CCXLII
* Immu labiles sunt rerum essenliœ, dit M. Tessier dans ses Etudes de médecine générale : les essences des choses sont immuables. Par conséquent, le caractère fondamental des essences est l’immutabilité; en un mot, le premier caractère de l’essentialilé, c’est l’immutabilité. On saisira bientôt l’importance de ce caractère si l'on réfléchit que la condition d'existence pour une science quelconque est l’immutabilité de son objet. En effet, que pourrait-on connaître dans la nature, si les lois qui régissent les phénomènes ne présentaient aucune fixité? La science serait un chaos comme le monde, ou plutôt il n’y aurait ni monde ni science. >
Ce fait va de soi : si l’objet d’une science ne subsistait pas d’une manière permanente, n’était qu’un accident, il n’y aurait pas de science; on doit dire plutôt qu’il n’y a pas d'accident dans ce monde ; tout se rattache à une existence et à des lois déterminées et durables. Mais ce fait fournit-il une notion quelconque sur l’objet d’une science et sur celte science? L’immutabilité éclaire- 1- elle la nature d’une essence? Les espèces végétales et animales sont immuables. Que sait-on de plus sur leur compte avec cette connaissance banale et tout extérieure à leur constitution? Peut-on poser celte connaissance comme la doctrine des sciences qui ont pour objet l’ordre végétal et l’ordre animal? En agir ainsi, ne serait-ce pas commettre la plus étrange confusion, et substituer les unes aux autres des notions qui, loin d’étre équivalentes, ne se touchent par aucun point? Cependant M. Tessier nous proposera sans hésiter ces substitutions trompeuses. Mais voyons d’abord comment il applique à la médecine celle incontestable vérité : iuimutabiles sunt rerum essenliœ; nous surprendrons ici et à leur origine les confusions dans lesquelles ce médecin excelle.
CONSTITUTION GÉNÉRALE RE LA NOSOLOGIE. G57 » La médecine pratique ne peut point se soustraire à celte condition première de la science, à l'immutabilité. Si elle est, si elle doit être une science, il faut qu’elle présente un point fixe, immuable, qui soit la vérité première dont toutes les autres découlent. Sous ce rapport, le degré de connaissance auquel on arrive ne peut rien contre la loi absolue que nous avons rappelée. Soit qu’on s’élève à la connaissance mathématique, ou bien seulement à la connaissance philosophique, soit môme qu’on ne paisse arriver qu’à la connaissance purement empirique ou descriptive des faits, l’immutabilité est nécessaire à la constitution de la science. La pathologie doit donc présenter un ordre de faits immuables, et dont la fixité constituera la base impérissable de la science médicale. Eh bien! où placer, où trouver l’immutabilité en médecine? » Nous voyons déjà poindre, dans ces dernières lignes, l’assertion gratuite et singulière que la fixité d’un ordre de faits constitue ta hase impérissable de la science qui a pour objet cet ordre, comme si la science avait pour objet cette fixité, et non l’ordre dont elle traite. Ne nous arrêtons pourtant pas à ce premier sophisme, et acceptons la question posée par l'auteur : Où trouver l’immutabilité de la médecine? Tout esprit sensé répondrait : L’ordre immuable, base tixede la médecine, c’est l’ordre vivant lui-même, c’est la science de la vie, la connaissance de ses lois essentielles, toujours subsistantes tant que l’être vit. L’homme malade n’est que vivant; il ne possède rien de plus que ce dernier. Ce qu’on étudie en lui, c’est un mode de la vie, c’est, par conséquent, la vie. Ce sans quoi la vie ne serait pas, ce qui fait son essence immuable, doit se retrouver la base fixe de la science des maladies. Notre livre n’a été que le développement de cette vérité; c’est la grande vue hippocratique, simple et droite, et qui d’emblée se porte sur l’être vivant pour y chercher la raison de ses actes. M. Tessier cependant, cherchant en médecine une base à l’immutabilité, ne songe pas à se demander si la vie ne serait pas une
base première dont il y aurait à tenir compte. Non, cette immutabilité, il la cherche ailleurs, de côté cl d’autre, là où il est assuré de ne pas la trouver, dans les systèmes, dans les causes, dans la lhéra| euli<|ue, pour ensuite se montrer forcé de la placer au point qu’il lui a d’avance assigné.
