XL1I
Tous ces raisonnements qui vont jusqu’à l’évidence, s'appliquent à la vie et aux forces vitales d’un côté, à l’organisation et aux organes de l’autre. La vie et les forces vitales sont, diton, le résultat de l’organisation, parce qu’on ne les a jamais vues isolées de l’organisation ; on n’a pas observé de fonctions sans organes ni de forces vitales sans organisme; donc les fonctions, les forces vitales, la vie, résultent des organes et de l’organisation. Ne pourrions-nous pas retourner cette argumentation comme la précédente, et dire : Il n’y a pas d’organisation sans vie et sans forces vitales, pas d’organes sans fonctions ; donc l'organisation et les organes résultent de la vie, des forces vitales, des activités fonctionnelles qui ont à se réaliser.
Peut-être pense-t-on m’arrêter en me montrant une prétendue organisation sans vie, de prétendus organes sans fonctions, c’est-à-dire un cadavre. Cette objection ne repose que sur des abus de mots. Un cadavre n’est pas une organisation, pas plus que l’impression photographique n’est la personne elle-même qui en est l’origine et qu’elle représente. Un cadavre est tout au plus l’image momentanée et même grossière d'une organisation. Je dis grossière, car rien dans cette apparence d’organisation, ni dans les tissus, ni dans les liquides, n’offre les rapports intimes qui unissent véritablement entre elles les parties organisées ; rien ne trahit ces mouvements incessants et réglés, ce va-et-vient harmoniquement développé qui est l’essence même de l’organisation et de la vie. L’immobilité, qui ne peut même résister h la dispersion qui va s’em-
parer d’elle, ne peut êlre donnée comme l’image de la mobilité au sein d’une unité résistante et permanente. La mon jette un abîme entre deux états : ici, l’organisation ; là, la désorganisation, quelle que soit l’apparence.
§ XLHI.
Allons plus loin. La vie est, dit-on, le résultat de l’organisation. Mais celte organisation d’où provient-elle, qui l’a conduite à son évolution, quelle force a présidé à sa constitution, qui l’a laite organisation? On ne peut pas ne pas répondre, la vie. La vie sérail donc le résultat d’une organisation qui n’a pu se développer sans elle ; elle serait résultat et cependant cause constituante de ce qui doit la produire en résultat! Quel enchaînement de contradictions !
Prétendra-t-on échapper à ces contradictions en disant que celte organisation, qui produit comme résultat la vie, est ellemême produite par les seules forces physiques et chimiques, parles forces de la matière inorganique? Mais songez aux conséquences. Si l’organisation est instituée par les forcos physiques et chimiques, elle ne peut enfanter que des efl'ets physiques et chimiques, l’effet ne peut dépasser la cause. La vie est-elle un fait physique ou chimique? La sensibilité, l’unité du moi vivant, tous les actes physiologiques et morbides sont-ils réductibles en faits physiques cl chimiques? Le sentiment et la douleur, la nutrition et l’accroissement organique, la génération, les synergies de la vie animale, sont-ils des faits analogues à ceux de l’ordre anorganique? Toute la question est là. Or, l’évidence répond. Ces faits, les faits vitaux, sont absolument séparés des faits physico-chimiques, et cela de l’aveu même de ceux qui font de la vie un résultat, puisque pour désigner ce résultat, ils reconnaissent la nécessité du mot vie, qui le classe à part. Pourraient-ils, sans ce terme de vie, traiter de la science des êtres vivants? Quel phénomène propre
DE I.A VIE
à ces êtres pourrait-on exposer dans sa cause et dans ses rapports, si l’on bannissait ce mot nécessaire, cetle fondamentale expression, la vie? L’inconséqnence est donc toujours là : un fait supérieur à sa cause ; la vie, l'ait non physique, fournie par une cause purement physique.