‹ Principes de pathologie généraleChapitre 170 sur 180 · S CCXXXIX · texte numérisé non relu

S CCXXXIX

Les partisans des méthodes nosologiques ne mesurèrent pas toutes les conséquences du système qu'ils inauguraient. Les systématiques ont rarement conscience entière de leurs œuvres. Ces médecins, en effet, ne disaient pas: les traditions hippocratiques sont vaines ; les dogmes généraux n’apprennent rien de fontamental sur la maladie; il faut abandonner ces prétendus principes delà science et de l’art: non; mais ils disaient : il faut se garder de toute idée préconçue, et observer la nature simplement; il faut bien connaître la maladie pour la bien traiter, et la bien connaître c’est la distinguer sûrement de toute autre; à cette fin, on doit uniquement écrire l’histoire exacte des phénomènes par lesquels elle se manifeste. Celte histoire c’est la vraie science. Ils ne disaient pas non plus : la maladie est un être à part et distinct de tout autre, un être malfaisant et qu’il faut détruire dans l’organisme qu’il occupe ; non, ils l’acceptaient, au contraire, comme une modalité de l'être vivant; mais ils raisonnaient et agissaient comme si, en réalité, la maladie était une véritable entité; ils

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étudiaient ce modo ;'i la façon d’un être naturel ; une évolution pathologique leur paraissait ressembler à une plante, et l’acte morbide ou le symptôme à une feuille, ou autre partie de la plante.

Les nosologistes ont donc fait de la médecine une science double en quelque sorte. D’un côté se trouvaient l’être vivant et ses lois essentielles, principe de toutes les manifestations permanentes ou accidentelles, hygides ou pathologiques ; et de l’autre l’Iiistoire des maladies subsistant par elle-même, indépendante dans ses développements, se traduisant en phénomènes dépourvus de tout caractère autre que morbide. L’histoire des maladies devenait ainsi une science absolument nouvelle, entretenant des rapports avec l’être vivant, mais séparée cependant de la science de la vie. Les médecins en arrivèrent bientôt à considérer celle science des maladies comme la seule nécessaire pour eux ; celle de la vie n’avait plus à leurs yeux qu’une importance secondaire, et pouvait même devenir un danger, transportée sur le terrain propre de la médecine. La clinique devait être affranchie de toute physiologie. Le nosologisme, donc, partant d’un fait vrai, la nécessité ou, tout au moins, la convenance de la distinction des maladies particulières, aboutissait à un fait systématique et faux, en faisant de cette distinction le point essentiel de la médecine, et qui à lui seul livrait la connaissance des maladies. De cette erreur première découlent toutes celles dont nous avons noté et dont nous suivrons le développement.

L’idée nosologique conquit, parmi les médecins, une rapide et extrême faveur : le grand Sauvages, ainsi s’exprimaient les savants qui, de toutes les contrées de l’Europe, félicitaient le fondateur du nosologisme, ou venaient à Montpellier le voir et l’entendre. Vers la fin du siècle dernier, peu d’esprits vigoureux avaient résisté h cette déviation de la médecine. Quelques-uns, attachés par leur forte nature aux réalités de la science, s’occupaient peu de ces études de phénoménologie

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méthodique instituées sans autre principe ni lin qu’ellesmêmes ; mais ceux-là mêmes, grands praticiens et conservateurs des traditions supérieures, ne mesuraient pas les dangers perfides du nosologisme, et ne voyaient pas comment celui-ci allait affaiblir peu à peu le sens médical et la science vraie. Aussi les nosologistes, convaincus de l'excellence du but qu’ils avaient en vue, multiplièrent-ils leurs efforts. Les nosologies se succédèrent, chacune prétendant réformer les défauts des précédentes. Le but, cependant, reculait sans cesse; et il en fut ainsi jusqu’à Pinel, à qui on laissa croire, un moment, qu’il avait accompli une œuvre si poursuivie.

Pinel pose, comme ses devanciers, le problème général et pratique de la science : Une maladie étant donnée, déterminer son vrai caractère et le rang qu'elle doit occuper dans un tableau nosologique. Ce problème lui semble n’avoir pas reçu de solution satisfaisante ; tous les nosologistes y ont échoué. « Que d’efforts laborieux et multipliés, dit-il, n’ont point fait Sauvages, Linné, Vogel, Cullen, Sagar, Nietzki, Selle, Van- Denheuvell, etc., pour distribuer toutes les maladies connues en classes, en ordres, en genres, en espèces, à l’exemple des botanistes! Et quel résultat ont- ils obtenu? l'ne extrême surcharge du tableau, une classification arbitraire et vacillante, des affections symptomatiques prises pour des maladies primitives, une multiplication excessive des unes et des autres par des complications sans nombre des maladies, une sorte d’impossibilité avouée d’obtenir un ensemble régulier qui ne porte que sur quelques points fondamentaux, et qui vienne se placer sans efforts et sans confusion dans la mémoire. Cependant on doit reconnaître la nécessité absolue d’une semblable méthode, afin d’épargner au médecin judicieux l’incertitude et les perplexités ; au médecin téméraire un parti pris au hasard, une décision précipitée ; au malade le danger d’une méprise. » Pinel déclarait donc son attachement à la méthode nosologique, en même temps qu’il en reconnaissait les insuccès d’ap-

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plication. Il s’efforça de simplifier la méthode, et de lui donner de plus solides appuis que par le passé. Il écarta les prélentions exagérées, et s’arma de toutes les précautions illusoires, de tous les préceptes stériles, que, parmi nous, reproduit d’âge en âge une futile sagesse. « Attention constante, écrit-il, à ne m’élever à des vues générales que par des abstractions successives, et en parlant des faits soumis à une discussion sévère ; étude particulière des affinités naturelles des divers genres de maladies, pour les coordonner entre eux et en former une série régulière ; passage sagement gradué d’un ordre à un autre, ou d’une classe à celle qui doit immédiatement la suivre ; distribution des uns et des autres fondée, non sur des rapprochements arbitraires, mais sur la base immuable de la structure organique ou des fonctions des parties ; usage continuel de l’analyse pour décomposer les objets compliqués, considérer leurs éléments d'une manière isolée, et bien déterminer leur caractère, pour pouvoir repasser ensuite à des notions justes et précises des objets composés; dégagement scrupuleux de toute prévention, de tout esprit de parti, de toute opinion dominante des écoles; éloignement pour une vaine ostentation d’érudition, qu'il est bien plus facile de prodiguer en médecine que de distribuer avec discernement et avec mesure : c'est là le caractère que je pense avoir imprimé à mon ouvrage, et répondre ainsi k l’annonce du titre. >

Une si parfaite circonspection apportée à l’édification nosographique parut en avoir assuré la solidité. La nosographie philosophique fut presque reconnue comme le code définitif de la médecine. Les discussions médicales devinrent graves et paisibles à son ombre; ce qui en subsistait n'ébranlait pas l’édifice, et semblait plutôt l’affermir. Ce calme recelait l’orage : celui-ci éclata formidable.

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