LVII
A Haller remontent, non pas les inspirations générales qui ont suscité les systèmes des propriétés vitales, mais le grand fait qui leur a fourni le vêlement nouveau dont l’éclat a longtemps entraîné les médecins. L’irritabilité expérimentalement élablie par le fondateur de la physiologie moderne a été le point de départ de toutes ces conceptions hypothétiques, dont la dernière expression appartient à Broussais. Celle irritabilité, dont l’apparition parmi les faits scientifiques produisit une émotion si profonde, condamna sans retour le mécanisme de Boerhaave et le solidisme brutde Fréd. Hoffmann; à l’opposé,
elle balança et rejeta au second plan l’animisme de Stahl et de Sauvages, que Bordeu colorait et vitalisait déjà obscurément que Barthez allait couvrir d’un manteau philosophique nouveau. Ce n’est pourtant pas que Haller eût fermement rattaché son irritabilité à la vie seule, et répudié nettement toute interprétation mécanique. On n’est pas sans danger disciple de Boerhaave. Après avoir comparé l’irritabilité avec l’élasticité et autres propriétés mortes, et après avoir proclamé la différence essentielle qui les sépare, Haller, néanmoins, arrive à croire que cette irritabilité dépend du gluten de la fibre et de l’élasticité de celui-ci. Plus tard, il recule devant une explication aussi précise, et se retranchant dans des termes vagues, mais non moins entachés de mécanisme, il dit que l’irritabilité doit dépendre de la fabrique de la fibre. Cependant il ne réussit pas à éteindre sa découverte, et l’irritabilité, par son nom même, impliquait la négation de toute assimilation ou analogie prise en dehors du monde vivant. Elle devint le phénomène organique par excellence; elle fut attachée à la fibre comme propriété inséparable et caractéristique ; elle distingua la trame élémentaire et la vie des tissus vivants, de toutes les trames et de toutes les existences étrangères à l’animalité.
De la physiologie, où elle occupait encore une place spéciale et seconde, Cullen et Todé transportèrent rapidement cette conception dans la pathologie, en localisant dans le système nerveux le principe irritable et sensible. Chacun de ces médecins fonda, en sens inverse, sa pathologie sur cette base organique : Cullen, en supposant un affaiblissement du principe irritable, une atonie primitive du cerveau et des nerfs, comme cause première de la plupart des maladies ; et Todé, une irritation dusensorium commun, du système nerveux, comme cause ordinaire de ces mêmes maladies. Mais cette systématisation des propriétés vitales et cette application de l’irritabilité hallériennedemeuraienttimides, spéciales, bornées à la pathologie. La systématisation large et absolue fut proposée et soutenue
DE LA VIE
par deux hommes fameux, Brown et Broussais. Ceux-ci, rigoureux logiciens, comprirent que pour établir solidement leurs explications pathologiques, il ne fallait pas les borner à la maladie et aux fièvres, mais les étendre à la vie elle-même, assurés que de là elles embrasseraient tout et domineraient invinciblement. Brown agrandit Cullen; Broussais transfiguraTodé; et ainsi ils fondèrent les célèbres systèmes (pii portent leur nom.
Brown commença par établir que l’homme et les êtres vivants ne diffèrent des corps inorganiques que par la propriété d’élre excités, de façon que les fonctions propres de la vie puissent s’exécuter. Première affirmation qui contenait en elle tout le monde d’erreurs qui devait en sortir. Les agents capables d’exciter le corps vivant sont de deux sortes : agents extérieurs ou contenus dans les cavités et vaisseaux, tels que les aliments, l’ai:’, le sang, les fluides sécrétés, et les objets extérieurs; et, en second lieu, certaines fonctions du corps lui-même, comme les contractions musculaires, l’action cérébrale que provoquent les sensations, le travail de la |>ensée, les passions.