« Dans l'impossibilité, dit-il, où nous sommes de placer l’immutabilité, ni dans les systèmes, ni dans les causes, ni dans les prétendus éléments, ni dans la thérapeutique, devrons-nous rayer la médecine de la liste des sciences, et la taxer d’empirisme très ingénieux? Non, assurément; nous avons cherché jusqu’ici la fixité là où nous savions bien, et là où nous voulions montrer qu’elle n’était pas.
» Ce qui offre le caractère de l’immutabilité en médecine, ce sont les maladies ; et les maladies seules étant immuables parmi les objets de nos éludes, ce sont elles qui nous donnent celte fixité et celle constance dans les lois qui régissent les phénomènes, que nous savons être la condition indispensable de la science elle-même et le seul fondement naturel de notre croyance. L’immutabilité ou la fixité des maladies est donc le fait primordial, le principe sur lequel repose tout l’édifice de la médecine pratique. Olez-le, et à l’instant même tout notre édifice scientifique s’écroule. »
L’idée systématique est exprimée : seules les maladies sont immuables parmi les sujets de nos études. Cela signifie que l’immutabilité a passé de l’être qui conçoit les maladies à cellesci qui ne traduisent qu’un mode, qui ne sont rien par ellesmêmes. Or, la science et l’observation démentent à chaque fait cette proposition. La nature seule de l’être vivant offre le caractère immuable ; il réagit de même contre les mêmes influences; là est tout le secret de la permanence des manifestations morbides. Ouc des influences nouvelles surgissent, que les anciennes disparaissent ou se modifient, et des maladies nouvelles surgiront, et les espèces connues disparaîtront ou se transformeront. Chaque individu sent et réagit à sa manière : aussi
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chaque individu a-t-il scs espèces morbides particulières, et souvent le caractère particulier eiïace ou domine le caractère commun. Loin que les maladies soient seules immuables, ou doit dire que seules les maladies peuvent changer et changent, et M. Tessier lui-même nous en fournira bientôt la preuve. L’être vivant qui les développe leur impose seul une règle invariable ; voilà la vraie base et le principe de la science.
Et d'ailleurs, en quoi cette prétendue immutabilité des maladies peut elle être donnée comme le fait primordial et le principe sur lequel repose tout l’édifice de la médecine pratique? Un fait primordial et un principe sont les éléments des choses au delà desquels on ne peut remonter, c’est-à-dire sont la cause et la force qui constituent les choses. L’immutabilité estelle une cause des maladies, est-elle la force intérieure qui relie tous les phénomènes morbides, est-elle un principe générateur des choses, en un mot? Qui l’oserait dire? Quelle est donc la valeur de cette assertion absolue, fondement même de tout le système? « Otez, dit M. Tessier, ce fait primordial, ce principe, et à l’instant même, l’édifice scientifique s’écroule. » Non, il ne s’écroule pas; la matière en disparait; il ne peut être construit selon le type classificateur et nosologique ; voilà la vérité. Il faut des espèces morbides pour qu’il y ait une histoire des maladies, comme il faut des végétaux et des animaux pour qu’il y ait une science botanique et zoologiquc ; mais cela ne prouve en rien que le principe qui doit dominer et éclairer la science entière des maladies soit dans ce fait qu’elles se manifestent avec une certaine fixité de forme qui permet de les distribuer en espèces distinctes et reconnaissables. Cette fixité fournit-elle un seul des caractères propres de la maladie, traduit-elle un trait de sa constitution intérieure, laisse-t-elle entrevoir la nature d’un acte morbide quelconque? Elle est un fait si accessoire qu’on définit une maladie et qu’on trace son histoiie réelle sans en tenir compte. Qu’est un principe que l’on peut impunément délaisser sans anéantir par cela la science
«00 PIUXC1PES DE PATHOLOGIE GÉNÉIULE.
qu’il devrait soutenir et gouverner? Qu’est un fait primordial en dehors duquel se règlent tous les faits constitutifs, et à plus forte raison, les faits secondaires ?
