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La vie est unité et activité, en travail incessant sur le monde extérieur. Or, cette force, une et active, ne se réalise dans l'organisme, n’entre en relation avec les milieux ambiants qu’à travers et par une merveilleuse variété d’organes, d’appareils et de fonctions. Cette réalisation variée de la vie n’est pas livrée au hasard, ni insaisissable dans son ordonnance. Elle s’offre, au contraire, à notre observation sous des règles précises, sous des systématisations organiques et fonctionnelles, dont l’harmonie et les rapports mutuels dévoilenl, dans toute sa splendeur, le spectacle même de la vie.

L’idée et l’étude des modalités générales, des vies particulières, par lesquelles se traduit l’unité vitale, furent fortement conçues par Van Helmont et Bordeu ; mais ils n’évitèrent pas l’écueil de celle conception. L’un avait fait de ces vies particulières, des vies presque indépendantes ; le second tendait à faire de l’ensemble de ces vies la vie une etpremière .L’idée de Van Helmont est erronée; celle de llordeu elle-même manque de rigueur. La vie est force et unité, et non un ensemble, ni une somme, lesquels ne sauraient être unité et force propres. L’unité est de soi activité, et de soi se développe en séries multiples d’effets ou phénomènes, en variétés appropriées. Mais aucune série ou variété n’échappe à l’unité dominatrice. L’unité demeure l’Ame de toutes ses réalisations.

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Bichat fut, de nos jours, te promoteur éloquent Je la division de la vie en vies diverses, et de l’organisme humain en éléments généraux, en organismes secondaires. Dans son Anatomie générale , il poursuivit cette distinction, au double point de vue anatomique et physiologique. Anatomiquement, il traça sa division des tissus similaires ou généraux; physiologiquement, il émit sa grande division des vies différentes, auxquelles il rattacha des propriétés vitales spéciales. Nous avons vu comment par cette division toute soumise au phénomène, comment par la conversion sensualiste de l’idée de force en celle de propriété, Bichat avait perdu la notion de force et d’unité vitale, et était involontairement devenu l’un des chefs de l’école organicienne.

Ce r.’en est pas moins une féconde vérité que cette vie particulière des organes et des systèmes organiques, sentie par Bordeu en artiste vif et pénétrant, et exposée par Bichat en systématique puissant. Le médecin [doit la connaître et l’étudier jusque dans ses manifestations les plus délicates. 11 ne peut bien juger des fonctions et des actes normaux et anomaux, que par la connaissance acquise de ces vies particulières et de leurs vrais caractères. Sans cesse, en physiologie, en pathologie, en thérapeutique, il se trouve en présence de la sensibilité et de la spontanéité propres des organes. La vie fait concourir toutes ses spontanéités à un but supérieur; elles vivent dans la vie commune; mais l’analyse de celle-ci serait arrêtée dès le début, si l’on ne caractérisait toutes ses modalités, si l’on ne déterminait pas le rôle particulier de chacune, sa fonction spéciale, et comment elle sert et concourt à la fonction suprême du tout.

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Ce ne serait qu’imparfaitement saisir les grandes vies fonctionnelles par lesquelles se traduit la vie humaine, que de se borner à signaler leur existence et l'importance qu’elles offrent;

il faut pénétrer plus avant dans celle étude et dans la constitution même de ces vies, en indiquant la loi générale qui gouverne leur évolution, qui régit leur centralisation dans l’organisme, expression de leur indépendance relative; et, en même temps, leur réalisation dans le tout, leur enchaînement avec l’unité vitale, expression de leur subordination vis-à-vis de cette unité. Cette loi va nous apparaître comme la manifestation nouvelle d’une loi supérieure et éternelle, de l’unité se développant en une multiplicité infinie; chaque vie particulière va nous retracer une image fidèle de la vie une et générale.

Toute vie spéciale, en effet, offre un centre vivant où s’exprime pour chacune l’unité visible, l’activité caractéristique de la fonction ; mais cette unité ne s’isole pas dans l’appareil organique qu’elle occupe ; elle se prolonge en un développement intérieur et incessant, en une vie fonctionnelle qui pénètre la vie commune tout entière, et s’inscrit, comme l’unité vitale , dans les profondeurs infinies de l’économie. Ainsi la vie nerveuse n’est pas toute renfermée dans les centres nerveux, où elle trouve cependant sa plus haute expression. En dehors du cerveau visible qui la résume à nos yeux, il y a, à la périphérie et dans les divisions moléculaires des tissus, un vaste cerveau, ramifié, se perdant, en apparence, dans une diffusion sans bornes, inaccessible à nos sens et néanmoins actif; sans lui, le cerveau central ne pourrait manifester ses énergies fonctionnelles et expirerait de langueur. Sans le centre animateur, d’un autre côté, cette trame nerveuse, partout présente et agissante, serait inhabile à produire son action; celle-ci a, en quelque sorte, besoin d’être condensée, élevée à une puissance supérieure dans le centre fonctionnel pour acquérir l’intensité propre à rendre son action saisissable. Les filets nerveux unissent ces éléments d’action, et permettent à la vie supérieure et centralisée d’animer la vie diffuse et inférieure de la périphérie, et de recevoir à son tour, pour les élaborer et les condenser, les éléments que cette dernière

fournit. L’animation, la vie nerveuse, part d'un point et descend dans les développements organiques qui la propagent à l’infini; animés, ceux-ci engendrent en retour une animation nouvelle, et la renvoient au foyer de la fonction, pour en prévenir l’épuisement.