Ces agents divers constituent les puissances incitantes, et la propriété fondamentale qu’ils mettent en jeu s’appelle instabilité. L’incitation est le résultat de l’action des puissances incitantes sur l’incitabilité : c’est la vie elle-même tout entière. La vie, n’étant ainsi qu’une incitation, est un état forcé, commandé par le dehors; elle a besoin d’être incessamment entretenue par l’action des incitants ; et pour que celte action des incitants s’accomplisse, il faut qu’il y ait de l'incitabililé. Que l’action des incitants cesse, ou que l’incitabililé s’éteigne, la mort s’ensuit. Quant à ce qu’est l’incitabilité dans son essence, et comment les puissances incitantes l'affectent, c’est un problème insoluble, et qui d’ailleurs importe peu ; il suffit de savoir qu’elle est, et non quelle elle est, et que la vie repose sur elle, n’est qu’elle en exercice, que l’incitation, en un mot : c’est le nom sous lequel a été désigné le système de Brown.
PRINCIPES f»E PATHOLOGIE GÉNÉRALE.
Broussais réduit la vie A d'aussi étroites et trompeuses proportions. La vie consiste dans la propriété de sentir et de se mouvoir, propriétés qui n’en sont qu’une pour Broussais, et qu’il appelle du nom de contractilité ; ce terme a pour synonymes; ceux A' irritabilité et A' excitabilité. La contractilité ne se révèle que sous l'influence des excitants. Ces excitants sont de deux ordres : ceux qui agissent sur les organes des sens et ceux qui agissent sur les muqueuses intérieures. Dans tous les cas, l’excitation se communique aux autres tissus sous l’influence des sympathies. Les organes des sens et les muqueuses sont donc le foyer de l’irritabilité et le point de départ de tous les phénomènes organiques. La santé, l’harmonie desfonclions se maintient, lorsque jl’excilat ion conserve une juste mesure, en rapport avec la tolérance des organes pour l’excitation. Si l’excitation dépasse cette mesure, il y a surexcitation, irritation; si au contraire, mais le cas est rare, l’excitabilité est trop faiblement excitée, il y a débilité. La vie en puissance n’est que l’excitabilité; l’excitation est la vie agissante et manifestée. Broussais admet, en outre, ce qu’il appelle la chimie vivante, c’est-à-dire une force qui préside aux phénomènes de composition et de décomposition. Mais celte force est un simple moyen d’entretien, et non un principe de vie; celui-ci demeure tout entier dans la propriété vitale de contractilité et d’irritabilité. Cette chimie vivante n’a donc qu’un rôle secondaire et ne compte pas dans l’ensemble systématique. Aussi, ce rôle effacé, étranger en quelque sorte à l’ordre vital, s’affaiblit de plus en plus dans les développements du système, et n’y laisse aucune empreinte saillante.
tjuesonl ces conceptions congénères de Brown et de Broussais? Sont-elles un affranchissement du philosophisme de la sensation, animent-elles l’organisation de forces propres, lui
nK LA VIE.
donnenl-elles l’unité et l'action spontanée, lui fournissent-elles une cause active de forme et de développement, une raison finale d’activité? Rien de tout cela : les propriétés vitales, données pour raison de la vie, sont une forme du sensualisme, impuissante, comme toutes les autres, à nous livrer la vie réelle, à exprimer la raison première de l’organisation. Ces formes physiologiques trahissent le besoin de reconnaître aux êtres vivants une nature propre, et de les séparer radicalement du monde anorganique. Elles ne satisfont qu’en apparence à cet impérieux besoin; bientôt elles rangent sous les lois mécaniques et physiques cet organisme qu’elles prétendaient affranchir. Elles font de l’organisme un mécanisme à part, sans rapport commun, au point de vue de sa constitution et de son jeu, avec les autres mécanismes; mais elles le laissent mécanisme, et c’est tout dire.
Pour saisir d’un coup d’œil l’étroite sujétiondu physiologisme aux principes du raécanicisme, il suffit de réfléchir aux mots de propriété, expression fondamentale du système, et le seul écho que l’on n’en ait pas aujourd’hui répudié. Ce mot exclut radicalement l’idée de cause, de force et de vie. 11 ne constitue rien par lui-inème; il ne saurait livrer la raison d’une existence quelconque; il exprime uniquement les qualités extérieures et accessoires, la modalité phénoménale de la substance. Les propriétés de la matière s’adressent directement à nos sens; elles traduisent le genre de sensation que la matière provoque; elles ne trahissent ni lu force qui l’anime, ni ses déterminations propres, ni le but proposé à son activité.