. « Comine d'un autre côté, continue M. Tessier, la certitude d’une science est en rapport direct avec la vérité du principe sur lequel elle se base, il est évident que la vérité ou la certitude de la médecine n’a d’autre fondement que l’immutabilité des maladies. Nier l’une, c’est nier l’autre, puisque ce sont deux vérités solidaires. » Quoi! la certitude de la médecine n’aurait d’autre fondement que l'immutabilité des maladies! Qu’est donc cette certitude, sinon celle de la connaissance que l’on acquiert sur les maladies et sur les lois qui les régissent ? Celte connaissance se résoudrait donc en cette assurance que les maladies seront demain et étaient liier ce qu’elles sont aujourd'hui? Est-ce connaître une essence de savoir qu’elle est fixe ; et si ce n’est la connaître, comment celte fixité donneraitelle la certitude de cette connaissance? De pareilles affirmations ne sont-elles pas un jeu sur les mots et sur les choses, plutôt qu’affaire sérieuse et scientifique? La certitude médicale ne saurait découler de sources étrangères à la constitution du fait pathologique, à sa nature propre, à l’art de le comprendre et de le traiter. Quand on connaît une maladie à l’aide d’une observation directe et d’une analyse éclairée par des notions premières et évidentes, on possède la certitude dont cette connaissance est susceptible. Certitude et connaissance marchent ensemble; voilà les cléments solidaires, et non les rapprochements, plus faux encore que spécieux, auxquels se plaît M. Tessier.
n J’ai déjà dit bien souvent que la médecine n’était point à inventer, mais à exposer, continue M. Tessier... Sans doute, il s’en faut de beaucoup qu’on ait toujours affirmé et enseigné er prnfesso que les maladies sont immuables ; mais, si on ne l’a pas toujours enseigné, en revanche, on l’a toujours cru, et l’on a toujours agi comme si on le croyait, ce qui
CONSTITUTION GÉNÉRALE DE LA NOSOLOGIE. 6(31 revient au même, car la preuve de la croyance, c’est l’acte. Or à Montpellier comme à Cos, à Cos comme à Cnide, à Paris comme à Vienne, à Londres comme à Home, on a toujours cru queles maladies étaient immuables,qu’on l’ait affirmé ou non. » Oui, certainement, on a toujours cru que les espèces morbides se représentaient, sinon immuables, ce mot employé dans un sens absolu manque de vérité, du moins semblables, comparables, analogues, de façon à se rapporter à une espèce abstraite ; ce type abstrait, on lui a accordé le caractère d’immutabilité, parce qu’il ne représente pas une maladie effective, parce qu’il est jusqu’à un certain point, fictif et arbitraire ; oui, on a cru cela, à Paris comme à Montpellier, à Londres comme à Rome, mais nulle part, on n’a songé à présenter ce fait banal, et qui n’apprend rien sur l’espèce morbide en ellemême, ni au général ni au particulier, nulle part on n’a pensé à présenter ce fait comme une doctrine, comme étant le principe et la certitude de la médecine. Cette idée appartient toute à M. Tessier : nul, hors lui, n’a imaginé que ce dogme seul constituait la médecine, et qu’il répondait victorieusement à ceux qui contestent la réalité de notre science et l’efficacité de notre art. « Tant que la médecine n’a point été contestée, dit M. Tessier, la croyance implicite à l’immutabilité des maladies a pu suffire. 11 n’en est pins de même aujourd’hui. » Ne pouvait-on pas croire à l'immutabilité des maladies, accepter des espèces morbides inflexibles, positives, atteignant même à l’être absolu, et ne pas croire cependant à l’existence de la science médicale et de l’art thérapeutique ? Que de gens qui ne doutent pas du mal qui les afflige, et qui doutent de la science et de l’art qui prétendent le connaitre et le guérir! Peut-on confondre des choses aussi disparates I Mais cette immutabilité, principe et certitude de la médecine, M. Tessier lui-même va la diminuer et l’affaiblir au point de la rendre toute vacillante en face des réalités qui lui sont opposées. « H est impossible, dit-il, de discuter sur l'immutabilité
