‹ Principes de pathologie généraleChapitre 59 sur 180 · S LXIX · texte numérisé non relu

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Dans ce mouvement, la vie agit et conquiert à chaque instant sur l’élément inorganique. Celte activité non interrompue met donc la vie en rapport permanent avec le monde extérieur. Les lois qui régissent ces rapports sont essentielles à délinir. Elles doivent éclaircir cet obscur problème de deux mondes qui se touchent et communiquent, tout en restant profondément distincts; et nous faire comprendre à quelles confusions incessamment présentes est condamné celui qui donne toute confiance à la seule analyse. Nous avons déjà indique le sens de ces lois, lorsque nous avons combattu les erreurs iatro-chimiques ; le moment est venu de les développer plus explicitement.

Notons d’abord un premier fait : pour que la vie ne s’égare pas dans ce monde extérieur qui n’est pas le sien, pour qu'elle évite les conditions hostiles et se rapproche des conditions favorables, il faut que son rapport avec les milieux ambiants soit perçu et réglé par elle. La faculté de percevoir ce rapport

I6rt PRIXC.IPES HE PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

s'appelle excitabilité, irritabilité, sensibilité; la perception du rapport, excitation, incitation, sensation. C’est l’excitation ressentie par l’ètre vivant au contact d’un milieu étranger, qui révèle au premier la présence du second. Les actes vitaux qui trouvent dans le monde extérieur une des conditions de leur accomplissement, ne s’opèrent, suivant le but régulier auquel ils doivent tendre, qu’autanl qu’existe entre l’économie qui sent et les conditions extérieures senties, une harmonie déterminée et soutenue. Il faut qu’entre les deux règne un véritable équilibre, souvent délicat, facile à rompre, mais que l’être vivant cherche, trouve et surveille sans cesse, au moyen de l’excitabilité, de la faculté dont il est doué de percevoir et de sentir. Cette excitation qui révéle à l’organisme le milieu dans lequel il plonge, est le trait d’union qui va de l'un à l’autre. Sans elle, l’abîme qui les sépare les isolerait pour toujours; la vie se consumerait sur eile-même et s’éteindrait bientôt faute d’aliments.

Mais ce n’est pas tout que d’envisager l'excitabilité et la sensibilité comme les facultés par lesquelles la vie perçoit la présence du monde extérieur, il faut déterminer, en outre, suivant quel mode agit la vie excitée et sentante. Il ne faut pas seulement considérer l’incitation à l’acte, mais encore la nature de l’acte incité. Nous allons voir comment l’une répond à l’autre ; comment à l’incitation, faculté toute vitale, correspond une conception toute vitale de l'acte. Nous montrerons la vie partout présente dans le développement de la fonction, principe absolu et unique règle de toutes les opérations organiques. Ce sont des vérités sur lesquelles nous devons particulièrement insister.

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Quelque nécessaires qu'elles lui soient, les conditions extérieures de la vie n’entrent pour rien dans son essence. Celle-ci demeure indépendante ; rien de l’ordre physique 11e la pénétre

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physiquement ; rien n’agit sur elle que par elle. Tout ce qui du dehors vient à influer sur la vie, l’opprimant ou lui portant aide, ne la modifie pas d’une façon directe, ne la pousse pas à l’action par une simple transmission de mouvement. L’impulsion physique ne suscite une action organique , qu’en se transfigurant dans l’organisme qui la reçoit, qu’en se changeant en impression vitale, origine de l’acte, en un mot, qu’en se vitalisant. Les forces de même ordre peuvent se rencontrer, se combiner, s’ajouter les unes aux autres, s’identifier dans une action commune ; les forces d’ordres différents ne sauraient, au contraire, se marier, se fondre en une seule réalisation, et, en même temps, conserver leur existence distincte, rester elles-mêmes. L’apparence qui le fait croire, au premier abord, est trompeuse. Dans le conflit de ces forces, les unes cèdent devant les autres, sont soumises et absorbées. Les forces appartenant aux existences complexes, représentatives, supérieures, rangent sous elles, conquièrent, transforment en les concevant dans l’ordre supérieur, celles de l’existence simple et inférieure. Ces dernières deviennent vis-à-vis des premières une occasion d'exercice et de développement, un sujet sur lequel elles opèrent, mais qui ne les pénètre jamais. Ainsi les forces de l’ordre physique ne sauraient s’unir à celles de Tordre vital, de manière à faire partie intégrante de cet ordre ; elles restent toujours au-dessous de lui, y gardent leur caractère propre, tout en obéissant à l’action spontanée de la force supérieure, de l’unité vitale. La vie tire toute détermination d’elle-môme, et les agents extérieurs ne peuvenlquelui fournir un sujet toujours présent et nécessaire d’impressions et de déterminations.

