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Présenter Barthez comme le fondateur direct et convaincu du double dynamisme, résumer sa pensée dans l’admission banale d’un principe vital comme cause des phénomènes vitaux, c’est apprécier superliciellement l’œuvre de ce médecin. Barthez est une ligure autrement complexe. 11 n’est pas d’homme qui s’enveloppe de plus de réticences, qui, sous des allures de logicien sévère, cache de plus audacieuses contradictions, et sous l’affirmation absolue, plus de doutes réels.
Barthez, dans un Discours préliminaire , pose les bases de la philosophie qu’il appelle naturelle, et sur lesquelles il va édifier la science de l’homme. Comme tout son siècle, Barthez est sensualiste en philosophie. Les faits et l’expérience lui paraissent l’unique source de connaissance, et l’on sera, selon lui, d’autant plus près de la vérité que l’on s’attachera plus étroitement à ce que l’expérience révéle à nos sens. « La philosophie naturelle, dit-il, a pour objet la recherche des causes des phénomènes de la nature, mais seulement en tant qu’elles peuvent être connues d’après l’expérience. » Comment les causes des phénomènes peuvent-elles être connues d’après l’expérience? La cause ou la force est-elle du domaine de la perception externe? La contradiction apparaît dès les premières lignes de l’œuvre; l’auteur y répondra par des contradictions nouvelles.
Le sensualisme n’admet comme méthode scientifique première cl réelle que l’analyse ; la synthèse est un simple artifice propre à disposer les matériaux recueillis par l'analyse, et à eu faciliter le maniement. Barthez suit ces errements, et la synthèse dont il abuse dans ses écrits, n’est qu’une apparence, une expression générale destinée à représenter d’une manière commode les faits analytiques, sans leur adjoindre un élément nou-
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veau, sans les animer el les soutenir d’un souille propre. Celle pensée se dégage de tout le Discours préliminaire , les lignes suivantes l’expriment ouvertement : « Dans cette manière de procéder, pour faire des progrès solides dans la philosophie naturelle, il faut donc employer successivement une méthode analy tique et une méthode synthétique.
» Cotes et Dalembert ont bien vu que, suivant Newton, la méthode analytique consiste à procéder des expériences et des observations sur les phénomènes du mouvement, aux forces qu’emploie la nature pour les produire, et aux lois les plus simples de ces mêmes forces ; et qu’ensuite par la méthode synthétique, on explique l’ordre et la disposition d’autres phénomènes qui dépendent immédiatement des premières lois de ces forces, qu’on prend comme déjà connues et constatées. »
Ainsi, au début et souveraine, méthode analytique pour découvrir les lois premières ; synthèse ensuite, pour résumer et dégager cet enseignement supérieur ; à l’aide de celte synthèse, on explique l’ordre des phénomènes accessoires, dépendants des lois les plus simples fournies par la méthode analytique. Synthèse toute nominale, et qui va entraîner dans le nominalisme les réalités de la nature vivante. L’analyse fournira donc les éléments de la notion de cause ; puis la synthèse, c’est-àdire une dénomination générale servira à employer la cause analytiquement perçue. Barthez exprime ce faux et étroit méthodisme par des mots qui se repoussent, la cause expérimentale. « Dans la philosophie naturelle, dit-il, on ne peut connaître les causes générales que par les lois que l’expérience réduite en calcul a découvertes dans la succession des phénomènes. On peut donner à ces causes générales, que j’appelle expérimentales, ou qui ne sont connues que par leurs lois que donne l’expérience, les noms synonymes et pareillement indéterminés, de principe, de puissance, de force, de faculté, etc. » L’expérience, réduite en calcul ou non, ne découvrira jamais
une cause, ni la loi qui traduit la cause; parce que la cause et
la loi no touillent pas sous le sens, et que le calcul ne saurait ajouter à l’expérience un élément qui la conduise à la notion de cause. Rien n’autorise celui qui ne croit qu’à l’expérience, à invoquer la notion de principe, de puissance, de force. Lu cause et la force comportent les idées de nécessité et d’universalité, absolument étrangères à l’inévitable contingence des phénomènes et de la sensation. 11 y a donc inconséquence manifeste à partir de l’expérience pour arriver à la cause.
Pour dissimuler cette inconséquence et pour l’affaiblir, Barthez s’efforce de sensualiser la notion spiritualiste de cause, de la pervertir, de la réduire aussitôt qu’entrevue, aux plus étroites proportions. Il en fait une fiction pure, un produit arbitraire de l’imagination, un mot, et une convention. « L’expérience, dit-il, ne peut nous faire connaître en quoi consiste essentiellement l’action d’une de ces causes quelconques (comme, par exemple, celle du mouvement des corps qui est produit par l’impulsion), et elle ne peut manifester que l'ordre et la règle que suivent, dans leur succession, les phénomènes
qui indiquent celte cause Lorsque l’homme voit qu’un tel
phénomène succède constamment à tel autre, il est généralement porté à croire que le phénomène qui précède a une force productrice du second , quoiqu’il ne puisse comprendre la nécessité d’action qu’il attribue à cette force productrice »
11 accentue plus nettement encore son scepticisme : « 11 ne parait pas qu’aucune opération corporelle, ni aucune action de l'Ame sur ses propres facultés ou sur ses idées, puissent nous faire concevoir la force agissante des causes ou le rapport nécessaire qu’elles ont avec leurs effets.
s Dans la succession des phénomènes naturels, rien ne nous présente l’idée de la causalité ou de la liaison nécessaire de la cause avec l’effet. Mais quand la succession d’un phénomène à un autre est constante, l’esprit humain qui l’observe assidûment, et qui souvent peut meme la prévoir, est porté à croire
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que ces phénomènes se succèdent parce qu’ils sont enchaînés l’un avec l’autre.
» L’imagination, qui voit tous les changements commedépendants d’une action, ou d’un mouvement, rapporte cette liaison intime à l’idée d’un pouvoir nécessaire qui réside dans le phénomène antérieur, et qui agit pour produire le phénomène immédiatement suivant.
» L’idée de cette puissance est donc une fiction de l'imagination. Mais l’esprit humain donne à cette puissance, dont l’idée est indéterminée, le nom de cause. A force de voir comme constante la signification de ce mot de convention, dont il fait un usage perpétuel, il est enfin entraîné à croire que l’idée même que ce mot désigne a de la réalité. »
Nous ne nous arrêterons pas à montrer combien ces conceptions sensualistes demeurent éloignées de l’idée vraie et féconde de cause ; elles condamnent l’esprit à une immobile et stérile impuissance, au lieu de voir en lui une activité, une spontanéité libre, se développant dans la notion mère de causalité, et créant, par et en elle, les sciences humaines. Deux mots résument la philosophie naturelle de Barthez : doute sur les réalités des choses ; vaste nominalisme pour suppléer aux certitudes qui échappent. Voyons-en l’application à la science de l’homme vivant.