XXII
L’esprit de la synthèse est une rare et éminente faculté. C’est lui qui marque les grands noms de notre science ; c’est lui qui a frappé le nom d'Hippocrate d’une gloire que ne pourront diminuer les restrictions ou les assentiments de ceux qui ne la comprennent pas. « Nous proposer aujourd’hui pour type de la médecine, dit M. le professeur Bouillaud, la médecine hippocratique, c’est absolument comme si l’on nous proposait pour type de la physique et de la chimie, la physique et la chimie d’Epicure, d’Aristote ou de Thaïes. L’esprit humain ne marche point ainsi à reculons, et nos hippocratistes modernes sont de vingt siècles en arrière de leur époque ! » Non, personne ne propose aujourd'hui pour type de la médecine, la médecine d’Hippocrate. Cette imitation ridicule n’est pas dans la pensée de ceux qui demeurent attachés aux dogmes hippocratiques, et qui s’efforcent de ranimer par eux la médecine moderne tout entière. Ceux-là disent que la médecine, quels que soient ses développements analytiques, ses acquisitions de faits et de détail, doit reposer sur des vérités générales, qu’Hippocrate a la gloire incomparable d’avoir entrevues et parfois formulées avec une simplicité et une grandeur qui n’ont pas été surpassées. Voilà la raison de l’admiration dont les âges ont entouré le fondateur de la médecine grecque; ce n’est pas comme père d’une science à peine ébauchée et d’un art pauvre encore, mais comme père d’une science et d’un art tout vivants dans leurs germes, et dont la science et l’art d’aujourd’hui ne doivent être que le développement légitime.
Au reste, les conditions de l’existence historique de la nié*
dccine que résume le nom d’Hippocrate, étaient inscrites dans les principes que nous avons précédemment développés. Si une doctrine est nécessaire pour constituer une science, et si la synthèse ne dépend pas de l’analyse, ne la suit pas, comme un résumé suit les détails, il en découle que dans une science constituée depuis longtemps, la doctrine a dû se manifester dès les premiers moments de l’existence scienliliquc, et la synthèse illuminer l’observation première, alors qu'analyliquement la science commençait à peine. 11 fallait, d’une main ferme, jeter des éléments immuables au milieu des premiers faits acquis à l’observation, pour que ces faits prissent une valeur scientifique et devinssent un premier enseignement. Quelle œuvre que celle qui devait soutenir la plus vaste-et la plus élevée des sciences !
La vérité est une et grandit en demeurant fidèle à ses pures origines; l’erreur est mobile et changeante. « F irma et constans est veritas, fluxœ sunt et evanida? opinioncs, » disait Stahl. Aussi l’expression antique des vérités doctrinales a-t-elle gardé une éternelle jeunesse, reparaissant d age en ;lge vivante et honorée, se constituant en tradition, et devenant le symbole de la foi commune des maîtres autorisés de l’art. L’erreur et les systèmes, au contraire, n’usurpent jamais l’autorité d’une tradition, et, tout en reproduisant les mêmes préjugés, doivent revêtir à chaque apparition une forme nouvelle pour en imposer. Car la forme revêtue un jour, tombe avec le système le lendemain, et la domination un instant surprise, et puis perdue, ne peut se reconquérir que par les entraînements soudains de la foule pour des conceptions neuves en apparence, et audacieuses. Aussi tous les systématiques se sont-ils présentés en médecine comme des réformateurs ; rôle détestable en notre science, à moins que, comme le prit Sydenham, ce ne soit pour réformer les réformes, et ramener la foule égarée vers les vérités abandonnées, vers les saines doctrines, vers la tradition en un mot.