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de l’ensemble des maladies. Tout ce qu’on pourrait dire, c’est que certaines d’entre elles ne présentent pas la même fixité, et se modifient tellement, qu’elles perdent leurs principaux caractères pour en revêtir de nouveaux souvent opposés aux premiers. Cette objection part d’un louable sentiment pratique. En effet, les maladies qui reviennent périodiquement et affectent un grand nombre d’individus à la fois, bien qu’on les trouve dans l’intervalle à l’état sporadique, présentent chaque fois qu’elles se montrent des phénomènes particuliers fort remarquables, portant soit sur la gravité, soit sur les affections symptomatiques, soit sur les indications thérapeutiques. C’est là ce qu’on appelle le génie épidémique, et son influence est aussi incontestable que celle du génie météorologique sur les végétaux. De même, en effet, que chaque année la floraison et la fructification des plantes varient dans des proportions considérables, de même l’aspect des maladies épidémiques offre une foule de nuances à saisir. Mais que le blé soit rare ou abondant, l’épi stérile ou chargé de grains, les feuilles des arbres riches en nombre et en surface, cela ne fait pas que du blé soit de l’avoine ou que les pommiers deviennent une autre espèce végétale. Ces changements pourtant sont très importants dans la pratique de la vie ; car il est très différent de voir régner la disette ou l’abondance, soit dans une maison, soit dans un pays. Mais si importants qu’ils soient, il ne vient à l’esprit de personne de supposer que les espèces végétales ont changé parce que les moissons ont été fertiles ou stériles. Il n’en est pas de môme pour certains médecins. Ils confondent ces modifications accessoires, imposées aux maladies épidémiques par le génie épidémique, avec des changements de nature, et nous les voyons s’appuyer surtout sur les changements apportés par ces influences au traitement des maladies pour affirmer le changement d’espèce, n Ces certains médecins ont raison. Les vaines comparaisons par lesquelles M. Tessier cherche à réfuter des objections qu’il
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appelle lui-même louables et pratiques, aie résolvent rien et manquent absolument de justesse. Il ne s’agit pas dans les maladies épidémiques de variations du plus au moins, la nature de l’espèce restant identique : il s’agit de changements radicaux et qui louchent à l’essence même de la maladie. Que le blé soit rare ou abondant, l’épi stérile ou chargé de grains, le blé reste toujours blé et ne devient |>as avoine ; la variété môme de l’espèce persiste et se transmet malgré les influences extérieures qui agissent sur la plante. Mais les maladies ne varient pas seulement de nombre ni même d’intensité, ce qui est déjà plus et hors de comparaison avec le cas précédent ; le fond se transforme malgré des analogies de symptômes et de lésions, suffisantes pour justifier le maintien du nom de l’espèce. La dysenterie sporadique est-elle de même nature que l'épidémique; et celle-ci est-elle toujours pareille, ne varie-t-elle pas jusque dans ses profondeurs affectives? La méningite sporadique ou l’épidémique se ressemblent-elles en rien, hormis le nom et l’organe lésé? La pneumonie ne se montre-t-elle pas bien différente d’elle-mèine ? 11 y a des années où l’on n’observe guère que la pneumonie franche, simple , guérissant aisément par une expectation attentive ; M. Tessier lui a dù les succès qu’il prétendit obtenir par un simulacre de médication que je me refuse à nommer ici. Que l’on compare à ces pneumonies franches, les pneumonies aJynamiques et les ataxiques ; que le praticien, dans un pays où règne la suelte, trompé par les analogies de l’espèce, soumette au traitement commun les pneumonies sueltiques (vov. Étude cli/iique sur /es pneumonies suettiques, par lo docteur Daudé), et l’on mesurera les résultats du traitement de l’espèce. Que devient l’immutabilité en face de ces faits qui tous la repoussent comme la plus funeste erreur? Et ces cas ne sont pas exceptionnels , ils sont toute la clinique. Il nous serait facile de les multiplier sans fin, en faisant valoir à leur tour les différences individuelles et idiosyncrasiques. Où tomberait la certitude de la science et de l’art, si
elle reposait sur une immutabilité incessamment mouvante et
changeante ?
El ici nous traduisons le sentiment unanime des médecins. Tous les grands praticiens enseignent sans restriction que les mêmes espèces morbides traduisent souvent des états de l'organisme différents de nature : « Celui qui ne regardera, dit Sloll, que la face extérieure des maladies et leurs apparences, croira toujours voir les mêmes maladies en quelque année et en quelque saison que ce soit ; et il en soumettra mal à propos à la même méthode de réellement différentes. » On peut poser en loi que moins on est, en thérapeutique, assujetti à l’espèce, et à des formules ou remèdes immuables comme elle, et plus on est apte à s’inspirer du génie même de l'art.
