‹ Principes de pathologie généraleChapitre 175 sur 180 · CCXLV · texte numérisé non relu

CCXLV

.Nous nous sommes longuement étendu sur les conceptions systématiques du nosologisme. Pouvions-nous compléter mieux l’étude doctrinale de la vie et de la maladie qu’en montrant, dans la constitution naturelle de l’espèce morbide, une dernière application des vérités générales que nous avions développées? il n’est pas d’ailleurs de préjugé! plus spécieux que le nosologisme, et qui gagne plus aisément l’esprit du savant. Les espèces morbides sont si nombreuses, et il semble si sage de les distinguer avec sévérité, qu’on est invinciblement poussé

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à considérer la classification des espèces comme la vraie et la seule science des maladies. Le nosologisme tend ainsi à diminuer la connaissance doctrinale et positive des actes morbides, pour accroître l’inlluence du groupement ontologique des symptômes, comme dirait Broussais, 11 faut une raison bien affermie dans ses jugements pour résistera ces entraînements, pour ne pas exagérer la distinction des espèces, et pour éviter ces classifications toutes soumises aux caractères extérieurs et aux lésions, plutôt que fondées sur la connaissance des causes affectives et réelles. On glisse inévitablement sur les pentes nosologistes à lu création d'une science factice, remplie de distinctions tranchées qui, loin de représenter la nature, ne se retrouvent plus à l’observation.

L’enseignement, engagé dans celte voie, apprend aux jeunes médecins l’art d’appliquer un nom d’espèce à un ensemble de symptômes, plutôt que l’art de saisir la portée et les caractères constitutifs de l’ensemble symptomatologique. Aussi lorsque de graves dissonances viennent troubler l’association des phénomènes établie comme type, le médecin, incertain sur l’espèce, semble perdre par cela même tout moyen de jugement de la maladie; il n’a pas appris à juger un état morbide en dehors de son nom d’espèce. En outre, l’importance qu’il attribue aux caractères et à la détermination de l’espèce lui fait méconnaître souvent les caractères individuels de la maladie; il voit le type général plus que l’individu malade. Nous avons montré précédemment l’influence funeste que de pareilles tendances impriment à la thérapeutique. Le nosologisme n’est pas un mal lointain et qui nous soit indifférent; il est le principe édificateur de la plupart de nos traités de pathologie; il tend à pervertir les enseignements les plus médicaux de ce temps, ceux mêmes que de saines inspirations recommandent. Ainsi, par exemple, la pathologie anatomique et localisatrice de la peau disparaît de la science, mais c’est pour céder la place à des espèces aussi fermement constituée*

que des espèces botaniques et animales; là est l’écueil caché, niais réel de la rénovation de cette partie de la pathologie. Néanmoins, hdtons-nous de le dire, cette rénovation honore les médecins qui la conduisent, parce qu’elle substitue à la maladie fondée sur la lésion ou le symptôme, la maladie fondée sur la cause affective, c’est-à-dire, sur la vie môme affectée et réagissante. .

Pour résumer notre pensée sur l’espèce nosologique et donner une conclusion aux discussions qui précèdent, nous dirons : l’espèce morbide est un mode déterminé de la vie ; comme mode, elle manifeste toujours les lois essentielles de l’être ; celles-ci sont les lois supérieures et génératrices; ce qui appartient à l’espèce morbide, au mode pathologique leur demeure invariablement soumis. Gcs lois, et non la détermination extérieure de l’espèce, sont la lumière suprême de tous les actes hygides ou pathologiques; elles livrent le véritable principe de l’existence nosologique. Les conditions accessoires de cette existence, et la connaissance qui résulte de la comparaison des espèces et des produits morbides, ne sauraient être présentées comme la doctrine et la base de la science des maladies.

Le mode normal de la vie varie ainsi que le mode anomal; ce qui est la santé ou la maladie pour l’un ne l’est pas pour l’autre. On passe par d’insensibles transitions de l’état hygide à l’état pathologique, et il est des actes sur le caractère desquels il est permis de douter. Sont- ils physiologiques, sont -ils morbides? on ne saurait le dire; ils sont presque l’un et l’autre à la fois.

