XLIV
Pour mesurer l’abirne qui sépare la vie et le monde anorganique, il n’est pas nécessaire de s’adresser aux grands faits de l’animalité, mais aux plus humbles, aux faits rudimentaires. Que l’on compare, par exemple, la forme la plus élevée du règne anorganique, la cristallisation, qui, par ses formes constantes et régulières, par ses réparations surprenantes et qui semblent trahir une force, un instinct vivant, qu’on la compare, dis-je, non à ces faits vitaux essentiellement complexes et synergiques, caractéristiques de tout l’animal, d’un animal parfait arrivé à tout son développement, mais au fait vital le plus élémentaire, à celui que l’anatomie comparée montre comme constituant à lui seul la vie la plus basse, celui que l’embryogénie, ce vitalisme en action et travaillant à découvert, offre comme, le rudiment de toute animalité, celui enfin que le microscope retrouve partout où est la vie, la plus simple vie, la cellule en un mot. Quelle distance entre ces deux faits, quel abîme entre le cristal et la Cellule ! l’abîme qui s’étend entre la juxtaposition la plus parfaite, ta plus spécialement conduite, et l’intussusception, c’est-à-dire le développement par génération intérieure, par détermination spontanée, tirée de soi. Suivez cetle cellule (j’entends ici parler de la cellule organisée et vivante, et non de ces cellules artificielles et sans animalité, produites par le mélange cl l’agitation de quelques fluides); examinez cette cellule vivante et ses conditions anatomiques qui enveloppent les forces qui l’animent et la distinguent; vove'z ses membranes extérieures organisées, son fluide inté-
rieur et agité par un trouble intime et incessant, ce mouvement dont elle devient le centre el la cause, ce mouvement qu’un seul mol résume : génération ; voyez ces noyaux qui deviennent cellules, ces nucléoles qui deviennent noyaux, et ainsi de suite et toujours, tant que l’être vit, tant qu’il jouit des forces qui le font être, être vivant el sentant. Tout cela en travail continu de composition et de décomposition, multipliant, se séparant, se transformant, engendrant l’être complet, suivant des lois régulières que nous définirons plus tard ; cet être, à son tour, enfermant en lui des cellules, germes d’autres organismes, et de la sorte jusqu’en des prolongements sans fin, réalisant sous nos yeux et en nous, par un admirable déploiement d’activités sans cesse renaissantes d’elles-mêmes, cette éternelle loi de l’infini dans le fini. Que nous sommes loin du cristal ! Je voudrais entre la cristallisation et la génération, loi permanente de la vie cellulaire, je voudrais trouver un rapprochement, pour montrer que ce rapprochement apparent ne touche pas au fond des choses ; je le voudrais el ne le puis. La séparation est telle que je ne saurais imaginer même une apparence commune.
s XLV.
Mais l’organicisme apporte une raison pour expliquer la différence des effets produits par la matière organique et la matière anorganique : c’est la différence de composition. Ici, composition simple, effets pareillement simples, c’est-à-dire effets physiques ; là, composition complexe, effets complexes, c’est-à-dire, effets vitaux. 11 n’v a du physique au vital qu’une différence de composition. Quelle assertion ! La sensibilité et l’unité du moi ne sont que de l’attraction ou de l’alQnité chimique, se produisant sur un corps d'une composition plus compliquée ! Il faut admirer quelle puissance inconnue une légère augmentation dans le nombre des éléments arrive à donner à un com-
DK LA VIE.
posé! Par un simple accroissement de nombre, ces éléments engendrent des qualités et modes d’être qui ne sont pas accessoires ou de même ordre que ceux qu’ils possédaient, mais qui sont qualités et modes absolument étrangers! C’est toujours l’effet dépassant la cause.
Celte assertion même, cette complication et cette simplicité de la matière organique ou anorganique, les faits ne la démentent-ils pas incessamment? N’est-il pas des composés anorganiques très complexes et qui ne manifestent aucune puissance vitale? et n’est-il pas des composés organiques très simples et jouissant de la plus vive énergie vitale? La cellule, dont nous parlions à l’instant, présente-t-elle une multiplicité d’éléments telle qu’aucun composé de la chimie brute ne puisse lui être comparé ? N’esl-il pas, en outre, remarquable de voir des composés organiques presque chimiquement identiques différer cependant radicalement par les manifestations qui leur appartiennent? Le nerf qui transmet le mouvement est-il chimiquement à une telle distance du nerf qui transmet le sentiment, qu’on pût, à la différence chimique, prévoir la différence profonde des fonctions? Il n’est pas besoin d’insister et de réfuter plus sérieusement des hypothèses qu’aucun fait n’appuie, qu’aucune induction même éloignée ne légitime.