Cette loi est importante, et condamne, dans leur principe, tout système, mécanicisme ou chimisme, toute conception inconséquente, qui reconnaîtrait, sur la vie, une action directe par les forces physiques, analogue à l’action que celles-ci exercent sur leurs congénères. Cette vérité qui devrait si profondément retentir en physiologie et en thérapeutique, est

méconnue tous les jours. On parle sans cesse des phénomènes mécaniques, phtisiques el chimiques de la vie : ce langage est employé comme précis et scientifique ; il a libre cours en médecine, en celle, surtout, qui se prétend exacte et positive. Tout cela, pourtant, n’est que la négation des plus essentielles vérités, et l'affirmation d'erreurs capitales dont nous ne suivrons que trop l’influence. Non, il n’y a pas de phénomènes mécaniques ou chimiques de la vie : il n’y a dans la vie, que des pliênomènes vitaux. Les forces physiques du monde n’agissent sur l’être vivant qu’en l’incitant à des actes vitaux, jamais en y suscitant des faits physiques. Tant que ces derniers faits sont seuls soulevés, ils restent en dehors de la vie, même lorsqu’ils se réalisent sur l’agrégat organique, domaine de la vie. Ils demeurent, en cet agrégat, corps étrangers, suivant une énergique expression de M. Pidoux. Pour que les faits introduits dans le milieu organique, passent dans la vie, il faut que la vie s’ébranle à l’excitation produite par eux, el quelle ressente et conçoive, selon sa nature, en sa propre virtualité, les faits jusqu’alors étrangers à elle. Dés lors, les phénomènes mécaniques et chimiques sont transformés ; la vie s’ouvre à eux, les reçoit en son sein, les y conçoit, les vitalise. Ils ne sont plus physiques, ils sont vitaux. Fait admirable, que Buflon exprimait en un magnifique langage, rappelé avec éloquence par M. Dubois (d’Amiens), dans un discours académique. « Formés de terre et de poussière, disait Buflon, nous avons avec la terre el la poussière des rapports communs : l’étendue, l'impénétrabilité, la pesanteur... ; mais ces rapports qui nous lient à la matière, ne font point partie de notre être... ; c’est l’organisation, c’est la vie, l’âme, qui fait proprement notre existence. »

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Ces capitales vérités ont été reproduites par M. Pidoux, avec nue verve et une abondance remarquables. 11 les a posées comme

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clé de voûte de la philosophie médicale, comme la plus réelle expression du vilalisme. Nous transcrivons ici l’une des expositions de principes dues à cet éminent médecin ; et nous choisirons de préférence l’exposition récemment produite dans la Gazette hebdomadaire de médecine, à l’occasion de longs et confus débats engagés à l’Académie de médecine. Dans le cours de ces débats, des chimistes et môme des médecins s’étaient efforcés de persuader que la chimie et la mécanique expliquaient réellement un grand nombre de faits vitaux. Quelques orateurs n’avaient pas craint d'avancer que les sciences physiques et chimiques étaient destinées à expliquer dans l’avenir ce que l’ignorance rattachait encore à une prétendue force vitale. 11 fallait, en attendant, proscrire celle-ci. Avec une confiance qui se joue des dillicullés parce qu’elle ne les soupçonne pas, l’honorable M. Poggiale terminait ainsi son discours : « La science ne permet pas d’expliquer les propriétés du système nerveux, et de remonter à la cause des phénomènes qu’on appelle vitaux, mais ce n’est pas une raison pour supposer une force nouvelle qui n’est soumise à aucune loi, et qui, par conséquent, au lieu d’appartenir aux sciences physiques, est du domaine de k métaphysique, dont nous n’avons pas à nous occuper ici. Dans les sciences, expliquer un phénomène, c’est le soumettre à des lois connues, et la physiologie ne pourrait pas être classée parmi les sciences exactes, si elle admettait un principe vital, une force vitale. Au lieu d’eugager les jeunes médecins dans cette voie sans issue, au lieu d’arrêter l’esprit de recherche, encouragez les 'études de chimie, de physique, d’anatomie et de physiologie, que ces éludes soient fondamentales au lieu d’étre accessoires, et soyez convaincus qu’en appliquant sagement les sciences physiques à 1a physiologie, on parviendra tôt ou tard à bien comprendre l’ensemble des phénomènes physiques et chimiques de 1a vie. » Ces derniers mois ne sont pas une restriction. Car cet ensemble, dans k pensée