' Cependant le mode morbide se dessine, se constitue de plus en plus; il atteint franchement à l’espèce. Arrivé à ce point, à la maladie formelle, le mode, quoique acquérant une durée propre et une consistance nouvelle, ne passe jamais à l’existence définitive, à l’étal indépendant; il pénétre à d’inégales profondeurs dans l’essence vitale, il s’en empare plus ou moins

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entièrement, s’essentialise à dos degrés divers, s'efface, ou de plus en plus progresse et devient permanent; mais s’il tend à l’immuable, c'est au détriment de l’être qui le supporte et l’engendre, et loin que le mode aboutisse à l’eritité par celte voie, il arrive fatalement un point où il disparaît pour toujours avec l'être lui-même hors duquel il n'est rien. Les espèces morbides s’étendent donc de l’épliéinère et de l’accident vers le permanent et la substance, sans jamais alteindre à ces derniers. . •

L’être vivant est immuable dans son essence, dans sa constitution organique et fonctionnelle, et demeure en outre au milieu d’un monde habité par des éléments pareillement immuables, et d’autant plus universels qu’ils ont une immutabilité plus profonde. L’être vivant, sous ces influences auxquelles les lois éternelles le soumettent, doit concevoir des modes morbides qui se reproduisent invariablement, et sont comparables dans leur expression cl dans leur nature, comme le sont les organismes qui les émettent et les milieux qui en sont l’occasion.. Ces modes morbides comparables sont les espèces nosologiques. L’espèce est un type abstrait fourni parla comparaison des individualités morbides analogues.

Mais si l’être vivant a ses caractères immuables et constituants, les mêmes pour tous, l'être individuel a ses caractères spéciaux et qui lui font une nature à part ; d’un autre côté, si les milieux ambiants offrent des conditions communes, chacun présente aussi des conditions propres associées aux premières et les modifiant plus ou moins profondément. 11 s’ensuit que le type abstrait qui représente les caractères communs de l’espèce en général, ne représente jamais l'espèce morbide en particulier, la maladie même de l’individu. L’espèce nosologique traduit, dans sa constitution artificielle, une modification déterminée de l’être vivant commun, mais non la modification tout entière et particulière de l’individu malade; car, eu dehors des caractères communs qui composent l’espèce pathologique

abstraite, il y a les caractères constituants de l’espèce, suivant le temps, la saison, la contrée, l’épidémie régnante, les habitudes professionnelles ou sociales, le tempérament, le sexe, l’dge, l’individu enfin, et ce dernier mot renferme à lui seul une infinie variété de choses. 11 faut donc bien déterminer la part qui revient à la connaissance nosologique, ne pas exagérer cette part en imaginant que l’espèce nosologique traduit toute la nature de l’espèce particulière; celle-ci, on ne doit pas l’oublier, est souvent différente de la première, ou même lui est opposée. Toutefois, et c’est là son utilité véritable, l’espèce nosologique traduit un concours, un enchaînement spécial de symptômes, une forme pathologique, une évolution de lésions qui désignent la manifestation extérieure de la maladie, qui sont son enveloppe visible, son contour arrêté, son dessein général, si je puis m’exprimer ainsi, mais non son ùme, sa force intérieure et génératrice, la raison déterminante des actes manifestés. La nosologie est nécessaire pour écrire l’histoire des maladies, car il faut préciser la forme des maladies pour qu’on puisse les reconnaître; en outre, cette forme, le concours des actes communs et constituants de l’espèce entrent pour une large part dans la marche de la maladie individuelle; enfin, les rapprochements, les analogies elles différences des espèces conduisent à la perception de certains caractères généraux des maladies, et dirigent ainsi le médecin dans l’élude et dans l'interprétation des faits particuliers. La nosologie a, par conséquent, à réclamer une juste influence dans la science des maladies; mais, en même temps, le médecin ne doit jamais perdre de vue qu’il a à chercher l’être réel sous l’espèce nosologique, la spontanéité sous les apparences, le malade sous l’être abstrait et fictif.

Ce n’est pas tout : les types nosologiques sont souvent impuissants à représenter au clinicien , même d’une manière générale, le fait particulier qu’il observe; il est des maladies irréductibles aux descriptions abstraites tracées dans nos

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liv res. L’individu qui engendre l'affection est parfois si particulier, les conditions au milieu desquelles naissent les maladies peuvent être si exceptionnelles, que la maladie devient un inextricable composé qui ne saurait être assimilé à aucune des espèces classiques qui remplissent les cadres pathologiques. Ces maladies, désespoir des nosographes, qui ne peuvent leur désigner une place, communes dans nos grandes villes, sont des espèces individuelles, non immuables, puisqu’elles changent d’un malade à l’autre, mais aussi essentielles, pour celui qu’elles affectent, qu’aucune autre espèce définie et classée. Cet appoint de l’inconnu à ajouter h toute nosologie véridique, montre à quel point la nature est féconde dans ses conceptions, et dépasse les cercles, si nombreux qu’ils soient, dans lesquels nous prétendons l’enfermer. Les 2400 espèces de Sauvages ne l’épuisent pas plus que les vagues catégories de Pinel.

