XXXII
11 y a cependant un enseignement au fond des répulsions systématiques de Fréd. Bérard, enseignement sur lequel il insistait avec une haute raison, et que nous voudrions dégager en quelques mots ; c’est qu’il faut se garder de soumettre la médecine aux théories physiologiques plus ou moins probables ou aventureuses que l’on conçoit sur les diverses fonctions organiques, et sur les rapports de ces fonctions entre elles. La maladie est un mode nouveau et spécial de la vie. Cette étude, en tant que mode spécial, est indépendante ; elle ne saurait découler de la connaissance des modes fonctionnels particuliers observés dans l’état de santé. La maladie n’est soumise à la vie que par les lois nécessaires que reconnaît cette dernière, c’esl-
à-dire par les lois qui traduisent l’essence même de l’être vivant, qui sont la formule première de la vie, qui exposent les conditions fondamentales sans lesquelles la vie ne serait pas. Ces seules lois enchaînent la maladie à la vie ; par toutes les autres, par les lois particulières et secondes, par le concours spécial des synergies morbides , par l’expression symptomatique, les maladies sont indépendantes, et l’histoire normale des fonctions ne les contient pas, et ne saurait expliquer ni le sens ni l’enchaînement des symptômes. Du moins faut-il apporter dansles relations entre la fonction normale et la maladie une extrême réserve, savoir, qu’il n’y a que des éclaircissements, des vues théoriques à leur emprunter, et que théories et éclaircissements ont essentiellement besoin d’être affirmés par l’histoire clinique pour être acceptés et aider à l’intelligence des maladies particulières. Au-dessus de ces théories de fonctions et de ces histoires de maladies que l’on ne pourrait enchaîner les unes aux autres que par des liens systématiques, planent toujours l’unité de l’être, la vie et ses lois inaliénables. Ce sont les bases communes de la science et de l’art, et le médecin ne peut édifier que sur elles, s’il ne veut se perdre en un impuissant phénoménalisme ou se condamner aux plus contradictoires inconséquences.
tj XXXIII.
Comment l’esprit élevé de Frédéric Bérard n’a-t-il pas su concilier ces exigences diverses, et a-t-il été conduit à sacrifier les rapports fondamentaux de la science de la vie et de lu science des maladies? L’étude de ces œuvres et les préoccupations permanentes qu’elles dévoilent vont nous le faire comprendre. Reportons-nous aux temps de lutte ardente où vivait ce médecin. A Montpellier, sous la pression de Barthez, la science entière, celle de la vie comme celle de la maladie, était soumise à un principe nominal ou arbitrairement réalisé.
«apports des lois nécessaires de i,a vie et de la maladie. 59 le chef de l’école, comme nous le verrons, ayant laissé le choix entre un nominalisme fictif ou un ontologisme arbitraire. A Paris, Broussais ébranlait toutes les bases traditionnelles de la médecine, renversait sans peine le fragile phénoménalisme de Pinel, et au milieu de ce bruit et de ces ruines, tentait d’édifier une conception systématique de la vie, étroite dichotomie à la suite de laquelle il entraînait la médecine entière. Parmi les médecins de son temps, Frédéric Bérard fut celui qui saisit le plus vivement les défauts capitaux de ces deux interprétations de la science. Il voulut se séparer de Barthez comme de Broussais; et rien n’est plus instructif que l’exposé, souvent profond et varié, de ses motifs de séparation. Mais en se séparant, il fallait savoir où aller ; il fallait substituer une croyance à celles que l’on repoussait. Ici Frédéric Bérard faiblit. Trop dévoué à l’analyse, subissant les derniers échos du sensualisme du xvm* siècle, il ne sait pas saisir, dans ses réalités, l’idée première de cause et de force, ni concevoir la cause et la force dans son étreinte féconde avec le multiple et le fini. La solution Barthéziennc est un fantôme toujours dressé devant lui, et qu’il ne peut éloigner ; il voit ou la cause invoquée comme un vain nom, et par suite impuissante, impropre à déterminer un effet réel, ou la cause réalisée arbitrairement en un principe indépendant, tout au plus superposé, surajouté à la matière organisée, et, dés lors, une cause hypothétique, et projetant sur toute la science cette hypothèse conçue à l’origine. Four échapper, Frédéric Bérard repoussa toute solution, et affranchit de tout rapport, de toute subordination doctrinale, l’histoire des maladies; il se livra à l’empirisme. Cependant il ne faqt pas croire qu’il soit resté fidèle à celte erreur embrassée pour fuir les erreurs qui régnaient autour de lui. Non, les éclairs du vrai paraissent et reparaissent dans ses écrits. Souvent nul n’est plus dogmatique que ce partisan de l’empirisme.
00 rniNCIl'ES DE rAT'IOLOlilE ÜÉ.NÉIULE.