de l'orateur, est la vie tout entière ; c’est le fondamental et non Y accessoire .

« Sans la physique et la chimie, répondait M. Pidoux, la physiologie périrait, comme l’animal sans les agents physiques de la vie. Et pourtant, il ne se passe pas, au sein même de l’organisme vivant, une seule action de physique proprement dite et de chimie générale.

» Toutes celles qu’on cite ne sont que des phénomènes abstraits, des parties séparées du tout et qui, arrachées à leurs rapports vivants et naturels, ne sont plus susceptibles que d’explications physiques et chimiques. La belle prouesse ! Remettez ces actions en place, et alors, ce qui pourra arriver de moins désagréable aux explications physico-chimiques, ce sera de n’êlre qu’insuffisantes.

No vus rerum nascitur ordo.

> C’est une autre physique, c’est une autre chimie qu’on appelle vitales ; physique animée, chimie sensible, c’est la physiologie. La physique et la chimie inorganiques sont, à son égard, moyens d’investigation, réactifs indispensables ; principes d’explication jamais. Depuis le cerveau jusqu’à la cellule primordiale, depuis l’action centrale la plus extérieure jusqu’à l’action élémentaire la plus cachée, la plus chimique, c’est-àdire la plus moléculaire, tout s’y fait par intussusception, ou, autrement dit, par conception, génération, etc., tout y est soumis à la sensibilité, car tout n’y est que sens.

» On ne connaît dans l’école que les cinq sens externes et distincts. Cependant toute l’économie est formée de sens plus ou moins distincts, plus ou moins confus.

» Tout sens est comme un germe ; il conçoit la fonction à exécuter sous l'impression de son stimulus spécial; il élabore cette impression ou celte matière assimilable, évolue et édite le produit de ce travail organique.

» Que la chose à élaborer soit une couleur, un son, une

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saveur, une odeur, une surface géométrique, un mouvement, un poids, une température, un aliment plastique ou respiratoire, c’est au fond le même procédé, car un sens n’est que la représentation interne spontanée, et, dans un ordre d’activité supérieure , d’une propriété de la nature externe.

» Pour agir, pour s’entretenir, pour vivre, les sens ont besoin d’être avivés par le contact de leurs stimulus extérieurs correspondants, de se les assimiler, de leur faire franchir l’intervalle qui les sépare d’eux. Privés de ces stimulus, ils sont surexcités et inquiets; satisfaits, ils se reposent jusqu’à un nouveau besoin...

> Telle est la limite entre le monde externe ou physique et le monde interne ou physiologique ; tels sont le rapport et la différence de ces deux ordres.

» On voit par là pourquoi les mêmes choses du dehors agissent si différemment sur nous dans des moments et des états divers ou sur plusieurs personnes. 11 faut toujours que l’organisme consente ; c’est la base de l’hygiène et de la thérapeutique, c’est la clef des indications. Hippocrate est grand parce qu’il a admirablement senti ces choses; voilà pourquoi il a mérité d’être appelé le père de la médecine.

» Tout ce qui, violant ces lois et ce consentement, introduit dans le système sensible un fait physique ou chimique, s’appelle coRrs ÉTRANGEU, et l’est, en effet, jusqu’à son assimilation ou son élimination.