H y a plus, la vérité une fois jetée dans le sein d’une science y gagne ceux mêmes qui la repoussent. Son rayonnement subsiste, traverse tous les nuages et pénètre jusque dans les erreurs que lui opposent en vain les systématiques. Le vrai possède une force intime, souvent voilée, mais irrésistible. C’est ainsi que depuis Hippocrate, il n’y a pas un médecin perdu dans l’aveuglement des systèmes, qui n’ait retenu et avoué quelquesunes des grandes vérités dites hippocratiques; et cela, à l’encontre de la logique et du système qui commandaient l’exclusion de ces vérités. L’inconséquence est un tribut involontaire que l’erreur, parmi nous, a toujours rendu à la puissance du vrai ; elle a souvent sauvé la science et l’art.
Ce même empire du vrai fait que la gloire réelle et le prestige durable se sont toujours fixés, en fin de compte, sur les noms des médecins attachés aux enseignements de la tradition. Recevoir le titre d’hippocratiste a toujours été, jusque vers la fin du siècle dernier, le suprême éloge. Qui pourra répondre que l’avenir est, sous ce rapport, définitivement séparé du passé? Le bruit qui se fait autour des systématiques faiblit et meurt avec eux, et souveutavant eux. Que de nomsacclamésnaguère, sont déjà couverts de silence, ou éveillent à peine un écho !
11 est enfin un autre caractère qui ne pouvait ne pas s’inscrire dans notre histoire, et qui mérite d’être signalé dans ce court aperçu des conditions à priori de la science et de l’art. C’est que les hommes à doctrine, qu’ils aient eu une intuition claire des vérités doctrinales, ou qu’ils y aient obéi comme à un instinct supérieur, ont sincèrement pratiqué l’art. Possédant la raison vraie, nettement formulée ou vaguement sentie, de leurs déterminations pratiques, ils avaient, par cela, des convictions sainement enracinées, et un soutien assuré dans les difficultés renaissantes de l’application. Ils étaient croyants et heureux praticiens; et les grandes renommées, les mailres éternellement consultés sont toujours sortis de ces races fécondes.
à'2 PRINCIPES DE PATHOLOlîlR GÉNÉRALE.
Les systématiques, au contraire, ayant basé leurs connaissances sur des conceptions erronées et des interprétations arbitraires, ont dù se créer un art arbitraire et faux. Après avoir dénaturé la science, ils devaient dénaturer l’application et la perdre dans les excès. On agit en raison de ce que l’on croit, et la pratique est une affirmation. Aussi les systématiques n’ont jamais été grands ni bons praticiens. Leur thérapeutique est toujours tombée avec le système qui en était le fondement. Quant à ceux qui, voués à l’aveugle travail des sens, ne veulent percevoir que des phénomènes et ne recueillir que des faits, et qui, pour premier dogme, affichent le mépris de tous les dogmes, ceux-là, à travers un rigorisme apparent, ne peuvent aboutir qu’à un point, le scepticisme; ou, tout à coté, à une crédulité sans tin et sans règle. Où trouver, en effet, dans un amas de faits, si minutieusement détaillés, si bien classés et nombreux qu’on le suppose, un seul mobile d’action? Le fait, par lui-même, est immobile, isolé, ne saurait pousser au delà d’une contemplation stérile. Agir, c’est obéir à une pensée, c’est remonter aux causes, c’est sortir du phénomène et du fait, c’est toucher à la substance. Aussi les époques de sensualisme pur sont-elles des époques de découragement pratique. Les esprits conséquents de ces temps-là sont inévitablement sceptiques. Au reste, pour eux, l’art devient secondaire, et ils établissent volontiers la science pour la science, et non en vue d’une détermination thérapeutique. Si quelques-uns d’entre eux, d’une solide et droite nature, échappent à cette dure logique, c’est qu’à leur insu ils rompent avec leurs principes, et deviennent inconséquents en pratique. Ils reçoivent en eux, et suivent l'inspiration des vérités qu’ils repoussent. Heureux aveuglement, mais qui, loin d’éloigner de l’amour du vrai et des doctrines, devrait y amener ceux qui ne sont pas engagés sans retour dans les ténèbres de l’indillérence doctrinale.