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Nous poumons nous en tenir à cette élude critique du chimisme en soi. Cependant l’examen d’un type général ne nous parait pas suffisant. Nous croyons bon démontrer quelle forme particulière et achevée ont revêtue ces erreurs, sous quelle nette systématisation elles se sont produites. Nous voudrions envisager dans son allure propre au moins l’un de ces enseignements systématiques. Nous serions éclairés par là sur le genre de science que le chimisme peut nous préparer.
Nous choisirons, dans ce but, l’interprétation de la vie que
nous oll’re le Traité de chimie anatomique et physiologique de MM. Uobin et Verdeil. Les auteurs de ce livre, si riche d’ailleurs en connaissances sur la matière organique, si rigoureux et si méthodique dans la détermination et le classement des principes immédiats considérés comme éléments anatomiques, définissent hardiment et sans réserve l’organisation, l’organisme, la vie ; voyons où les ont conduits l’ardeur des préjugés sensualistes, le culte exclusif du phénomène et de l’analyse chimique. On jugera ensuite quelle science de l’ètre vivant et réagissant peut répondre à de telles prémisses.
« On donne le nom A' organisation, disent MM. Robin et Verdeil, à l’union par dissolution réciproque et complexe de principes immédiats nombreux, les uns à l’aide des autres, que présente toute substance solide, demi-liquide ou liquide, qui vit ou a vécu. »
Sauf les derniers mots, il serait impossible, d’après cette définition, de distinguer une organisation de la plus informe bouillie. Tout ce grand appareil chimique de dissolution réciproque et complexe est impuissant à rien établir par lui-même; c’est en dehors de lui, c’est dans ces mots qui vit ou a vécu, que se trouve la caractéristique de l’organisation. Si donc on dégage cette définition de tout attirail inutile , elle revient à dire que l’organisation est le propre de toute substance qui vit ou a vécu. Mais une aussi simple formule eût laissé dans l’ombre les sciences physiques que l’on veut mettre en lumière, et d'où l’on prétend tirer les principes mêmes de la science des êtres vivants. Cependant cette union par dissolution réciproque de principes immédiats, d’où provient-elle, qui la constitue en organisation, qui fait qu’elle vit ou qu’elle a vécu? N’est-ce pas là la connaissance fondamentale qui doit fournir l’idée d’organisation, et, ici ou ailleurs, pouvait-on n’en rien dire comme d’une futile question? Ces mots qui vit ou a vécu ne donnent le sens de rien ; ils indiquent ce qu’il faul définir, mais ne le définissent pas. Qui autorise d’ailleurs à le*
Digitizi
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mettre sur la même ligne, à s’en servir pour caractériser indifféremment l’organisation? Remarquons cette égalité entre la vie et la mort; nous la verrons reparaître avec insistance, et dans des conditions plus singulières encore.
Continuons : « Toute chose qui remplit cos conditions est dite corps, substance ou matière organisée. On donne le nom d 'organisme au tout formé par la réunion intime d’un ensemble de parties organisées, solides et liquides, d’ordres divers quant à la complication, et qui vit ou a vécu isolément. »
Toutes ces définitions tournent dans un cercle banal, sans qu’aucun élément nouveau intervienne de l’une à l’autre. L’organisation ou le corps organisé est la matière qui vit ou qui a vécu ; l’organisme est une réunion de parties organisées, c’est-à-dire vivantes ou ayant vécu, laquelle réunion, à son tour, vit ou a vécu : le fond est toujours le même, et emprunté au fait actuel ou passé de la vie. C’est donc la notion de la vie qui donnera la vraie raison de ces définitions, et jusqu’à présent la chimie n’a fait que les surcharger d’une vainc phraséologie. Mais, s’il est singulier de qualifier d’organisation ce qui vit comme ce qui ne vit plus, cela est bien autrement extraordinaire quand il s’agit d’un organisme. Quoi! un organisme est aussi bien un cadavre qu’un corps vivant! La différence entre l’être animé et cette masse inerte au point de vue de la vie, et que vont disperser les forces physiques, est-elle si médiocre que l’une et l’autre puissent être pareillement appelées organisme? L’unité de l’être vivant, ses déterminations spontanées, ses facultés de sentir et d’agir, tous ces caractères majeurs de l’organisme sont-ils tellement accessoires, qu’on puisse les passer sous un silence prémédité? Être ou avoir été sont-ils synonymes pour une existence quelconque? Ce rapprochement entre la vie et la mort n’est pourtant pas légèrement énoncé, ni l'involontaire résultat d’une rencontre de mots mal calculés : non, c’est presque un dogme pour les auteursdu Traité de chimie anatomique et physiologique. Nous
verrons ltientôl, d’après eux, la vie el la morl s’unir en essence, et ne différer que par des degrés ou sous des rapports accessoires; car la chimie, souverain juge, n’établit pas, entre ces deux états, de séparations radicales.
