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Broussais vint, qui demanda des réalités au lieu de fictions. Il voulut voir l'être vivant dans la maladie, et il montra sans peine que cet être vivant était absent ; qu’en son lieu et place on émettait des groupes de symptômes, et qu’on présentait ces groupes comme des entités distinctes; que la maladie ainsi réalisée n’était plus l'organisme malade, mais un être imaginaire désigné aux coups des médecins ; que tout cela était arbitraire, égarait l’observation dans les rêves ontologiques, et perdait l’art en le jetant à l’attaque d’ennemis abstraits, vains fantômes seulement coupables du mal qu’on faisait à leur poursuite. Toute une ardente carrière de polémiste fut consacrée à combattre cette erreur qui avait gagné et corrompu la méde cine entière. A ces êtres fictifs Broussais voulut substituer les maux réels, c’est-à-dire des maladies attachées aux organes ; il demanda à retrouver la vie et ses fonctions dans les aberrations de la vie, dans les déviations fonctionnelles. Cette pensée juste assura les coups portés par lui au phénoménalisme nosographique. Il la produisit avec une éloquence abondante et sarcastique qui approchait du génie. Dans son premier Examen de la doctrine médicale généralement enseignée et des systèmes modernes de nosologie , il indiquait, dés la préface, sa pensée de réforme, en poussant, contre Pinel, ce cri d’attaque resté célèbre : « Les traits caractéristiques de maladies doivent être puisés dans la physiologie : formez un tableau aussi vrai qu’animé du malheureux livré aux angoisses de la douleur; débrouillez-moi, par une savante analyse, les cris souvent confus des organes souffrants; faites-moi connaître leurs influences réciproques ; dirigez habilement mon attention vers le douloureux mobile du désordre universel qui frappe mes sens, afin que j’aille y porter avec sécurité le baume consolateur qui doit terminer cette scène déchirante; alors
j’avouerai que vous êtes un homme tic génie. Mais tant que vous vous bornerez ü rassembler quelques traits saillants des désordres pathologiques, pour en former des groupes intellectuels qui ne se rattachent point aux organes; tant que vous me défendrez de vérifier, ]>ar des rapprochements physiologiques, la vérité de toutes ces abstractions; tant que vous n’aurez point rallié les désordres les plus violents aux lésions les moins prononcées, et même au degré d’action de chaque viscère, qui constitue l’état de parfaite santé, je dirai que vous n’avez point compris l’énigme de la nature Vivante, et vos déclamations ne me feront pas plus d’effet que les cris de vos aveugles partisans... »
Celte réforme annoncée, Broussais la poursuit avec un langage de sectaire, que depuis van Helmonl on ne connaissait plus en médecine. 11 enveloppe tout dans ses amères réprobations; il ne sépare pas l’idée vraie du préjugé qui la corrompt ; tout sentiment de respect, toute vérité de tradition lui pèse; il veut tout détruire. Ce ne sont pas seulement les abus du nosologisme qu’il s’efforce de renverser ; ou du moins, ces abus sont toute la médecine enseignée avant lui. On sent cela jusque dans ses plus justes colères, et au moment même où il a le plus raison. 11 mêle et raille tout.
« Pourquoi, dit-il, nous entretenir sans cesse de force, do faiblesse, comme s’il n’y avait autre chose en pathologie?... Monlrez-moi les organes dont la douleur détermine la fièvre, et nous rechercherons de bonne foi ensemble si c’est leur irritation prolongée et méconnue dans le principe, qui l’entretient; si cette irritation n’en a point altéré la structure, la forme, éteint la vitalité; on bien si, en affaiblissant le sujet pour calmer la fougue du système sanguin, on n’a pas, sans y songer, un peu trop stimulé le canal intestinal, exposé la poitrine à l’action du froid, ou donné lieu à tout autre accident.
51 notre malade est exposé aux miasmes putrides, nous ferons notre possible pour démêler leur effet, au milieu de toutes les
CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA NOSOLOGIE. 051 autres modifications qu’il pourra avoir reçues. Mais tant que vous ne me parlerez que de force, de faiblesse comme causes et non comme effets, je croirai qu’il s’agit d’Oromaze, d’Arimane, ou de tout autre objet intellectuel au-dessus de ma faible conception, et je vous renverrai à la métaphysique. » Il cherche donc à prouver que force et faiblesse résultent toujours de lésions locales. * Pourquoi, continue-t-il, pourquoi balance-t-on à se rendre? N’en avais-je pas dit assez dans Y Histoire des phlegmnsies pour que chacun pût en faire l’application à sa propre pratique, et arriver aux conclusions que j’énonce aujourd’hui? Pourquoi!... C'est qu’au lieu d’étudier l’état dc9 viscères, de modifier l’emploi des médicaments et du régime d’après l’effet qu’on en obtient, on cherche dans le malade les caractères d’un des êtres abstraits dont on a l’imagination préoccupée. Ceux de tous que l’on redoute le plus, ce sont l’ adynamie et Y ataxie : aux premiers traits qui en rappellent l’idée, on se peint les maux affreux dont ces monstres ont coutume de marcher entourés. Pour y parer, on se hâte de faire avancer la batterie formidable des stimulants; si l’on triomphe, après un combat pénible, on se félicite de la victoire, sans songer qu’on s’est créé soi-mème un ennemi qui n’existait pas; si l’on succombe, on s’en prend à la faiblesse des armes qu’on a employées, et l’on se promet bien d’en choisir de plus puissantes pour la première attaque.
d Pour être convaincu de ce que j’avance, il suffit de jeter les yeux sur la pratique de9 médecins d’une secte moderne , qui n’a acquis que trop de prépondérance de nos jours.