M. Tessier, cependant, prétend rattacher h la tradition médicale ses affirmations ontologiques ; il aspire à retrouver les traces de i’essentialité et de l’immutabilité des espèces morbides dans les œuvres des maîtres de l’art. Or, il est aisé de surprendre dans ces œuvres, des assertions plus ou moins absolues, exprimant ce fait banal et sans valeur doctrinale, que les espèces pathologiques doivent être soigneusement distinguées pour être étudiées avec fruit. Nous n’ignorons pas que Sydenham et Baglivi ont attaché au travail de classement des espèces morbides d’autant plus de prix qh’ils étaient plus éloignés de l’entreprendre, et que leur manière de sentir et d’exposer la médecine était plus antipathique à ces froides analyses, à ces comparaisons inanimées de symptômes. Pculon en inférer que ces médecins aient placé toute doctrine et l ouïe certitude de la médecine dans ce travail systématique ? Oserait- on dire que le génie de Sydenham relève de cet amour «le classification? n’en est-il pas plutôt la négation vivante cl entière? Ces conseils donnés par Sydenham et Baglivi ont, il est vrai, entraîné Sauvages, et le nosologisme s’est définitivement installé dans la science avec l’œuvre et l’enseignement de ce médecin. Est-ce donc l’œuvre de Sauvages que l’on va nous don-
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ner en exemple ; et la doctrine de l’essentialitc croit-elle grandir beaucoup A cette revendication? Fut-il rien de plus stérile dans l’histoire de l’art que la nusoloqie méthodique et ses espèces innombrables? Et encore Sauvages dépassait- il le nosologisme, et n’eût-il jamais osé le présenter comme une doctrine absolue! Après Sauvages le culte des espèces et de leur classement passa, de nosologiste en nosologiste, jusqu’à Pinel : il n’inspira parmi nous que l’ardeur des créationssystématiques.
La doctrine de l’cssentialilé traditionnelle ! mais elle est la négation même de la tradition! Pour en témoigner, nous n’avonif qu'à rappeler l’opinion de M. Tessier sur la force médicatrice : * La doctrine de la force médicatrice de la nature, dit-il, est en opposition flagrante avec la doctrine de l’essenlialité des maladies. » Oui, nous sommes bien de cet avis : la maladie, espèce immuable, est comme un être funeste ; il faut la détruire ; et c’est un rêve malsain de croire qu’elle puisse recéler une tendance cachée et nécessaire vers la guérison. M. Tessier pouvait-il voir, dans la maladie, la vie affectée d’un côté et réagissant de l’autre? Non, car ces deux modes et leur intime relation ne forment plus une essence fixe, une espèce morbide, mais appartiennent entièrement à l’espèce vivante et ne révèlent qu’elle. La force médicatrice, c’est la vie conservant, dans le mode morbide, sa fin conservatrice. Aussi M. Tessier la repousse-t-il absolument. Mais comment soutenir qu’une doctrine comportant une telle conséquence est traditionnelle ! Les médecins, qui sont notre gloire dans le passé, auraient sacrifié aux prémisses de l’essentialité, eux pour qui le dogme de la nature médicatrice était le premier dogme, qui plaçaient en lui toute la médecine, qui y puisaient la définition de la maladie, comme l’art de la traiter! Ces médecins auraient ainsi associé les contraires, et la science aurait été édifiée sur ces principes contradictoires ! Non, la tradition médicale relève d’inspirations plus logiques et plus élevées : quelque soit l’art avec lequel M. Tessier présente des textes qui n’ont ni la valeur,
ni le sens qu’il y attache, il ne parviendra pas à donner crédit à une pareille erreur historique.
Venons enlîn aux dernières et positives formules du nosologisme essentialiste : « A quelles catégories d’essences, demande M. Tessier, doit-on rattacher les maladies?
» On entend par essence d’une chose ce qui est signifié par la définition de cette chose, essentia est quod signi ficatur per definitionem (saint Thomas); de tèlle sorte que l’essence ou la définition sont à peu près équivalentes pour notre esprit. Nous ne connaissons les essences que par leurs caractères, quelles que soient ces essences. 11 y en a, en effet, deux catégories :
i 1° Les essences des êtres concrets.;
» 2“ Les essences des êtres, abstraits.
d II suffit de poser ces deux catégories pour déterminer à laquelle se rattachent les essences morbides, les maladies. Celles-ci ne sont que des êtres de raison, des états, des modes, des manières d’être, et non des substances; par conséquent elles se rangent dans la catégorie des essences des êtres abstraits, des essences nominales ou logiques , des essences que nous affirmons et qui n’ont de réalité que dans les malades en particulier.