Revenons à la précédente définition de l’organisme: la vie présente ou passée en est le trait essentiel. Qu’est donc la vie qui seule distingue l’organisation et l’organisme , et fait de cet assemblage de matière solide, demi-solide ou liquide, un assemblage à part, qui n’est ni boue ni fumier? Voici la réponse : « On donne le nom de vie au double mouvement de combinaison et de décombinaison que présente d’une manière continue et sans se détruire toute substance organisée placée dans des conditions ou milieux convenables. » Or la substance organisée, l’organisation, l’organisme, c’est toute substance qui vit ou a vécu. Cette définition de la vie revient donc à dire : la vie est le double mouvement que présente toute substance qui vit ou a vécu; en simplifiant les termes: la vie est ce qui vit ou a vécu, la vie est la vie ou la mort. Étrange conclusion! Voilà l’enseignement d’une science sans principes et d’une analyse sans frein 1
Poursuivons cependant. « La vie est un mouvement de combinaison etde décombinaison. » Quel eslce double mouvement? Peut-être trouverons-nous ici quelques lumières. Je copie ou résume fidèlement : * Le mouvement de combinaison, de composition ou d’ assimilation comprend : a. actes chimiques directs ou semblables à ceux que présentent naturellement les corps bruts (actes de dissolution, etc.); b. actes chimiques qui appartiennent à un autre ordre et ne se rencontrent naturellement que dans les corps vivants. Ce sont des phénomènes chimiques, dits de contact ou indirects, parce qu’ils n’ont lieu qu’en présence d’un corps, de quelque corps qui ne cède rien, n’emprunte rien à ceux qui agissent, et semble ainsi n’agir que par sa seule présence. Ces phénomènes chimiques sont, chez les végétaux, des catalyses combinantes, et, chez les
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animaux, des catalyses métamorphosantes ou isomériques.
» Le mouvement de décombinaison , de décomposition ou de désassimilation présente : a. des actes chimiques directs, soit de dissolution de principes fixés depuis plus ou moins de temps, soit même de combinaison (phosphate de magnésie et /ammoniaque); b. des actes chimiques iudirecls ou de contact. (Quelquefois ce sont des catalyses métamorphosantes ou isomériques, mais plus souvent des catalyses dédoublantes. »
On le voit, rien dans ce mouvement de combinaison et de décombinaison qui ne soit un pur phémonène chimique; il n’y a même plus ici de chimie mystérieuse et dépassant la puissance de nos moyens d’analyse. Les prétendus mystères, un seul mot les dévoile, les catalyses. Tout étant ramené à la chimie, faut-il s’étonner que la vie et la mort se rapprochent et s’unissent? L'une et l’autre ne sont-elles pas des manifestations chimiques, et, pur conséquent, n’oiïrent-elles pas une même nature? Ecoutons MM. Robin et Yerdeil à ce sujet : « Après la mort, l’organisme ou les portions d’organisme sont encore le siège d’actes chimiques qui sont analogues aux précédents, considérés isolément, et non dans leur accomplissement simultané, en ce que ce sont des actes chimiques indirects ou de contact; mais ils en différent par l’intensité des actes et la fixité des produits, qui, en définitive, se trouvent être des composés semblables à ceux des milieux ambiants; ce sont les actes chimiques indirects, appelés fermentations ou putréfactions. » La putréfaction et la vie ne diffèrent donc que sous des points accessoires. Ces deux états, si dissemblables pour le vulgaire, et sans doute aussi pour le médecin, sont, pour les cbimialres, constitués par des actes chimiques analogues, actes indirects ou de contact, séparés seulement par l’intensité des actes et la fixité des produits, conclusion que nous nous garderons de combattre.
loo principes de pathologie générale.
§ LVl.