Ce serait s’abuser de croire qu’il n’y a là qu’une dispute de mots, et qu'il est loisible de transporter aux propriétés le sens légitimement attaché aux forces. Ce transport est impossible. Ce qui est exclusivement conçu et exprimé au nom de la sensation, ne peut servir à concevoir et à exprimer une notion première, l’idée de force et d’activité. Une propriété appartient a une matière; mais celle matière est constituée en dehors
de celle propriété, et non par la puissance de la propriété. Une propriété n’est pas une activité qui puisse engendrer et pro duire par elle-même ; la propriété est un résultat de la constitution matérielle, et non une cause de cette constitution : aussi l’idée fondamentale du système des propriétés vitales se confond-elle, en dernière analyse, avec l’idée de la vie résultat, formule déclarée de l’organisme.
Ces vérités deviennent plus manifestes encore dans leur application médicale et physiologique. Pour mesurer la distance infinie qui sépare la propriété de la force, il n’y a qu’à essayer de comprendre comme forces, l’incitabilité et l’irritabilité, telles que les ont conçues Brown et Broussais. On se heurte aussitôt à l’impossible. Ce sont, quoi qu’on fasse, des propriétés que la sensation nous montre inhérentes à la matière organique, et non des forces qui fondent et animent cette organisation. L’irritabilité a besoin d'une organisation préexistante pour support ; elle ne crée pas l’organisation en se réalisant activement dans sa création. Elle est, si l’on veut, une disposition à une cause spéciale de mouvement, et non une cause qui se meut en un développement visible, en une union profonde et infinie avec l'effet qu’elle régit et soutient.
Et, en effet, qu’on veuille bien le remarquer, dans l’incitabilité comme dans l’irritabilité, la force, la cause de mouvement ne vient pas du dedans, n’est pas partie essentielle de l’organisme, n’est pas l’organisme lui-même ; elle est fournie par le dehors, par les puissances incitantes. Aussi la vie n’est point l’incitabilité ni l’irritabilité, mais l’incitation et l’irritation. L’irritabilité est la condition et le support de l’incitation ; mais elle est impuissante à se mettre en jeu, de son propre mouvement, à se tourner par elle-même en incitation, à se convertir spontanément en vie. De même la disposition des ressorts d’une machine est la condition et le support du mouvement qui appartient à la machine, mais non le principe de ce mouvement. Celle machine, non plus que l’organisme qui n’exisle que
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cumiiie incilabililé, ne vont par eux-mènies. Il faut i|u’une |iuissance étrangère les sollicite et les mette en branle. Dés lors, le mouvement produit est évidemment mécanique, passif, et en outre aveugle, dans l’organisme qui le reçoit et le transmet fatalement ; car la raison et la cause en sont en dehors. L’organisme conçu comme un ensemble de propriétés subit et transmet le mouvement, mais ne se meut pas en vertu d’une activité propre. Ce mouvement ne se maintient dans sa régularité que si les propriétés de la matière organisée sont suflisamment intègres, ou que si la cause sollicitante n’est ni trop énergique, ni trop faible. Trop ou trop peu d’excitabilité, trop ou trop peu de puissance excitante, gAtent le mouvement, et la succession régulière des actes vitaux. Tout donc résulte de l’arrangement organique qui répond du maintien et de la mise en action de l’incitabilité ; et si la cause incitante est en excès ou en défaut, c’est encore sur la matière organique que retentira le trouble premier. Les systèmes des propriétés vitales cachent donc les mêmes aboutissants que l’organicisme reconnaît ouvertement, et ne sauraient, en conséquence, constituer un progrès dans la connaissance réelle de la vie.
Ce n’est pas comme propriétés que l’on peut concevoir les manifestations actives et variées de la vie. Il faut employer, dans ce cas, le mot de faculté, qui traduit la force dans ses directions spéciales. Les facultés de la vie en sont les diverses modalités. Les corps vivants ont la faculté de se mouvoir, de se contracter, de sentir, de se déterminer, de croître par génération, et non la propriété de se mouvoir, dose contracter, de sentir, d’engendrer.