» Cette physique et cette chimie sensibles, qu’on nomme phvsiologie, ont encore pour caractère qu’une seule partie de leur domaine dans un animal donné ne peut pas être étudiée et connue sans le tout et hors de l’unité du système; elle n’a rien de plus occulte que la physique et la chimie générales, elle n’est que plus difficile. 11 faut étudier en eux-mêmes les laits qui la composent, car ils ont des lois propres. Sa méthode n’est donc pas la même que celle qui a pour objet les faits de la physique et de la chimie extérieures.

102 PK1NCIHLS US PATHOLOGIE GÉNÉRALE.

» L’élcudue géométrique y est image vivante J’étendue; la pesanteur, sensation de pesanteur ou poids ; la lumière physique, lumière cérébrale, lumière perçue, vision; le mouvement, impulsion ou instinct ; la coordination externe des objets, comparaison sensible, etc. L’acide et l’alcali, élevés à un ordre d'affinité chimique supérieure, deviennent perception et appétence des corps alcalins et acides du dehors, force de se les assimiler et d’en faire des composés nouveaux et transcendants, dans lesquels les principes immédiats jouent le rôle de corps simples. Ceux-ci, au lieu de faire des oxydes et des sels, forment des tissus et des organes où sont concentrées, à des degrés plus ou moins éminents, des facultés spontanément représentatives du monde extérieur, aptes à réagir sur lui et à l’élever à ce degré supérieur d’existence qu’on appelle la vie et auquel il est incapable de s’élever par lui-même.

» Toutes ces propriétés qu’on appelle forces vitales ne sont ni des mots ni des entités, ce sont des propriétés inhérentes à la matière organisée, soumises à l’observation et à l’expérimentation comme celles des corps inorganiques, mais par d’autres méthodes que je n’ai ni le temps ni l’intention d’exposer ici...

» 11 n’y a pas deux chimies, l'une minérale, l’autre organique; il n’y en a qu’une, et quand elle s’appelle organique, ce n’est pas parce que ses procédés sont ceux, suivant lesquels agissent, pour se développer et fonctionner, les corps organisés, mais c’est seulement pour indiquer qu’elle peut appliquer ses principes et ses méthodes à l’analyse des corps organisés. Quand elle s’applique à ceux-ci, elle n’en acquiert pas pour cela plus de puissance ni une autre puissance ; elle peut bien déterminer la composition morte des produits organiques, mais non déterminer leur production vivante ou leur évolution dans ses rapports mutuels; et encore, pour agir sur eux et les amener à elle, il faut qu’elle les détruise en tant que vivants. Alors ils rentrent sous ses lois, mais c’est à la

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condition qu’ils soient redevenus cristaux ou gaz. (Juel rôle magnifique que ce rôle auxiliaire! n’intervenir qu’avant et après l’intussusceplion ou à côté d’elle, puis analyser les choses non naturelles, comme on disait autrefois, les agents de l’hygiène et de la thérapeutique , inyesta , circumfitm, excréta, puis les produits organiques, et comparer !

» Est -ce qu’il serait défendu à la chimie de pénétrer dans l’organisme? A Dieu ne plaise! En arrêtant l’aclion organique à un moment donné, la chimie éclaire la physiologie, car elle indique à quel point de transformation un aliment, un médicament, sont parvenus; elle fournit ainsi des signes, des points de repère, elle montre ce qu’il y a en plus ou en moins, ce qui est assimilé, assimilable, ou réfractaire et simple condiment. Cette sémiologie suppose la chimie. Mais si le physiologiste consulte le chimiste (il serait plus sûr qu’il fût chimiste luirnème) pour lui demander des réactifs et la manière de s’en servir, c’est afin d’obtenir des faits chimiques, et non pour obtenir des actions organiques ou vitales; car si les réactifs pouvaient donner celles-ci, ils seraient l’organisme vivant ou la vie même, et la chimie, la physiologie, les minéraux pourraient devenir végétaux sans les végétaux, et ceux-ci passer à l’animalité sans les animaux. »

Ces pages respirent un sentiment de vie et de chaleur qui manque à la didactique froideet orgueilleuse de Barthez. Elles sont pleines de la sève des réalités vivantes; tandis qu’un ontologique principe vital, superposé de haut à un agrégat, ne montre ni comment cet agrégat naît et se développe, ni çommen t il entre en relation avec le monde extérieur.

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