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La comparaison des phénomènes vitaux avec les phénomènes physiques démontre, suivant Barthez, que les lois qui régissent les premiers, diffèrent de celles qui commandent .aux seconds. 11 faut donc admettre que les causes des phénomènes sont différentes. Les phénomènes vitaux se groupent, et chaque groupe naturel correspond à des causes, à des forces que l’on dénomme spus un terme spécial, suivant le groupe. Ainsi se trouvent établies les forces sensitives, motrices et autres. Mais ces forces ne sont pas isolées et indépendantes ; elles se correspondent,
au contraire, s’unissent de manière à paraître ne faire ipi’un seul tout. Il semble donc qu’une même cause enchaîne ces groupes de phénomènes, et ces forces diverses, qui ne seraient ainsi que les actes variés de la cause unique. En outre, toutes les fonctions de l’économie concourent à un même but, el l’unité de l’être vivant est un fait incontestable d’observation. Une induction légitime conduit donc à l’admission d’une cause unique delà vie; Barthez appelle cette cause principe vital. Mais ici va paraître la pensée particulière de Barthez, et sa fidélité à la méthode tout analytique et expérimentale qu’il lient pour la philosophie même des sciences naturelles.
En effet, au lieu de pénétrer largement l’idée de cause ou de force, qui devrait être l’idée mère de la doctrine, il n’y arrive qu’en hésitant, et sur l’autorité d’une analyse incertaine. Au lieu de rechercher les conditions d’être, les rapports nécessaires de la cause avec les phénomènes, il étouffe celle-ci, il la réduit à un moyen artificiel de classification, destiné à retenir l’élan de la pensée, afin qu’elle ne s’égare pas dans de vaines illusions. Dans ce but, il fait du principe vital une pure convention; il réduit cette cause au rôle d’une inconnue, remplissant les mômes fonctions que les lettres a: et y dans les mathématiques. Celle comparaison le séduit et lui parait une vue supérieure. Elle est pourtant vide et trompeuse. Les lettres x et y, mathématiquement employées, représentent parfaitement les chiffres dont elles tiennent place. Ce sont des valeurs indéterminées plutôt qu'inconnues; elles jouissent de toutes les qualités des nombres, se divisant ou se multipliant à volonté. Par conséquent elles laissent aux lois du calcul toute leur pureté, et conduisent à des résultats aussi certains que si elles étaient déterminées comme valeur particulière. En est-il ainsi du principe vital? Ce mot, d’après Barthez, tient lieu d’une inconnue; c’est une valeur x et y. Mais quelle est la nature générale de cette inconnue? A quelle espèce de choses, d’êtres ou de valeurs se rapporte-t-elle ? Ce n’est plus une inconnue
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dans un ordre connu; c’esl une inconnue dans l’inconnu même. Eu malhématiques, les lettres algébriques indiquent un nombre indéterminé, il est vrai, mais nombre toujours : en médecine, l’x principe est-il une force, un être matériel, une âme, un résultat de l’organisation, une simple modalité de la substance organisée? Chacune de ces choses, indifféremment, dit Barthez. Quoi ! même un résultat de l’organisation? Oui, répond-il, cela est possible; et ce oui, nous le croyons, traduit sa secréte pensée. Qu’est donc une doctrine qui dés ses premières affirmations ne repousse pas invinciblement une semblable possibilité, et qui permet à ceux qui croient que la vie est un résultat, de donner la main à ceux-là, par exemple, qui, avec Stahl, la croient produite par l’uuion de l’àme et du corps? Qu’est une doctrine qui ne perçoit rien des conditions nécessaires de l’activité vitale, et flotte incertaine d’uu doute à l’autre?