Le mot de propriété a cependant une acception légitime en notre science : c’est alors qu’il s'agit de certains modes d’être, absolument passifs et accessoires de la matière organique. Ainsi, on dit avec raison que l’épiderme a la propriété d’être imperméable et incorruptible ; le tissu libreux a la propriété d’être très ferme, résistant et inextensible ; le tissu jaune a la
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propriété d’être extensible et élastique ; le sang, hors des vaisseaux, a la propriété de se coaguler, et de se séparer en deux parties, sérum et caillot. Voilà des propriétés, parce que ce sont, non des manifestations actives de la matière vivante, mais un résultat de la constitution moléculaire de la matière organique. Étrangères aux conditions vitales, elles appartiennent au cadavre tout comme au corps animé.
Les physiciens ont, en général, bien compris le sens indélébilement attaché au mot de propriété. Les systématiques physiologistes se sont laissé surprendre aux apparences, lorsqu’ils ont cru que pour les physiciens, la gravitation, l’attraction moléculaire, l'affinité chimique, étaient des propriétés. Ce mot a pu leur être appliqué dans les rangs inférieurs et obscurs de la physique, et en dehors de tout esprit de système, de toute idée philosophique. Mais pour les physiciens qui ont conscience de la valeur des termes, l’attraction et la gravitation sont des forces régissant chacune un monde de phénomènes. ta matière n’est pas inerte et seulement douée de propriétés, mais active et pourvue de forces.
Cette confusion de la notion de force et de propriété fut l’une des grandes erreurs de Bichat, qui prétendit donner à des propriétés la puissance et l’action qui n’appartiennent qu’aux forces. Les propriétés, dit-il, président aux phénomènes ; elles en sont le principe ; elles sont le mobile premier auquel il faut constamment remonter, quels que soient les phénomènes respiratoires, circulatoires, fébriles que l’on étudie. La doctrine des propriétés vitales est, en médecine, ce que dans les sciences physiques est la doctrine qui montre la gravité, l’élasticité, l’affinité (1), etc., comme principes primitifs de tou
(|) Bichat et, apres lui, tous les organiciens, quand ils dissertent sur les forces ou propriétés de la matière brute, rangent l'élasticité sur la même ligne nue la
DK LA VIE.
les laits observés ilans ces sciences ; le rapport des propriétés comme causes avec les phénomènes comme effets, est un axiome presque fastidieux à répéter aujourd’hui en physique, en chimie, en astronomie, etc. Souvent même Bichat emploie comme svnonvme de propriétés vitales l’expression de forces vitales, et prétend tout ramener, en physiologie, à l'exercice normal de ces forces, comme tout, en pathologie, à l 'altération de ces forces. Ce qui a porté quelques-uns de ses admirateurs les plus passionnés à lui reprocher d’être ultra-vitaliste,etde n’avoir pas vu que plusieurs de ses propriétés vitales se réduisaient aux propriétés de la matière brute : reproche immérité, car sur la pente où il était engagé, Bichat devait aller, et, en effet, est allé droit à l’organicisme. Si à ces idées générales sur les propriétés, on ajoute la détermination des propriétés reconnues par lui, el qui sont la sensibilité organique, la contractilité organique insensible, la contractilité organique sensible, la sensibilité animale, et la contractilité animale, et la localisation de chacune de ces propriétés sur des appareils organiques spéciaux, on a l’ensemble de cette systématisation dont la fortune pbv siologique et médicale dut sembler impérissable.
C’est en vain que Bichat lutte contre le sensualismè qui l’opprime déjà. Les propriétés qu’il voulait spiritualiser et élever à la force, demeurent, malgré lui, sans souffle el comme incapables de soulèvement spontané. Vainement, en outre, il les multiplie pour embrasser la vie tout entière, celle-ci lui échappe
gravitation, que l'attraction moléculaire, que l'affinité chimique. Il y a là une erreur que nous ue pouvons pas ne pas relever. La gravitation et l'affinité sont des causes ou forces, et les physiciens ne les ont jamais envisagées que comme telles. Mais nul n’a considéré de la sorte l’élasticité. Celle-ci est une propriété de même rang que l'imperméabilité, l'extensibilité, etc. C'est un mode d’être de la matière constituée ; elle n’est pas force constituante de cette matière. Ces distinctions sont essentielles, et une science qui veille sur ellc-mème ne doit pat les méconnaître.