> Par conséquent, en considérant les maladies comme des essences, nous leur conservons leurs caractères d’êtres abstraits, et nous n’en faisons point des substances réelles et positives, des entités, »
11 était évidemment impossilde de faire passer d'emblée les maladies pour des substances réelles et positives : il n’est pas d’affirmation si assurée qui en eût imposé à cet égard. Mais n’est-ce pas déjà amener les confusions que de considérer les maladies comme modes, étals, manières d'être, et en même temps comme êtres abstraits? Un être pour être abstrait n’en désigne pas moins un être, et non un simple mode. Une pierre, un animal, une plante, sont des êtres abstraits : sont-ce des
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modes? Désigner une existence en général, ou abstraite, revient-il à désigner seulement une manière d’ètre d'une existence particulière? Acceptons cependant cas étranges confusions; accordons que considérer les maladies comme des êtres abstraits ne soit pas les considérer connue entités. Que sera l’être abstrait, que sera le concret? Comment se distingueront le mode et l’entité ? Pour que la différence de l’être abstrait au concret eût une valeur, il faudrait qu'on procédât à l’étude de l’être abstrait d’une façon toute spéciale, et qu’on ne prétendit pas fonder sur cet être une science pareille à celle que l’on édifie sur l'être concret. Or, que fait-on dans la doctrine de l’essenlialité et de l'immutabilité? Étudie-t-on la maladie comme un mode soumis en tout à la vie qui l’émet et qui la règle? Écarte- t-on avec rigueur la notion d’une maladie espèce et entité? Écoutons M. Tessier qui va répondre hardiment à la question : « Nous avons dit que les maladies étaient des êtres abstraits, des modes, des étais; par conséquent la première question à se poser est la suivante : Comment doit-on étudier les modes, les états, en un mot les êtres abstraits? La réponse n’est pas longue. 11 faut les étudier absolument comme les êtres concrets. >
A quoi bon les distinctions du point de départ, dès que l’aboutissant est identique? La maladie étudiée comme un être concret, voilà la dernière et véritable expression du système. Or, je ne crains pas de le dire : le nosologisme ainsi poussé jusqu’à ses conséquences logiques, conduit à toutes les erreurs cliniques et thérapeutiques. En clinique, il supprime toute interprétation et toute intelligence de la marche réglée, de la fin cachée ou manifeste de l’évolution anomale qui est la maladie; il n'étudie plus l’allure propre à chaque modalité morbide, en Umt que cette allure traduit la vie et son retour au mode régulier; il substitue à ces vues, traditionnelles le fatalisme du mal absolu, le développement de germes hostiles, et eff.|,ce la notion de force médicatrice, la plus féconde do la
science. En thérapeutique, le nosologisme conduit à la recherche exclusive des médications directes, qui étouffent le mal lui-même, et en arrêtent l’épanouissement ultérieur. Le médecin essentialiste court aux spécifiques, et croit à leur action souveraine. Ce n'est plus la nature qui guérit ; ce dogme c’est encore la force médicatrice ; il ne veut pas non plus de l’expectation ; c’est avouer toujours le pouvoir de la nature ; ce qui guérit, c’est véritablement le remède, et il en faut toujours ; s’abstenir c’est être impuissant. A chaque espèce morbide l’art doit pouvoir opposer un remède. La thérapeutique devient une arme d’autant meilleure qu’elle est plus inflexible ; tuer l’espèce morbide par le remède, voilà l’art de guérir. Tout s’enchaîne : le dogme prescrit d’étudier la maladie comme un dire concret; la raison veut, par suite, qu’on comprenne la maladie comme on l'étudie, et qu’on la traite comme on la comprend.
Au bout de cette voie, le médecin n’aura devant lui qu’illusions et désastres. M. Tessier n’en est-il pas lui-même le plus frappant exemple? N’a-t-il pas subi le joug honteux des hallucinations d’Hahnemann ! Néant doctrinal et néant pratique, telle a été la moisson de cet esprit, qui, au lieu de la réalité des choses, n’en a recueilli que le nom. t L’essence d’une maladie, affirme-t-il, c’est son nom ; le reste est l’extravagance, si on la définit autrement que par ses caractères. » Le nom, voilà la suprême lumière de la science des maladies et de l’art 1 Aller aux réalités, aux notions substantielles et représentatives de la nature vivante et réagissante, en poursuivre l’intelligence dans la succession harmonique des actes vitaux ; se former à l’art qui soutient, excite ou modifie les réactions médicatrices ; ranimer et fortifie!' les éléments de la vie saine pour qu’elle domine et transforme les éléments affectifs; tout cela, c’est-à-dire la meilleure part de la science et de l’art légitime, c’est de l’extravagance ! Langage desectaire, en vérité, cachant mal un triste orgueil ou un profond aveuglement!
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