LUI
Quel que soit le médecin chimiste dont on étudie l’œuvre, on peut être certain que sa pensée constante est de nier ou d’annihiler le plus possible le rôle des forces vitales. Il en est de hardis, comme l’auteur allemand d’un Traité de chimie médicale, Reich, qui veut, dit-il, bannir de la tète des médecins la folle idée de la force vitale, et, il faut le reconnaître, la science allemande est entraînée presque tout entière dans cette voie fatale. D’autres, en pleine Académie de médecine, accusent ici tout vitaliste d’être ignorant ou paresseux, ou dépourvu d’intelligence. 11 n’y a, en médecine, d’autre science, d’autre activité intellectuelle que celles qui se consacrent aux travaux analytiques de la matière organique.
Pourtant, les chimiatres les plus convaincus sont parfois contraints de laisser entrevoir quelque chose d’indécis, une vague puissance autre que les forces chimiques ; mais ils évitent de lui donner un nom, et surtout ce nom si simple de force vitale. Ils emploient de préférence une obscure phraséologie, cachent leur aveu, l’enveloppent, le dissimulent le plus qu’ils peuvent sous les mots, pensant peut-être avoir évité la chose en ayant évité le mot. Écoutons, comme exemple, l’un des plus savants chimistes de notre temps, M. le docteur Mialhe : « Les corps organisés, écrit-il dans la Chimie appliquée à la physiologie et à la thérapeutique, présentent, comme les corps inorganiques, des phénomènes physiques et des phénomènes chimiques; mais tandis que les corps inorganiques subissent fatalement les lois générales de la nature, les corps organisés réagissent constamment contre l’action destructive de ces mêmes lois, en vertu d’une constitution qui leur est propre, et qui, pourvue de solides, de liquides, de tissus, d’organes,' de systèmes, donne lieu à des fonctions dont l’ensemble détermine ce phénomène incompréhensible que l’on nomme la vie. La vie est donc la lutte continuelle et pro-
DF, LA VIE. 91
longée des lois do la nature individuelle contre celles de la nature universelle. *
Remarquons les détours, les termes embarrassés que l’auteur appelle à son secours pour éviter de prononcer le mot de force, et surtout celui de force vitale, qui semble si naturellement indiqué pour exprimer la puissance en vertu de laquelle les corps organisés réagissent constamment contre l’action destructive des lois générales de la nature ; il préfère à ce mot simple et précis celui de constitution propre. Qu’est donc cette constitution propre des corps organisés? Veuton parler de la constitution matérielle des tissus et des liquides, d'une constitution organique, produit spécial des lois physiques et chimiques? Mais où celle-ci prendrait-elle ce pouvoir de réaction? Cette constitution matérielle, cette composition des organes n’est-elle pas soumise aux lois de la nature? Bien loin de pouvoir réagir contre ces lois, n’est-elle pas fragile, éminemment destructible, comme toute matière organisée, et incessamment détruite? Si, au contraire, par ces mots de constitution propre, on entend que la constitution des corps organisés a des forces propres qui la constituent, qui en sont le principe, la cause efficiente, et qui lui donnent le pouvoir de résister, pourquoi ne pas l’exprimer clairement, pourquoi ne pas proclamer l’importance majeure de ces forces, pourquoi ne pas les désigner sous le seul nom qui leur convienne, celui de force vitale? On aboutirait ainsi à une définition moins nulle de la vie ; on saurait ce que signifie celte nature individuelle , laquelle, ou n’est rien , ou est précisément la vie, la chose même que l’auteur croyait définir par ces mots.
Mais que dis-je? nos médecins chimistes ne répugnent pas seulement au mot de force vitale, ils oublient bientôt les néçes-
sites qui leur ont fait entrevoir cette force, et à travers quelques hésitations, leur conclusion dernière est l’abandon d’une force qui enlèverait la vie à leurs atteintes. Les inconséquences ne coûtent pas plus au chimisme qu’à l’organicisme. Ainsi M. Mialhe, dans la suite de ses considérations, ne se rappelle plus celte constitution propre des êtres organisés qui les fait résister aux lois générales de la nature. Qu’on lise, en effet, les lignes qui se trouvent peu après celles que je citais ci-dessus : « Depuis de longues années, deux opinions se disputent l’explication des phénomènes de la vie organique : l’une les fait dépendre du principe vital, force particulière représentée comme l’antagoniste de celles qui régissent la matière brute; l’autre rejette cette force hypothétique. L’influence exercée par les agents extérieurs sur les corps organisés est pour elle une preuve que les phénomènes des fonctions animales n’ont rien de spécial, et que la vie ou l’ensemble de ces phénomènes résulte simplement des modifications successives de la matière. On admet généralement aujourd’hui que les phénomènes qui se passent dans les corps vivants sont de deux ordres : les uns, consistant en combinaisons et décompositions-chimiques, sont absolument de même nature que les phénomènes qui sont produits dans le laboratoire du chimiste ; les autres se soustraient aux lois de la chimie ordinaire. Par suite des mystérieuses transformations qu’ils font subir aux molécules complexes (quel langage! des phénomènes faisant subir des transformations à des molécules!) dont se compose la partie fondamentale des corps organisés, ils (les phénomènes!) donnent naissance aux liquides, aux solides, aux tissus de l’économie, et sont ainsi la manifestation d’une admirable puissance dont la chimie n’a pas encore pu reproduire les merveilles. »
Tout à l’heure il était question d’une constitution propre , d’une nature individuelle, qui permettait aux corps organisés île réagir contre les lois générales de la nature : ici, tout cela
DE LA VIE
est oublié. Les phénomènes des fonctions animales, je répète les mois textuels, n’ont rien de spécial ; la vie ou l’ensemble des phénomènes organiques résulte uniquement des modifications successives de ta matière. L’admirable puissance que la chimie, de son propre aveu, n’a encore pu reproduire, n’est pas au fond d’un autre ordre que la chimie ordinaire; car, suivant les assertions précédentes, elle ne va qu a faire subir de mystérieuses transformations aux molécules complexes que renferme le corps organisé. C’est purement une chimie plus compliquée. Les affirmations gratuites ne coûtent rien à ces chimistes qui appellent la force vitale une hypothèse. Ne leur demandons pas, cependant, comment la faculté de sentir, comment l’unité de l’être vivant, comment les sympathies et les synergies vitales peuvent résulter des modifications successives de la matière. Ils nous avoueront, à ces questions, qu’il leur reste encore quelque chose à découvrir, mais que ces découvertes viendront; que le passé répond de l’avenir; que, malgré ces desiderata, il n’y a pas à douter de leurs assertions.
