contraire, il y a quelquefois de l’obscurité, de l’incertitude; mais il y a toujours en récompense une vraie et sincère impartialité. »
Si l’on veut bien réfléchir à la pensée qui inspire ces lignes, on verra que c’est celle même que M. Louis a cherché à faire prévaloir de nos jours, la pure et minutieuse transcription des phénomènes sensibles; et Baglivi dans les règles qu’il trace pour le travail ultérieur à entreprendre sur ces matériaux, travail qu’il appelle de disposition, expose un ensemble de règles d’une frappante identité avec celles que M. Louis formule dans son mémoire sur Y Examen des malades cl la recherche des faits généraux.
§ CCXXXVI1I.
Donner pour fondement à la médecine l’unique et exacte description des phénomènes, et étouffer toute notion qui n’en découle pas, c’était dire qu’on ne connaît une maladie que par son histoire graphique, par ses caractères visibles; toute notion antérieure et supérieure est une idée préconçue, non fondée sur le témoignage des sens. Sous l’empire de ces convictions, la connaissance des maladies fut comparée à la connaissance des objets d’histoire naturelle. Celle-ci, tout exté*
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rieure alors, servit de type aux médecins. Or ces objets de l’histoire naturelle sont des êtres distincts ; la maladie dut être étudiée comme étant, elle aussi, une entité distincte, un être constitué à part.
Cependant, dans le passé comme dans le présent, aucun médecin n’avoue crûment la maladie pour un être : non, tous, ou presque tous, conviennent que la maladie est un mode ; cependant ils sont près, dans bien des cas, d’envisager ce mode comme un être lui-même. Les fièvres qui sortent en éruptions, les virus qui fermentent, les cancers qui rongent, tout cela n’est-il pas une sorte d’être morbide existant par soi, et se manifestant ouvertement à nos sens? Toutefois, on ne généralise pas, et l’on accorde que la maladie est un mode de la vie, et non une existence à part. Mais qu’importe cette concession? On observe ce mode exactement comme un être naturel; on assimile la description d’une maladie à la description d’un animal ou d’une plante : n’est-ce pas faire de l’ontologisme, qu’on le sache ou qu’on l’ignore? L’ontologisme est donc l’aboutissant obscur, sinon avoué, du formalisme nosologique.
Diviser les maladies en classes, genres et espèces, parut dés lors la grande affaire médicale, et celle qui devait remplacer toutes les autres. Constituer la science des maladies à l’instar de la botanique, devint l’idéal des médecins. Le salut et les progrès de la médecine furent placés dans une imitation servile des sciences naturelles et des classifications botaniques. « Je finirai, dit Sauvages, par les propres paroles du fameux Gaubius qui s’exprime en ces termes dans la pathologie qu’il vient de publier : « 11 parait, parce que je viens de dire, que les médecins ne doivent pas désespérer qu’en suivant l’exemple de ceux qui ont écrit sur l’histoire naturelle, on ne réduise un jour en système ce grand nombre de maladies, et que sans recourir aux hypothèses ni aux fictions, et par le seul secours de l’observation, on ne les range par classes, genres et espèces, qui seront chacune distinguées par des signes caractéristiques
CONSTITUTION GÉNÉIIALE DE LA NOSOLOGIE. «AI certains, absolus et manifestes. Les essais que les modernes ont donnes là-dessus nous font espérer que le succès répondra à notre attente, et qu’une entreprise aussi importante, et à laquelle tant d'honnètes gens s’intéressent, s’achèvera de façon, qu’outre l’utilité dont elle sera pour trouver les noms des maladies, elle nous ouvrira la voie pour trouver la cure qui leur convient. » C’est ainsi que s’exprime l’illustre professeur de Leyde. A quoi j’ajouterai le suffrage de Thomas Simson, (Ac/es d’Edimbourg , t. IV, article XX), qui < vcutque l’on suive en décrivant les genres et les espèces des maladies, le même ordre et la même méthode que les botanistes ont observés dans les descriptions qu’ils ont données des plantes. »
Üaglivi demandait qu’on fondât des académies dont la mission serait de déterminer et de classer les espèces morbides. Sauvages voulait que tout médecin écrivit et communiquât ses observations sur les espèces particulières observées par lui, comme les botanistes font connaître les plantes nouvelles qu’ils découvrent : « Si ceux, dit-il , qui s’attachent à observer les maladies voulaient, à l’exemple des botanistes, se communiquer mutuellement leurs lumières, je ne doute point que la nosologie ne parvint en peu de temps au même degTé de perfection que la botanique. »