112 TRINCirES DE PATHOLOGIE GENERALE,
dans son unité comme dans son activité; et il ne reste qu’un bizarre assemblage de ressorts, d’appareils et de tissus, manifestant sans ordre et sous une impulsion fatale, des propriétés que rien ne relie dans un but commun. Les propriétés de Bichat, comme l’irritabilité et l’incilabilité, ne sont qu’attachées à l’organisation, et qu’un résultat de la constitution organique. Elles ne sont pas actives au sein de l’organisation, et n’en fournissent pas la raison d’être, la cause première invinciblement attachée à l'effet. Elles ne sont pas l’organisme lui-même, naissant, se développant, agissant par son activité propre ; une force, en un mot. Elles expriment certaines qualités du corps vivant, non des facultés spontanées, entrant en jeu en vue d’un principe et d’un but qu’elles ne perdent jamais, ou mieux qui s’identifie avec elles. Le physiologisme de Bichat rentre donc dans le mécanicisme, comme celui de Brown et de Broussais. Quelque distance qu’il établisse entre l’organisme et un mécanisme physique, cette différence ne touche qu’au mode spécial du mécanisme, mais non au principe même qui en fait un mécanisme.
Ce n’est pas seulement l’activité que les propriétés vitales enlèvent à l’être vivant ; elles lui enlèvent encore le fondement de l’unité, sans lequel l’être n’existe pas, et l’activité est impossible. C’est là un reproche capital et qui s’étend à toutes les explications sensualistes de la vie. Que l’on fasse de la vie un résultat de l’organisation, qu’on la soumette aux seules forces physiques, qu’on la considère comme une suite de réactions chimiques, ou qu'enfin on la place dans l’incitabilité, dans l’irritabilité, ou dans les cinq propriétés vitales de Bichat, toujours l’idée d’unité en est effacée sans retour. Dès lors ce n’est plus la vie, une activité nécessaire, une force; car l’unité implique toute cette suite de choses. Où serait l’unité dans les données systématiques fournies par la sensation? La sensation peut-elle livrer autre chose que la dissémination, qu’une multiplicité éparse, que des faits isolés? Et la vie, qu’est-elle sans
UK L.l Vit
l’unilé'f Un amas de phénomènes incohérents, d'excitations, de contractions, de sensations, se soulevant sans but fixe, sans autre lien réciproque que des rapports mécaniques, localisés à leur origine sur tel ou tel point île l’organisme, effets topiques, et non détermination du moi lui-même, du moi agissant en vue d’une fin réglée, un et multiple à la fois; un, parce que c’est l’être tout entier qui sent et se meut ; multiple, car cette unité se dépense par des voies diverses et en une action incessante.
Que l’on se reporte d’ailleurs aux premiers rudiments du germe, à cette vésicule que la fécondation met en mouvement, alors que l’unité de l’être est à son summum, prédominante et presque seule, tandis que la variété des parties, des organes et des fonctions apparait à peine; quel peut être à cette première apparition de l’être le rôle des propriétés vitales? Pourraient-elles se caractériser chacune sur cet atome organique où la matière est si peu et la force si puissante? Elles seraient certainement impuissantes à s’y spécialiser, car les modalités de la vie sont ici effacées, pour laisser place à la vie ellemême, dans son expression pure, dans son intégrité, dans son activité fondamentale. Ce n’est pas sur l’embryon que ces systèmes qui morcellent la vie, se pourraient imaginer, et cela seul les condamne. C’est que la vie, quelque loin qu’en soit poussée l’analyse, est plus étendue et plus profonde que tous ses attributs; aucun d’eux ne la manifeste entière; l’ensemble même de tous ses attributs et de toutes les fonctions ne l’épuise pas, car il reste par delà tous les rayons eux-mêmes, le foyer d’où ils émanent.