Veut-on voir les auteurs du Traité de chimie anatomique et physiologique défendre et développer leur conception de la vie? 11 faut lire leur réfutation des idées de Liebig. Dans son livre de la Chimie organique appliquée à la physiologie animale et pathologique , et dans ses Lettres sur la chimie, Liebig admet une force vitale pour rendre compte des phénomènes vitaux, de l’accroissement organique et de la nutrition; force vitale qui est en opposition avec les forces chimiques qui interviennent dans les causes de décroissement, et qui se manifeste surtout par l’action chimique et l’absorption de l’oxygéne. Cette absorption n’a lieu par les parties vivantes que si la résistance opposée par la vitalité de ces parties à l’action chimique de l’oxygène est plus faible que cette action elle-même. Nous sommes loin d’accepter ces idées de Liebig, car cet antagonisme entre la force vitale et les forces physiques est la moins philosophique des hypothèses, et les faits la démentent sans cesse. Mais sans nous attacher davantage à réfuter nous-même des idées qui ne sont pas en cause, voici les réflexions qu’elles suggèrent à MM. Robin et Verdeil : « C’est ne pas connaître les liaisons et les différences qui existent entre la chimie et la biologie, que d’admettre une force vitale antagoniste des forces chimiques, à la manière de ce qu’on croyait encore du temps de Bichat; c’est ne pas les connaître que de commencer, avant d’observer minutieusement comment est constitué l’organisme, par admettre une force vitale, ou agent vital immatériel, en conflit continuel dans l’organisme avec les forces physiques; de telle sorte que si la force vitale abandonne celui-ci ou une de ses parties, les forces chimiques seules en maintiennent l’existence jusqu’à ce que les forces extérieures (lumière, chaleur) vainquent l’attraction. N’est-ce pas personnifier la vie et méconnaître que c’est un nom désignant un ensemble de phénomènes, les uns dits de la vie organique, les autres dits
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de la vie animale, mais dont la cause première est inconnue pour le plus simple (nutrition), aussi bien que la cause première qui fait que la potasse s’unit aux acides? »
Sans doute, au sens sensualiste, la cause première de quoi que ce soit nous demeurera éternellement inconnue, car on ne peut voir ni toucher une cause quelconque; mais l’entendement trouve la cause dans son activité propre; il en éclaire les effets que perçoit la sensation, les phénomènes qui se succèdent sous nos sens; de la sorte, l’entendement atteint à la raison des choses, à la cause réelle. La cause ainsi comprise, en science, s’appelle force. C’est en vertu d’une force que la potasse s’unit aux acides, et admettre une force n’est pas admettre une imaginaire entité, ni poser celle-ci en conflit avec des faits positifs. Loin de là, il n’y a de positifs que les faits compris par leur cause, et en dehors, on n’a que des images sans réalité, un vain exercice des sens. Conclure à l’existence d’une force vitale, c’est uniquement avancer que la vie dépend d’une cause, d’une force propre, et non des forces physiques ; mais les auteurs du Traité de chimie anatomique repoussent cette autonomie vitale. Qu’ils nous disent donc, point qu’ils ont oublié d’éclaircir, pourquoi les catalyses métamorphosantes ou isomériques et les catalyses dédoublantes, comprises, par eux, sous le nom d’actes chimiques indirects, constituent, dans certains cas, la vie, et, en d’autres cas, la mort; pourquoi, parmi ces actes, les uns s’accomplissent sans que l’organisme se détruise, et pourquoi les autres aboutissent à cette destruction !
Mais, disent-ils encore, la vie n’est qu’wn nom désignant un ensemble de phénomènes. Veulent-ils ainsi constituer la science en un immense nominalisme, et ne voir partout qu’apparences et noms pour les désigner? Nous voilà ramenés, dès lors, à l’histoire descriptive la plus étroite, bien loin de toute science proprement dite, de toute médecine, de toute connaissance réelle et pratique. Pas une aflirmation, pas une ébauche d’art
no peuvent sortir île cette description de formes, quelque avancée que des sens armés de tous les secours la poussent. Mais ce nominalisme, MM. Hobin et Verdeil ne le respectent pas. Tout en professant que la vie n’est qu’un ensemble de phénomènes, ils invoquent aussitôt une raison de ces phénomènes, et, par conséquent, une raison de la vie, à savoir : les forces physico-chimiques. Cette raison nous en paraît si peu une, que nous leur accorderons volontiers, si cela les sauve, à leur gré, du reproche d’inconséquence, que c’est comme n’en donner aucune.