En vain, répondrez-vous, ce quelque chose qui reste à découvrir, c’est tout, c’est la vie elle-même. Vous n’avez encore, dans votre passé, rien découvert qui y touche, qui en effleure la réalité; vous avez à peine déterminé les préparations des fonctions organiques, les matériaux que ces fonctions appellent et mettent en œuvre : mais la fonction elle-même, l’œuvre vitale, est absolument restée en dehors de vos creusets. Les chimistes ne vous comprendront pas : ils ne comprendront jamais qu’en analysant la matière qui supporte une fonction, ils n’analysent pas la fonction. Us agissent comme ceux qui, en analysant, en décomposant l’instrument qui sert à l’exécution d’une mélodie, croiraient surprendre la mélodie elle-même, en pénétrer les secrets intimes, l’idée cachée, le principe créateur. La vie ne réside pas dans les transformations chimiques des tissus et des humeurs; elle se développe au moyen de ces
transformations, elle en est la raison active et permanente ; ces transformations ne sont pas elle ; elles sont l’instrument dont elle se sert, instrument qu’elle enfante sans relâche, car la vie est une génération continue ; c’est au-dessus île cette matière morte que dissocie l’expérimentation chimique, qu’il faut regarder pour contempler la vie dans ses réalités, dans son activité véritable, dans sa cause, dans son évolution ordonnée, et jusque dans sa fin. Non, affirmera le chimiste, et cette affirmation se trahit incessamment dans sa pensée et dans ses œuvres, non, l’instrument est tout; lui seul est saisissable, s’enferme dans nos creusets, est accessible à nos moyens d’analyse ; le reste est pure chimère. Ces prétendues forces vitales ne se voient pas, ne se touchent pas ; elles sont donc une supposition de l’esprit, une hypothèse iudigne d’une science positive. Il n’y a de réel que ce qui se décompose sons nos sens, ce qui s’analyse par la méthode expérimentale, c’est-àdire, un agrégat organisé en vertu des lois chimiques. La vie, conclut M. Mialhe, est une suite non interrompue de réactions chimiques.
Voilà, certainement, un enchaînement d’erreurs comparables à toutes celles de l’ancienne chimialrie. La chimie, sûre d’elle-même comme science indépendante, ramène, en médecine, les égarements d’autrefois. Elle méconnaît toujours ces vérités fondamentales, à savoir, que la vie et l’organisation s’établissent et opèrent sur la matière et son inséparable activité , mais que cette activité, toute physique et chimique, n’est ici qu’une activité seconde et soumise à une activité supérieure , l’activité vitale, laquelle se réalise et marche à ses fins en usant de l’activité inférieure, sans jamais se confondre avec elle. En sorte que lorsqu’on veut remonter à la cause d’un acte vital quelconque, avoir la raison vraie d’une fonction organique, ce n’est pas aux conditions chimiques et extérieures de l’acte et de la fonction qu’il faut s’adresser, c’est au-dessus, à la vie, loiyours maîtresse et ré-
DU LA VIB.
flô
gulatrice de tout ce qui s'agite au sein de l’orgauisme; c’est à la vie qui, à la fois, représente les conditions extérieures, inorganiques de la fonction, et ses conditions intérieures, propres, causales ; qui représente donc la réalité tout entière de l’acte vital, et non une seule de ses parties, sa partie inférieure, étrangère, soustraite au principe même qui régit l’acte. Le chimisme, comme l’organicisme, méconnait les lois qui règlent les rapports du monde extérieur avec le monde vivant, et celte hiérarchie représentative, cette conception organique qui reproduit, transfigurées et vitales, les forces de la matière inanimée. L’analyse chimique peut éclairer, et c’est là sou éminente utilité, la préparation chimique des fonctions et des actes vitaux ; elle ne saurait atteindre à la fonction. Si les prétentions de la chimie dépassent ce rôle utile, mais subordonné, elles conduisent aux plus funestes erreurs. Partant de ce point que tout est chimique dans la vie, elles enseignent que tout est chimique dans la maladie, que tout doit être chimique en thérapeutique. Nous verrons ces enseignements à l’œuvre. Je ne saurais exprimer l'effroi qu’ils m’inspireraient, si quelques esprits conséquents les adoptaient pleinement. Mieux vaudrait le doute et l’inaction qu’une pareille science, et que l’action qu’elle provoquerait.