Celte conception d'un principe vital, purement nominal, est la conception vraiment neuve de Barthez, et elle découle de l’application directe de ses principes de méthodes. « On n’a pas su ou voulu m’entendre, écrit-il, quand on a assuré que je fais consister la nouveauté de ma théorie (ou manière de voir) en physiologie et en médecine, dans l’adoption d’un principe vital, comme d’un être dont il suffisait de supposer l’existence et l’action pour expliquer toutes les fonctions de la vie. 11 ne m’importe qu’on attribue ou qu’on refuse une existence particulière et propre à cet être que j’appelle principe vital. * C’est donc à une supposition, à une vaine formule qu’aboutit la longue analyse de Barthez. Sa synthèse ne consiste point dans l’expression de vérités premières et de principes évidents, embrassant étroitement les faits d’une science et les enchaînant par les causes et les forces ; elle est un mot, une convention, une forme écrite dont le fond est sans importance. Ce mot et cette convention ne sont qu’à une fin, celle de classer les phénomènes sans engagement ni idée préconçue, sans faire
intervenir entre eux une notion intermédiaire qui leur serve de lien et en fournisse la raison ; mol et convention enfin servent à chasser toute idée des réalités vivantes, toute certitude des choses, toute intelligence assurée des faits vitaux.
« Une solution indéterminée, dit-il encore, abrège le calcul analytique des phénomènes, calcul dans lequel on ne peut substituer aucune explication qui ne soit hypothétique, et qui ne rende les propositions où on la fait entrer, inutiles ou fausses. » Ainsi, tant de considérations solennellement émises, tant de prétentions à la création d’une théorie nouvelle de la rie, tout cela aboutit à quoi ? A une simple abréviation du calcul analytique des phénomènes. 0 puissance du sensualisme pour conduire au néant toute vérité entrevue, toute saine aspiration !
Comment donc l’illustre chancelier de l’école de Montpellier est-il devenu l’un des chefs de la philosophie médicale ? comment a-t-il formulé tout un ensemble doctrinal, avec le sensualisme pour méthode et le scepticisme pour aflirmation première? C’est que, tout inflexible logicien qu’il paraît être, Barthez arrive d’un bond à l’exlrème inconséquence, la plus signalée, à mon sens, que les médecins, qui s’en permettent tant, aient commise. En effet, sensualisle, il embrasse l’idée de cause qu’il aurait dû repousser; à peine l’a-t-il embrassée, il la diminue, la dessentialise le plus qu’il peut, la réduit à un artifice de langage : arrivé à ce point, après qu’il a pour ainsi dire dissipé dans le dou te la cause première, le fondement même de la science, il reprend audacieusement cette cause, la réalise, )a meut ensuite dans tous les sens et lui soumet tous les phénomènes et actes vitaux. Sceptique, quant à l’existence réelle d’un principe vital, prêt même à avouer comme les plus absolus organiciens que la vie est un résultat, il personnifie cependant
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avec une hardiesse incomparable ce principe douteux, il détermine avec rigueur ce prétendu indéterminé, et parle, sans hésitation et avec une fatigante abondance, de ses affections, de ses déterminations, de ses volontés, de ses idées, de son attention, de son activité. 11 ne conçoit les phénomènes vitaux qu’à travers cette image d’un être complet, sentant, voulant, et agissant. La lecture de scs écrits peut seule faire comprendre à quel point cette personnification hypothétique et toujours présente d’un principe de vie, altère le langage médical et dénature l’observation sincère. Ce n’est plus la nature vivante que l’auteur fait mouvoir devant nous, il n’en a, ni n’en transmet le sentiment ; c’est un perpétuel et pénible retour vers une fiction ontologique qui seule remplit la scène. Cette incessante intervention d’un être imaginaire impose à l’esprit une rebutante fatigue. Cette fatigue, qui ne l’a éprouvée en lisant les Nouveaux éléments de la science de l'homme ?