Les signes des maladies furent présentés comme le pendant des caractères adoptés par les botanistes. < J’appelle signes, dit Sauvages, les qualités intrinsèques des choses qui servent à les faire reconnaître et à les distinguer les unes des autres. [Wolf. Logic., 7 V.) La nosologie a pour but de nous faire connaître les maladies et de nous les Caire distinguer : or, comme on ne peut atteindre à ce but qu’en employant des moyens convenables, qui ne sont autres que les signes ea question, il s’ensuit qu’un médecin qui cultive la nosologie doit principalement s’attacher à connaître les signes des maladies. Les botanistes donnent à ces signes les noms de caractères. »
Ces signes, d’ailleurs, ces caractères, étaient puisés dans les
<5 '1 rniNCIPtS DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
symptômes, dans l’état visible : on se croyait sùr ainsi d’éviter l’illusion et l’erreur, et l’on imitait d’autant mieux les botanistes. « Gomme les meilleurs de tous les signes, écrit encore le plus célèbre représentant du nosologisme, sont ceux que le malade porte avec soi, ou qui sont intrinsèques à la maladie, c’est dans cette source surtout qu’on doit puiser les signes des maladies. Elle comprend les principes des maladies, comme la cause, l’occasion, le siège, la matière, etc., en tant qu’elles sont cachées dans le corps du malade, ou les phénomènes, ou les symptômes visibles au malade ou au médecin; d’où il suit que ce n’est point par les principes, mais par les symptômes qu’on doit fixer les caractères des maladies. Ceux qui sont extrinsèques ;\ la maladie, tels que la région, la saison, l’air, la nourriture et la boisson, les choses appliquées extérieurement, etc., peuvent à la vérité fournir des signes de la maladie, mais ils ne sont ni essentiels, ni pathognomoniques, quoique cependant on ne doive point les négliger. » Les médecins modernes ont élargi le cadre des signes en ajoutant aux symptômes les lésions; et à cette aide, en effet, on peut le plus souvent caractériser la phénoménalité de chaque espèce morbide, et avec la caractéristique phénoménale on imagine posséder les caractères substantiels de l’espèce.
Les signes livrant seuls la connaissance de l’espèce, on les fit exclusivement servir è la définition des maladies. « La définition, dit toujours Sauvages, est l’énumération des signes nécessaires et suffisants pour faire connaître la chose définie, et pour la distinguer des autres. Elle donne une notion complète et déterminée du terme auquel elle répond. Afin donc d’avoir une idée complète et déterminée d’une maladie, il faut la définir ou faire l’énumération des signes et des caractères qui lui sont propres. »
Cette énumération des signes et des caractères propres des maladies contient des choses communes qui proviennent du genre auquel appartient la maladie, et des choses spécifiques
CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA NOSOLOGIE. 1543 qui n’appartiennent qu’à ïetpcet. « I.c genre cl la différence spécifique nous fournissent îles signes pour connaitre la chose définie, et pour la distinguer des autres. 11 suit de là que le genre et la différence spécifique constituent la définition. Si donc on réunit les maladies à leurs genres et à leurs espèces, ces genres et ces espèces se trouvent par là même définis, et l’on acquiert une connaissance complète et déterminée. La ressemblance des maladies particulières et individuelles s’appelle espèce, la ressemblance des espèces constitue le genre, celle des genres l’ordre, et la convenance des ordres la classe, t
Un immense travail de symptomatologie, de groupement des phénomènes, de définition et de classification des espèces s’éleva sur ces données systématiques et remplaça peu à peu tous les enseignements pathologiques; on eu vint à le considérer comme la philosophie même de la science. La science des maladies devint la connaissance d’un nombre prodigieux d’entités morbides. Sauvages admettait deux mille quatre cents espèces, que la nosologie méthodique distribuait en classes, genres et espèces, suivant l'esprit de Sydenham et la méthode des botanistes, ajoutait l’illustre auteur dans le titre même de l’ouvrage.