Celle vue synthétique de la constitution de l’espèce morbide met en évidence l’un des caractères fondamentaux de la médecine, à savoir que rien, en médecine, n’est susceptible d’être déterminé et classé avec la rigueur propre aux sciences exactes. En dehorsdes lois fondamentales de l’être, tout y est raison spéciale, fait particulier; tout y devient appréciation individuelle; tout jugement s’y résout en nuances infiniment variables d’un cas à l’autre; l’immuable et le semblable y sont inconnus, dans les manifestations même les plus comparables. Pour se rendre compte de ce caractère, il suffit de se rappeler qu’à l’inverse des sciences exactes, la médecine observe des existences indépendantes, ayant chacune en soi son unité et sa spontanéité propres; elle observe ces existences dans leurs actes, lesquels constituent un fait d’observation chaque fois nouveau, parce qu’il trouve à chaque cas sa raison dans l’être qui l’émet. Une telle science peut-elle se rapprocher des sciences physicochimiques qui étudient des faits éternellement semblables, parce qu’ils émanent éternellement du même et immuable

sujet? Peut-elle être comparée aux sciences qui ont pour objet les espèces botaniques et animales, et qui étudient ces espèces uniquement dans leurs lois essentielles et dans leurs inaliénables caractères ?

§ CCXLVI.

En nous appliquant à l’examen de la constitution nosologique de la médecine, nous avons considéré l’espèce morbide dans le sens général de modalité de l’organisme, sens qui ne préjuge rien et que tous les systèmes admettent. L’espèce est un mode. Cette notion, fortifiée d’ailleurs par tout ce que nous savions du mode morbide, suffisait pour qu'il nous fût possible de rejeter les abus et les erreurs établis au nom d’une espèce immuable et ontologique; mais cette affirmation première ne donne pas la nature propre, le caractère positif de la modalité qui constitue l’espèce. Comment reconnaître et définir une espèce nosologique? A celle question reparaissent tous les problèmes de la pathologie générale. L’espèce morbide, c’està-dire la notion d’une maladie particulière, est, en effet, soumise à la notion de la maladie en général, comme celle-ci est soumise à la notion de la vie. Chaque système médical répond à sa façon à ces questions successives, et à chaque réponse demeure fidèle à scs origines. La vie, affirmée comine un résultat, conduit à la maladie considérée comme lésion ou trouble fonctionnel. Ainsi entendue, la maladie amène à l’espèce morbide déterminée par la lésion ou par le symptôme.

C’est, en effet, à la lésion et au symptôme que l’organicisme demande la raison et la connaissance de l'espèce morbide. Lorsqu’on constatera une réunion de symptômes et de lésions semblables, on sera autorisé à les ériger en une espèce morbide ; dans certains cas, on fera concourir l’observation de la cause extérieure à la détermination nosologique du mal. Telle est la création organicienne de l’espèce morbide; nous n’avons

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plus à réfuter ccs opinions. La lésion et le symptôme, aidés ou non de l’occasion morbide, ne suffisent pas, nous l'avons vu, à donner la notion de la maladie en général; il est évident dès lors qu’ils ne sauraient fournir la notion d’une maladie particulière.

Tenant donc pour jugée cette erreur de doctrine, nous nous bornerons à signaler l’un de ses résultats nosologiques; c’est T édification d'un vaste ensemble d’espèces morbides qui n’ont aucun des caractères nécessaires d’une espèce, c’est-à-dire qui ne sont pas maladies essentielles, maîtresses exclusives de leurs causes, mais qui existent uniquement comme étals ssmptomatiques, accidents, épiphénomènes des maladies essentielles. La lésion et le symptôme, à s’en rapporter seulement à eux, mettent ces élats morbides au rang des maladies véritables; il n’y a plus, entre les deux, de séparation doctrinale et elleclive; il n’v a que des distinctions arbitraires et dont on ne mesure ni le sens ni la portée. C’est ainsi que les pathologistes organicicns admettent au nombre des maladies, les hydropisies des grandes cavités séreuses, l’hémoptysie, l’apoplexie pulmonaire, l’hydro-pneumolhorax; nous pourrions multiplier les exemples, et nous aurions peine à en épuiser l’énumération, tellement ils sont nombreux. Tout cela est décrit à part, comme existant de soi et formant des maladies spéciales, des entités pathologiques. Or, ces prétendues espèces morbides ne sont que des lésions ou des troubles symptumaliques.