Les systèmes destinés à se vulgariser et à exercer une influence étendue sont, dans tous les temps, lessystèmessimples, faciles à concevoir et à transmettre. Aussi lesidées barthéziennes se sont-elles simplifiées en devenant le drapeau d’une école; elles ont dépouillé leur allure embarrassée, les doutes qu’elles avaient amassés sur la cause et le principe vital ; ou du moins on n’a conservé ces doutes que comme une réserve pour répondre aux objections que soulevait une affirmation décidée. On a maintenu l’induction pour unique méthode, et sur cette base baconienne, Montpellier a élevé la doctrine du double dynamisme.
Ce double dynamisme, qui rappelle le nom du professeur Lorilat, son infatigable propagateur, consiste dans l’admission de deux principes actifs, surajoutés à l’agrégat matériel et
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constituant ainsi l’organisme humain. Le premier de ces principes, l'âme, le sens intime, est immatériel, insénescent (1), impérissable, et commande à la pensée, au sentiment avec conscience, à la volonté; le second, le principe vital, sorte de medium plasticum, décline, dépérit, se divise même, disparaît enfin avec la vie; il gouverne les phénomènes vitaux proprement dits, les relie entre eux, constitue l’unité de l’être vivant, l’animalité en un mot. Ce second principe s’unit à l’agrégat matériel et sert d'intermédiaire entre le corps et l’âme; il est, suivant l'expression de M. Lordat, une' âme de seconde majesté, l’âme véritable étant de première majesté.
La doctrine de Barthez acquiert dans celle transformation la clarté et la franchise qui lui manquaient; elle demeure toujours superficielle et trompeuse, concevant mal les nécessités fécondes de la notion de cause. Nous avons, en effet, à condamner le double dynamisme par les considérants que nous avons émis au sujet de l’animisme. L’un et l’autre imaginent toujours des causes et des forces affranchies de leurs effets vivants, substantialisés en dehors de la substance qui seule les traduit à l’observation, enlevées à leur activité nécessaire; c’est-â-dire des principes ontologiques considérés dans une existence isolée, indépendante et usurpant l'activité et la détermination spontanées qui n’appartiennent qu’à la vie. Nous l’avons déjà démontré , tout cela, fiction réalisée et abstraction impossible, détruit l’idée de force et crée un être illusoire sur lequel s’égare l’observation et s’édifie une science incomplète, nuageuse, éloignée des interprétations sévères et de la connaissance simple et droite des choses.
Cette systématisation de la vie humaine méritait-elle une préférence marquée sur l’animisme de Stahl? Les deux prin-
(t) Je prends ce mot dans l'acception que M. Lordat lui a donnée dans son livre de l'insdiiMcrnca du sens intime , quoiqu'elle soit philologiquement inexacte : in sénescence ne signifie pas ne pas vieillir, mais s'avancer, au contraire, dans la
viciasse.
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cipes, dit-on, correspondent aux deux ordres de faits vitaux : l’un aux faits, avec conscience, le second aux faits organiques qui s’accomplissent sans éveiller la conscience. Mais, répétons-le avec Slahl et Grimaud, rien n’autorise à regarder le sentiment intérieur comme le caractère nécessaire des opérations de l'Ame. Pourquoi l’àme n’agirait-elle pas avec conscience, réflexion et volonté, dans les fonctions intellectuelles, et par des impressions sans conscience et des déterminations instinctives, et réglées suivant des lois primordiales, dans l’exercice des fonctions organiques? Ce principe unique d’animation, ainsi considéré, n’est-il pas plus simple et plus magistral que cette superposition de principes premiers et seconds? Avare de cause, féconde d’ert'ets, telle est la nature dans un de ses plus imposants caractères. N’est-ce pas réduire le type des êtres à nos faibles imaginations que d’étayer une existence à chaque apparence d’effets? Je comprendrais cette libéralité ontologique de causes, si elle ajoutait à nos connaissances et nous fournissait quelques notions nouvelles inaccessibles sans elle. Mais qu’amène avec lui le principe vital, que ne nous livre également l’Ame conçue comme agissant par des impressions sans conscience dans les actes organiques? Rien assurément. La science n’a gagné à cette conception qu’une hypothèse de plus.