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Les conditions que nous avons présentées comme nécessaires à l’établissement des sciences, les méthodes qui correspondent à ces conditions, se rapportent aux sciences en général, à toutes autant qu’à la médecine. Or, chacun en convient, les sciences physiques et chimiques se sont établies et ont marché avec une incomparable sûreté. Ont-elles obéi à ces conditions? Les méthodes que l’on emploie dans ces sciences ne sont-elles pas, an contraire, celles que nous condamnons en médecine?
Et si, là, ces méthodes ont conduit à de si beaux résultats,
3à PltlNCIPES DE PATHOLOGIE GÊNÊKALE.
n’est-il pas évident qu’elles doivent conduire ici à des résultats pareils? N’y a-t-il pas, dans ces exemples, une démonstration de la marche que nous avons à suivre, démonstration à juste titre plus convaincante que toutes celles que nous prétendons fonder sur le nécessaire et l’absolu? Faisons comme les physiciens et les chimistes, disent les médecins organiciens ; et laissons parler les raisonneurs sans nous inquiéter même de la valeur de leurs raisons. 11 n’est pas d’accusation plus répandue, il n’en est pas qui soit plus fragile. Oui, les méthodes qui ont si heureusement servi les progrès des sciences dites exactes sont essentiellement celles que nous avons exposées. Ce sont les méthodes spiritualistes, quoiqu’on en ait cru ou dit; ces méthodes, les médecins seuls les ont méconnues. Nous avons voulu imiter les chimistes et les physiciens, et nous ne les avions pas compris.
Les sciences physiques et chimiques, eu effet, se sont constituées et développées sur l’idée nécessaire de cause et de force. Les physiciens et les chimistes ne se sont pas bornés à constater les phénomènes et les faits par la sensation, à les décrire et à les classer par le côté extérieur; ils les ont rapportés à une cause, à une force qui paraissaient les contenir et les produire; et c’est cette cause et cette force quisontdevenues le but de la science, et dont ils ont, pour ainsi dire, suivi l'action à travers les phénomènes. Les savants législateurs de ces sciences ont appliqué celte philosophie de la causalité avec une précision sévère : ils ont admirablement approprié les causes aux faits. Ils ont établi comme dogme fondamental qu’à des faits d’ordres différents correspondaient des causes pareillement différentes ; mais en même temps, qu’il fallait être réservé dans l’admission des causes, et n’en invoquer de nouvelles qu’alors que les faits observés sortaient irrésistiblement des catégories reconnues et déjà soumises à des forces déterminées. D’ailleurs le terrain des sciences exactes rendait les égarements difficiles. Le monde physique ou chimique, ou du
moins les parties distinctes dans lesc|uelles on partage ce monde, sont simples, et ne présentent pas ces complications, ces hiérarchies de forces différentes, ces continuelles et radicales transformations de forces les unes dans les, autres, qui exposent dans la science de la vie à d’incessantes confusions, en permettant d’attribuer à telles forces ce qui revient à d’autres. Ces confusions étaient sûrement conjurées dans rétablissement premier et fondamental de ces sciences à qui le nom de positives a été bientôt donné, parce que les éléments positifs s’y offraient comme d’eux - mêmes. Une salutaire rigueur dans l’observation des faits y suffisait pour assurer le progrès ; la notion de cause et de force venait si naturellement s’emparer des faits observés, que ceux-ci étaient aussitôt compris dans leur vraie réalité. Si un doute surgissait, il ne louchait qu a des questions secondes et relatives, et il ne nuisait pas à l’ensemble scientifique.
Ainsi se sont constituées les sciences exactes. Plus on pénétrera dans la philosophie dont elles relèvent, plus on en saisira le caractère profondément spiritualiste. Il en a été tout autrement en médecine, lorsque les médecins se sont proposé l’imitation de ces sciences. Ils ont cru que transporter dans la science des êtres vivants la méthode employée dans celles qu’ils prenaient pour modèles, c’était y transporter les produits mêmes obtenus par la méthode dans ces sciences, à savoir, les causes et forces reconnues dans les sciences physiques et chimiques. Imiter la philosophie, la précision cl la réserve inaugurée dans l’élude du monde anorganique, s’est converti, par un incroyable égarement, en cette idée de proclamer pour cause et force, traduisant et animant le sujet de notre science, les forces physiques et chimiques. L’c là découlait, en effet, la plus étroite assimilation, et le but proposé semblait atteint. La médecine ne devenait plus qu’une branche du tronc commun des sciences physiques. Uue pouvait-on imaginer de mieux pour suivre pas à pas les lumineuses traces delà marche de ces sciences?
L’illusion cependant était grossière, et nombre de médecins n’y cédaient pas. Beaucoup se refusaient à celte entière fusion des sciences médicales et physiques. Ils montraient sans peine que, les faits n’étant pas du même ordre, les forces devaient être distinctes. Mais cette faible inspiration doctrinale s’affaissait aussitôt; et les médecins aboutissaient, non à constituer la médecine sur une radicale distinction îles forces, laquelle était dans les prémisses et n’excluait pas d’ailleurs les rapports des forces d’ordre différent, mais à Un mélange de ces deux ordres, de telle façon que certains faits de notre science lui étaient spéciaux et se rapportaient aux forces propres de l'être vivant, et les autres lui étaient communs avec ceux des sciences physiques et se rattachaient aux forces du régne inorganique. Il y avait dans la vie des faits vitaux, ce qui était naturel, et à côté il y avait les phénomènes chimiques et mécaniques de la vie. Cet étrange amalgame, sans cesse reparaissant dans la physiologie et dans la pathologie, y a, comme nous le verrons, tout obscurci, et en définitive a atteint les saines aspirations doctrinales qui tendaient à se faire jour.