» Les sectaires dont je parle se reconnaissent et se rallient aux mois ad y/iamie et ataxie. Comme ils ont vu ces deux étals à la fin de toutes les affections aiguës, ils les regardent comme deux génies malins qui sont toujours cachés derrière les rideaux du malade. Comme ils les redoutent sans cesse, et qu’ils sont grands expectaleurs, ils se gardent bien de faire couler une goutte de sang, à moins que le pouls ne soit très dur et
très plein; encore, dans ce cas, ne s’y décident-ils qu’avec une exliême trayeur. Ils laissent donc marcher la maladie, attendant que la nature, dans laquelle ils ont une confiance philosophique, opère une crise qui en amène la terminaison. Heureusement pour les malades légèrement affectés, celte terminaison arrive enfin, et ils guérissent, quoique beaucoup plus tard que si l’on eût combattu les symptômes d’une manière rationnelle. Mais quelquefois ces forces qu’on a voulu ménager, prolongent l’irritation de l’organe affecté; et comme enfin il faut bien que les efforts de la réaction diminuent, nos observateurs poussent avec effroi le cri adynamie ; ou si l’organe malade éveille quelques phénomènes nerveux, celui i’ataxie, et les toniques viennent achever la destruction. »
Quelle puissance d’invective 1 et ne semble-t-il pas vraiment que force, faiblesse, ataxie, adynamie, créations échappées de cerveaux malades, n’expriment aucun fait d’observation, ne se présentent dans le cours de la maladie que comme le détestable résultat de lésions d’organes méconnues ou exaspérées par le médecin lui-même, tout cela devant s’évanouir par suite dans une science et un art éclairés ! Ces affirmations, ces confusions perfides, Broussais les pousse jusqu’au bout et sur toute chose; à leur aide il immole l’un après l’autre tous les faits généraux de la pathologie ; il les accuse tous d’ontologisme. bicoutons-le encore :
« C’est pour avoir fait du typhus un être réel auquel on donne aujourd'hui pour caractère la faiblesse, comme on lui donnait naguère la putridité, que les médecins sont tombés dans des contradictions sans nombre, et qu’ils ont été réduits h des explications subtiles pour rendre raison des effets divers des médicaments et concilier les opinions des différents auteurs.
» C’est encore par cette raison qu’on les voit recourir h des matières morbifiques, à des diathèses, à des génies, à des éléments tantôt sthéniques , tantôt asthéniques , quelquefois
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putrides, d’autres fois nerveux, ici bilieux ou saburraux, en d'autres lieux inflammatoires, calarrheux, vermineux, et tout cela pour fonder leurs indications curatives et faire valoir les autorités sur lesquelles ils s’appuient. En un mot, on trouve partout de9 légions d’êtres abstraits plus ou moins inintelligibles, et presque jamais l’état des organes n’est placé qu’en seconde ligne et comme un simple effet de la maligne influence du principe supposé qui est venu régner dans l’économie.
» Lorsque je rencontre ce jargon dans les auteurs qui ont étudié avec attention l’anatomie et la physiologie, je crois voir un horloger qui, après s’être donné beaucoup de peine pour connaître les ressorts d’une montre, ferait tous ses efforts pour oublier ce qu'il a appris, lorsqu’il s’agirait d’y faire quelque réparation. C’est alors aussi que je comprends pourquoi certains médecins nous disent, avec un ris moqueur, que la physiologie est le roman de la médecine. Je comparerais volontiers ce langage A celui d’un moribond qui se félicite de sa bonne santé, lorsqu’il est démontré à tous les assistants que son mal est incurable. Que veulent-ils faire avec leurs génies, leurs éléments, leurs diathèses? Où les placent-ils? Comment peuvent-ils les distinguer des troubles organiques qui frappent tous leurs sens ? *
Le respect qu’avait obtenu le nosologisme de Pinel s’évanouit misérablement devant ces audaces de tribun, devant les sarcasmes sans pitié qui le désignaient aux mépris d’une foule entraînée. 11 tomba , et avec lui croula la médecine tout entière. Le sol de la science fut couvert de ruines. Mais sur ce sol où il avait tout abattu, Broussais voulut édifier à son tour. 11 ne se borna pas à rappeler que l’homme malade demeure l’homme vivant, que la physiologie subsiste dans la médecine. Celte vérité, âme de la médecine, ne fut pour lui que le passeport ouvert d’une institution systématique. Celte vie, soutien réel de la maladie, il l’interpréta à sa façon, et il créa une physiologie dont la maladie n’était qu’un étroit développement.
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L’une el l’aulre il les résuma dans un système commun, celui de l’irritation.