Aussi la définition de liiehat, la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort, ne fournit-elle pas une notion réelle et nette de la vie? Celle-ci est une avant tout, n’est pas un ensemble de fonctions, mais une vaste fonction, une dans sa cause, quoique complexe dans ses effets, simple et harmonique, quoique développée en phénomènes multiples et divers.
l'RINCll’ES DE l'ATUOLOGIE GÉNÉRALE.
Iticlnit lui-même le sentait, puisqu’il la suite de cette définition si analytique dans son apparence synthétique, il parle d’un principe permanent de réaction, qui est celui de la vie. 11 rentre ici dans une synthèse, étroite et incomplète comme celle de Brown et de Broussais, mais qui néanmoins devient un point de ralliement, et réunit dans une interprétation commune, quoique erronée, tous les faits vitaux. Les cinq propriétés vitales, au contraire, livrées à leur isolement, éparpillent la vie, l’émiettent et la dissolvent, au point de la perdre, et de ne la jamais retrouver une et entière dans un seul acte vital.
De fausses analogies tirées des sciences physiques, et que ne rectitiait pas une philosophie déviée, avaient contribué à voiler aux yeux de Bichat l’unité vitale. Dans les sciences physiques, en efl'et, on admet plusieurs forces, mais c’est pour satisfaire à plusieurs ordres de faits. Ces ordres de faits demeurent, d’ailleurs, distincts et supportent des sciences distinctes, quoique liées les unes aux autres et s’entraidant. C’est ainsi, par exemple, que la physique proprement dite, la chimie, l’astronomie sont des sciences distinctes et correspondent à l'attraction moléculaire, à l'affinité, à la gravitation. Une seule de ces sciences peut même se prêter à l’admission de plusieurs forces ou causes; la physique, en outre, de l’attraction reconnaît l’électricité, la lumière, le calorique. La physique est alors comme la réunion de plusieurs sciences et de plusieurs ordres de phénomènes. Toutes ces éludes conservent une sorte d’indépendance; l’une sert a l’autre, mais sans y conduire comme h une dépendance naturelle, l’eut-il en être de même pour la vie? Celle-ci peut-elle se subdiviser en plusieurs sciences et correspondre à plusieurs forces isolées, à différents ordres de faits? L’être humain n’est-il pas un, la vie une, la science qui en traite, une; et peut-on en morceler l’étude comme celle des mondes visibles? La première condition d’être vrai n’est-elle pas d’envisager l’économie comme un tout, abstraction faite, bien entendu, de l’entendement et
DE LA VIE
do la force active qu’il révèle, et de subordonner chaque partie et chaque fonction à l’activité de l’élément général? Pourquoi dans l’étude des sciences physiques a-t-on divisé les ordres de faits et multiplié les forces? Parce que l’esprit humain était trop faible pour embrasser dans son unité, et d’un seul regard, l’universalité des choses; parce qu’il ne pouvait saisir l’existence une et à la fois multiple des mondes, pas mémo de celui que notre pied foule et que notre main s’efforce d’analyser. Devant donc la grandeur disproportionnée, sinon l’infini du sujet, on s’est vu obligé à ne considérer qu’une face après l’autre, et souvent même une faible étendue, un point de ces faces. Mais quelle est la tendance, à mesure que les connaissances grandissent et que les sciences s’étendent sur la nature, au point de se rencontrer et de se pénétrer? C’est de réduire les forces, et en dominant par un effort nouveau ces sciences agrandies, les esprits avancés entrevoient déjà la science du tout, et pressentent l’unité des forces comme le couronnement suprême des sciences sous lesquelles on avait partagé le monde physique. Mais l’être vivant est un ensemble que notre regard mesure, qui se meut entier sous nos yeux, qui ne nous apparaît jamais divisé, qui se sent un en chaque partie, et que nous ne pouvons concevoir par morceaux isolés, sous peine de concevoir en même temps sa destruction. Son unité ne peut être l’aboutissant de nos efforts scientifiques; elle doit en être le point de départ.