Cependant la seule admission de faits relevant d’une force spéciale était une atteinte à la prétendue réduction de la mé decinc en science physique, et cette admission avait pour elle un assentiment traditionnel et presque unanime. Les partisans déterminés de l’assimilation de la science de la vie avec les sciences physiques l’ont senti, et ont pris un détour qui leur permit de ne pas heurter l’instinct général et en même temps de ne pas sacrifier leur intime pensée. Ils ont intronisé parmi nous le culte exclusif du phénomène, et repoussé tout ce qui était cause, force, doctrine, sous prétexte que c’étaient là des explications que ne démontrait pas l’expérience, et que, en science exacte, il ne fallait admettre que ce que l’observation permettait de saisir. Recueillir, exposer, comparer les phénomènes, c’est là toute la science. Ces savants, et il en est aujourd’hui beaucoup de tels, méconnaissent hautement ce carac-
1ère fondamental que les sciences physiques avaient si bien compris, et qui enseigne que, pris en eux-mêmes, les phénomènes ne sont rien, et qu’ils n'entrent dans la science qu’alors qu’on les rapporte à des forces. Où donc apparaît, dans rétablissement des sciences exactes, le dogme de l’observation pure, et le précepte de ne pas dépasser ce que la sensation nous donne à percevoir?
Mais cette prétention de s’en tenir à l’enregistrement des faits est une nouvelle illusion ; les médecins qui l’émettent y font défaut au moment même. Ils assurent, en effet, ne rien vouloir expliquer, ne rien ramener aux causes et aux forces, et cependant, tout aussitôt, ils s’efforcent de rattacher les phénomènes de la vie aux causes physico-chimiques. Qu’est cela? Ne serait-ce ni expliquer ni rechercher la cause des phénomènes vitaux, par cela que l’explication et la recherche se passeraient dans un monde absolument étranger à la vie? S’en tenir aux phénomènes voudrait-il dire, dans la science de la vie, ne les rattacher à aucune cause en rapport réel avec eux, mais se livrer à toutes les imaginations relativement aux autres causes, et tenter des alliances impossibles? Personne ne nous démentira de ceux qui ont étudié avec quelque soin l’enchaînement des sophismes, que cache mal le respect absolu du phénomène. Les médecins qui s’abritent sous ce couvert expliquent et systématisent autant que d’autres. La plupart aboutissent, en dernier lieu, à une œuvre identique avec celle de ceux qui, dés le début, avouent hardiment qu’ils n’acceptent d’autres forces que les forces physiques, et qu’il n’y a à invoquer, pour le plus grand nombre des phénomènes vitaux, aucune cause ou force spéciale. Pour ceux de ces phénomènes qui se dérobent aux interprétations physiques ou chimiques, il faut, .ajoutent-ils, garder un doute prudent, et attendre avec confiance les perfectionnements de l’analyse, qui les ramèneront un jour dans le vaste sein des phénomènes anorganiques.
PIUNCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉIIALE.
Pourquoi, entre toutes les sciences à objet bien déterminé, la médecine semble-t-elle avoir le privilège de ces tristes aberrations dans l’emploi des méthodes, de ces incertitudes dans la possession de ses principes premiers, dans sa constitution scientifique propre? Tout a une raison d’étre, même l’erreur et le doute, lorsqu’ils se généralisent. 11 est facile de la signaler ici. Si l’on veut bien y réfléchir, l’œuvre philosophique, l’introduction des saines méthodes de connaissance était beaucoup plus difficile en médecine que dans les sciences exactes. La cause et la force, c’est-à-dire l’élément absolu et immuable, étaient bien plus aisés à déterminer dans cet autre monde scientifique que dans le nôtre. La science de la vie est une et distincte, et cependant elle contient et dépasse toutes les sciences qui ont pour objet la nature extérieure. Par cela, ces sciences lui composent un ensemble de phénomènes contingents, inférieurs par rapport à elles, une matière immense et étrangère, qui l’enveloppent d’éléments variables comme de voiles épais et entravent la détermination de l’invariable, de l’élément simple et causal qui doit s’élever au-dessus d’eux. La raison nécessaire des faits vitaux est dans une imité, une force où tout est conception, génération, inlussusception, spontanéité, et qui sous ce type, dont rien ailleurs ne fournissait l’idée, représente et transforme les forces du monde inorganique, s’établit sur elles, les emploie à ses fins, sans jamais se confondre ni se rencontrer avec elles. Cette hiérarchie, cette transformation des forces inférieures dans une force supérieure, constituent un fait nouveau, inouï pour le physicien et le chimiste, absolument inconnu dans leurs sciences. Pour reconnaître ce faitculminant dans ses caractères et ne pas le sacrifier aux faits physiques ou chimiques incessamment à notre portée, il fallait une éducation philosophique solide, lentement acquise et méditée au spectacle de la nature vivante. Afin de ne pas rester au-dessous de cette tâche, le médecin doit tellement s’imprégner des principes les plus élevés, qu’ils lui deviennent une seconde nature,
et que, daus leur application à la science des êtres vivants, il acquière une inébranlable sûreté. Ce n’est quo soutenu par un puissant esprit synthétique qu’il pourra résister aux assauts répétés du dehors et dominer les difficultés qu’il traverse.