‹ Principes de pathologie généraleChapitre 52 sur 180 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

Fréd. Bérard comprit les dangers que présentait, pour la science, la substantialisalion en soi de la cause ou de la force vitale; il vit très bien que les partisans de Slahl et ceux du double dynamisme tombaient pareillement dans les suppositions arbitraires en attribuant une existence indépendante à la cause reconnue par eux, en dénommant ccs êtres insaisissables, en créant des principes, nom générique que l’on peut donner à ces causes substantialisées; il vil que ces hypothèses nette-

ment soutenues, ou nominalement admises comme par Barthez, déviaient la science, détournaient l’attention du fait réel pour la porter à la recherche et à la contemplation imaginaire d’un être fictif, et dès lors il conçut tous les avantages de la suppression radicale de cette cause d’erreur. Mais Kréd. Bérard, malgré ses volontés spiritualistes, était enchaîné aux méthodes barthéziennes, au culte exclusif de l’analyse; cela l'empêcha de saisir la vérité tout entière. Il s’arrêta avec un rare sens à l’idée de force, mais il ne sut en pénétrer l’étude ni l’influence féconde ; il ne sut pas en imprégner à l’infini l’organisme et trouver la vie dans celte union nécessaire. L’analyse ne pouvait lui révéler la fonction supérieure de l’élément un et simple, causal et actif, ni les rapports nécessaires de cet élément avec l’élément multiple et variable; c’était même malgré l’analyse, qu’il atteignait à une notion ébauchée de la force. Néanmoins, par cela qu’il ne réalisait pas hypothétiquement cette force, il était conduit à la voir et à l’étudier seulement dans l’organisme vivant.

Il accomplissait ainsi un progrès réel, qui grandit dans ses œuvres de l’une à l’autre, et s’imprima surtout dans son Discours sur le génie de la médecine. Ce sont les dernières pages qu’il ait écrites et sous le coup du mal qui l’enleva si jeune à l’enseignement. « L’observation directe et intuitive, disait-il dans ce discours, de l’organisme vivant sain et malade, voilà la source de la vraie science médicale. Toute analogie, toute induction tirée de ce qui n’est pas la vie ne peut qu’égarer dans l’établissement des principes fondamentaux de la science, ne peut même que fausser l’esprit, le rendre incapable de toute vérité ultérieure, ne peut qu’anéantir, j’oserai le dite hardiment et avec une conviction profonde, ne peut qu’anéantir la science et son esprit... Ainsi donc, hors du vitalisme, ou plutôt hors de la doctrine franche, absolue, positive, sans nulle arrière-pensée, des lois spéciales de la vitalité ou de l’organisme vivant, il n’y a qu’erreur, mensonge et déception dans

DE LA VI K

la science de l’homme. » 11 n’y a pas, dans tout l’exposé philosophique de Barthez, une page qui vaille ces lignes. Ce langage simple, cette pensée droite et qui ne fléchit pas en hypothèses, n’appartiennent qu’à Fréd. Bérard dans l’école de Montpellier. Ce n’est certainement pas l’analyse, l’unique méthode de l’école, qui l’inspire alors qu’il écrit ainsi : C’est la puissance des idées synthétiques, des notions essentielles de l’entendement. Toutefois, je le répète, il s’arrête dans cette voie avant d’avoir atteint le but; il ne s'affranchit pas tout entier de Barthez. Les faits et l’expérience lui en imposent en maitres absolus, et la sensation compte pour trop, à ses yeux, dans la réalité de nos connaissances. Aussi les grandes vérités médicales ne luisent-elles que par éclairs à son intelligence; elles ne s’y développent pas en lumières soutenues et pénétrantes; l’obscurité résiste, et un froid nominalisme enveloppe et étoulle les germes naissants des choses.

Les tentatives de Fréd. Bérard restèrent sans écho à Montpellier. Les médecins analystes de cette école, à la recherche d’une synthèse, ne purent sentir la portée de ces scrupules, ni la valeur de cet appel à l’observation directe et intuitive de l’organisme vivant. Ils ne discernaient pas le vitalisme franc , absolu , positif , qu’entrevoyait ce collègue dissident. Appuyés sur l’analyse et l’induction, partant de la collection et de la comparaison des faits, et n’arrivant que secondairement à la cause, ils devaient aboutir à une cause nominale, vue en soi, affirmée en dehors de la substance. Ils ne pouvaient échapper à l’ontologisme ; et ils le réalisèrent complètement dans la doctrine avouée du double dynamisme. Le vitalisme de l’école de Montpellier est donc un vitalisme ontologique et hypothétique.

1iO

Cependant nous reconnaissons bien haut les services que cette école a rendus à la science, A l’aide même de cet ontologisme. Par cela, en effet, qu’elle a soumis les faits vitaux à une cause spéciale, à un principe propre de vie, elle a sauvé l’autonomie médicale et l’a protégée contre les usurpations physiques et chimiques. A l’abri du principe vital, elle a constitué la médecine en science indépendante, et lui a reconnu des lois particulières, et non identiques avec les lois physico-chimiques. De la sorte, celle antique école a conservé les traditions médicales et les vérités principales de l’art. En outre, à l’aide de cet enseignement, elle amainlenu aux yeux des médecins une image de la philosophie médicale, et protesté contre le culte exclusif du phénomène, masque accoutumé de l’iatro-mécanicisme on chimisme. Elle a enseigné, avec persévérance, que le phénomène n’était rien en lui-même; qu’il fallait le dépasser, remonter à sa cause, pour obtenir une notion vraiment scientifique. Sans doute, ces vérités supérieures n’ont pas été conçues à Montpellier, dans toute leur vivifiante influence, et la philosophie professée n’a pas pénétré jusque dans les réalités profondes de l’être; mais, cette école n’en a pas moins montré la nécessité d’une philosophie ; et les dogmes médicaux, tels qu’elle les entrevoyait, pour être moins saisissants et un peu affaiblis, n’en exerçaient pas moins une action salutaire sur les intelligences. Ce sont là des services considérables et que la science ne saurait oublier.

Ces services n’appartiennent pas tous au passé : aujourd’hui encore, c’est Montpellier que regarde presque toute la génération qui veut des principes, et qui, mal préparée, ne sait les découvrir par elle-même, elles croit trouver dans les formules nominales et faciles, propagées par les écrivains de celte école. Cardons-nous pourtant de nous immobiliser dans ces formules; elles ne suffisent déjà plus au présent, elles ne sauraient répondre à l’avenir. Sous peine de voir tous les efforts vers le vrai retomber stériles, on ne doit plus désormais se contenter

UE LA VIE

d’une image lointaine des vérités premières de la science et de l’art ; il faut en posséder une conception claire et les répandre sur tous les faits amassés par l’analyse, de façon que l’analyse ait, en définitive, agrandi le champ des vérités synthétiques, et qu’impuissante en soi, elle ait, à son insu, plus fortement démontré les nécessités fécondes de la synthèse. C’est seulement ainsi que ces vérités s’imposeront et conquerront les esprits qui ne sont pas fermés sans retour à leur action.

Nous terminerons ici ce long exposé d’opinions, espérant qu’il n’aura pas été inutile. Savoir, en effet, ce que la vie n’est pas, et pourquoi elle ne l’est pas, laisse déjà entrevoir ce qu’elle est. Amenés ainsi pas à pas devant les réalités premières, les conditions essentielles de l’être vivant, nous oserons les aborder, non plus à travers un examen critique, mais directement, par une observation intuitive et résolument soumise aux nécessités doctrinales qui régissent l’ensemble des choses.

Page 1