De pareilles confusions ne sont pas établies sans les plus graves inconvénients; elles tendent à effacer devant les élèves qui en sont les témoins, la distinction capitale de la maladie, espèce essentielle, d’avec l’état symptomatique ou l’accident morbide; en même temps s’elTace la saine intelligence de la maladie et de ses conditions ; il n’y a plus dans le champ nosologique que des symptômes et des lésions plus ou moins mécaniquement associés, ou empiriquement groupés. On tombe ainsi peu à peu dans la médecine fatale du symptôme

PIUPiCIPES DE PATHOLOGIE GENERALE.

et de la lésion, et l’on y perd la conscience de l’art véritable.

Nous n’avons pas besoin de nouvelles recherches pour déterminer les principes qui président à la constitution de l’espèce morbide; il nous suffit de renvoyer au § cxxvm et aux suivants. Là nous avons établi que seule la cause morbifique institue la maladie, et en donne une connaissance réelle. Seule donc, une cause morbifique spéciale constitue et nous fait connaître une espèce morbide. Toutes les fois que l’on aura perçu et caractérisé une cause morbifique, une unité affective distincte, on aura perçu et caractérisé une espèce nosologique. Nous avons montré, en outre, qu’on atteignait à la connaissance de la cause morbifique par l’élude des symptômes, des lésions, de l’occasion morbide, considérés non en eux-mêmes ou systématiquement, mais comme émanant d’une activité réglée dont ils traduisent les impressions et les actes. C’est pareillement l'ensemble et la succession des symptômes et des lésions, associés, lorsque cela est possible, à la connaissance de l’occasion morbide et à l’influence des modificateurs thérapeutiques, qui révéleront la cause morbifique particulière qui engendre et constitue l’espèce pathologique. Ces principes sont simples et absolus, et nous n’avons qu’à ramener sur eux l’attention du lecteur pour donner de l’espèce une notion claire et fondamentale.

Cette notion de l’espèce porte en soi la distinction de la maladie essentielle et de la maladie symptomatique, que ne livre pas la considération exclusive des symptômes et des lésions. Maladie essentielle ne signifie pas maladie sans lésion, ou maladie ontologique et conçue comme un être, ainsi que l’enseignait Broussais, et comme l’avait accepté l’école organicienne ; maladie essentielle signifie maladie qui possède une essence propre, qui a sa cause spéciale et son existence de modalité nettement définie. Au-dessus d’elle, il n’y a que la vie qui l’émet; en tant que maladie, elle est un fait primitif, et l’origine effective de l'enchaînement des symptômes et du déve-

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loppement îles lésions. Maladie syiii|>loniatia|uc indique, par opposition, une maladie qui ne possède pas une cuuse propre et séparée de toute autre. La maladie symptomatique n’existerait pas si une autre maladie n’eût préexisté et ne l’eût engendrée ; elle n’est donc jamais primitive et ne forme pas une espèce réelle, puisqu'elle dépend, dans son existence première, d’une autre espèce nosologique qui toujours la domine et qui seule l’ellectue.

Cependant lu maladie symptomatique, une lois déclarée, ne vit pas immobile, ni toujours inférieure et soumise. Si elle demeure souvent sous la dépendance plus ou moins entière de la maladie essentielle qui l’a suscitée, non moins souvent elle s’en affranchit et arrive à subsister par elle-même; elle acquiert à des degrés divers une sorte d’essentialilé seconde, qui peut se substituer à l’essentialilé première, et transformer ainsi l’espèce. Dans les modes vitaux, les rapports des actes sont incessamment changés; l’effet passe à l’étal de cause, et la cause s’entretient par ses effets. Ces transformations n’affaiblissent néanmoins en rien la division des maladies en essentielles et en symptomatiques; la nature cl < la génération des unes et des autres demeure profondément différente, et une nosologie conforme à la vérité des choses doit produire au premier rang ces distinctions capitales.

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