De la science le nosologisme passait dans l’art, afin d’y justifier l’utilité du méthodisme nouveau. On considéra l’espèce morbide oomme une entité fixe, à allure constante, comparable à la fixité des espèces naturelles ; chaque espèce n’avait pour guérir qu’un moyen particulier, cl il fallait assurément la connaitre pour instituer le traitement. La thérapeutique devait chercher et appliquer ce moyen. Définir l’espèce, c’était donc indiquer le remède. Écoutons encore l’ancien et inflexible logicien du nosologisme.
* 11 n’y a point de médecin, dit Sauvages, qui, lorsqu’il y va de la vie d’un père ou d’un fils, n’acheldt de tout son bien l’histoire de la maladie qu’il traite ; et, en effet, elle lui sert comme d’une boussole pour diriger sa course sur la mer ora-
fiàâ rniNCiPES de pathologie générale.
geuse de lu praliquc. Celui qui connaît par l’histoire d’une maladie ses paroxysmes, ses crises et ses divers changements, fait souvent plus en restant dans l’inaction qu’un ignorant qui ne cesse d’agir et qui n’a ni vues ni méthode fixes.
» La nature ne connaît presque qu’une voie pour guérir les maladies. Par exemple, elle guérit la peste par l'éruption des bubons; la petite vérole par la suppuration des pustules; la fièvre tierce inflammatoire par la diarrhée bilieuse. 11 n’y a donc qu’un médecin qui connaît cette voie déterminée par l’histoire de l’espèce, qui puisse diriger ses efforts et lui préparer une voie qui mène à la santé. Mais celui qui l’ignore ne la suivra que par hasard ; et comme entre plusieurs voies il n’y en a qu’une de sûre, il est vraisemblable qu’il en suivra une de celles qui sont dangereuses, ou bien changeant de résolution dans cet état d’incertitude, il ne fera que troubler les efforts de La nature.
» Rien n’est donc plus important que de posséder à fond l’histoire de chaque maladie ; l’étude ni la théorie ne sauraient dédommager de son ignorance, et cette ignorance est presque toujours funeste aux malades. En effet, si la maladie peut se terminer de dix manières également possibles, et qu’il n’y en ait qu’une qui conduise à la guérison, en supposant que le médecin ne la connaît pas, le malade court autant de risque pour sa vie que si sa santé dépendait d’un coup de dés, qu’on peut amener de dix façons, dont neuf sont pour la mort et un seul pour la vie. >
Il n’est guère possible d’écrire des pages plus ouvertement contraires au génie de la bonne médecine. Ce n’est pas tout cependant : la logique des systèmes poursnit invariablement son œuvre. L’idée d’un spécifique approprié à chaque maladie est la conclusion praliquc du nosologisme A la maladie espèce doit répondre un remède espèce ; l’une détruisant l’autre, c Comme on doit varier les remèdes, dit Sauvages, selon que les espèces varient, et qu’on est même souvent obligé d’en
CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA NOSOLOGIE. 645 employer de contraires, suivant la différence des espèces dans les mêmes genres, il est évident que ces curations vagues que l’on emploie pour un genre et qui ne conviennent point à l’espèce, sont dangereuses ou du moins inutiles, et que Saint- Xves a plus fait en assignant des remèdes pour chaque espèce d’ophthalmie que tous les Grecs, les Arabes et les modernes ensemble, qui nous ont laisse une multitude de remèdes sans distinguer les espèces auxquelles ils conviennent. »
Sauvages place tout cet ensemble de préceptes sous le patronage de Sydenham, qui avait, en effet, encouragé le nosologisme, en se gardant toutefois de soumettre sa pratique à des spéculations qui eussent été la négation de ses inspirations habituelles.