Les fonctions fondamentales de sanguification et de circulation obéissent aux mêmes lois. Là aussi le cœur est le centre actif de la fonction; mais, au-dessous, se trouve l’immense réseau capillaire, vaste cœur contractile, qui pénétre ou constitue la masse entière de nos tissus ; cœur périphérique, ressentant certainement l’impulsion fonctionnelle du cœur central, mais qui n’en possède pas moins une énergie indépendante. Ce n’est pas seulement un prodigieux lacis de canaux où le sang circule en raison d’une force venue de plus haut : non, ce système de vaisseaux agit directement et par sa vertu propre, sur le cours et sur la constitution du sang. Ce système luimême se compose de départements plus ou moins distincts, chacun possédant une certaine indépendance d’action, et modifiant, suivant sa vie spéciale, le cours local et même la composition du fluide circulant. Sans doute, l’action du cœur capillaire, si elle n’était soutenue, incessamment fortifiée parcelle du cœur musculaire, s’éteindrait sur place, impuissante à réaliser, elle seule, les fonctions de circulation et de sanguification ; mais aussi, si elle disparaissait, si elle ne développait dans les profondeurs des tissus, l’action du cœur visible, celle-ci périrait promptement, incapable de fournir aux nécessités de la circulation générale. La circulation harvéienne, circulation mécanique, vainement calculée en poids et mesures, ne peut plus être acceptée dans aucune de ses données.

Pareillement, la respiration ne réside pas toute dans les organes dits respiratoires. A côté de la respiration pulmonaire il y a celle qui s’effectue dans les dernières ramifications vasculaires et à la surface de la peau, sorte de poumon épanoui en membrane, et dont les fonctions respiratoires ne sauraient

I/O PRINCIPES DE PATHOI.OGIE GÉNÉRALE,

être abolies, sans que la vie aile-même s’éteigne par une lente, mais sûre asphyxie. Les fonctions d’assimilation et de nutrition ont aussi, dans le tube digestif, un centre distinct d’activité propre : mais, en même temps, quelle fonction plus générale, plus essentielle, à tous les tissus, h toutes les molécules vivantes? La dissémination de la vre nutritive est même telle, que sa centralisation organique en parait affaiblie; le tube digestif ne la résume pas sous des traits aussi accentués que ceux qu’offrent, à leurs foyers, les autres vies fonctionnelles. Cet appareil prépare la vie de nutrition et d’assimilation, plutôt qu’il n’en est le centre réel. La décomposition organique qui suit invariablement la vie d’assimilation a sa plus franche expression dans les reins ; mais les reins ne la représentent pas exclusivement ; elle s’opère aussi dans tous nos tissus, et la peau, en particulier, est un organe de sécrétion urinaire dont l’importance est bien reconnue. La vie génératrice, si nous l’étudions à ce même point de vue, offre des appareils et organes tellement Spéciaux, qu’elle y semble tout entière enfermée. Combien les dépasse-t-elle, néanmoins ? 11 suffit de suivre les fonctions génératrices, quand elles naissent, quand elles sont dans la période d’état, quand elles déclinent, pour voir que cette vie, non-seulement retentit sur le tout, mais en procède réellement, et que les organes de la génération ne sont que les instruments de l’activité génératrice, sans en représenter le principe, ni l’essence.

Nous ne poursuivrons pas plus loin cette énumération : elle suffit à démontrer comment, dans toute modalité fonctionnelle de la vie générale, se rencontre un centre organique où la fonction se dégage, s’isole, s’affirme hautement, et en même temps un rayonnement de celle-ci sur tous les points de l’organisme, où se cachent jusque dans les profondeurs dernières des parties, un élément du système, un accomplissement de la fonction. En résumé, aucune fonction ne s’accomplit toute dans son organe propre; elle se prépare et, en partie, s’accomplit

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partout ; plus cette fonction est essentielle à la vie commune, et plus elle s’accomplit au sein de cette vie, plus l’organe central diminue d’importance, plus les éléments périphériques en obtiennent. Jamais pourtant l’appareil central ne perd son entière suprématie, son action régulatrice : c’est toujours par un processus incessant de son activité que s’entretient l’activité périphérique; c’est, en retour, par l’aliment que celle-ci fournit à l’activité centrale, que la première se développe et se maintient dans son énergie.

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Si l’on considère que toutes les vies particulières se rencontrent ainsi dans la vie commune, arrivent à une sorte de fusion intime avec l’unité vitale, leur principe commun, on comprendra comment cette unité domine l’ensemble et chacune de ces vies particulières; et comment, à leur tour, cellesci agissent sur la vie une et dominatrice. On ne peut toucher aux unes sans exciter l’autre ; et pareillement, celle-ci ne saurait s’éveiller sans ébranler celles-là qui la développent en sens divers. Ces rapports réciproques nous enseignent comment il ne saurait y avoir un désordre, une lésion absolument locale; comment l’affection d'une partie retentit nécessairement sur le tout, ou en provient. Ainsi s’expliquent les faits pathologiques connus sous le nom de réactions locales ou générales : les premières se limitent, en apparence, sur la vie locale d’un appareil ou d’un organe, et néanmoins ne restent jamais étrangères à la vie du tout, lui demeurent, au contraire, étroitement soumises; les secondes s’effectuent immédiatement par l’unité vitale, soulèvent en un consensus particulier tous les appareils, toutes les fonctions générales, la vie entière, ou encore partent de la réaction dite locale, et de là retentissent sur la vie commune et l’amènent à réagir. Ces réactions générales ou locales s'interprètent ainsi sans efforts, sans intervention d’idées mécaniques; il n’y a pas à invoquer, pour les concevoir, les con-

tinuités de tissus ou d’appareils, les lésions matérielles d’une partie ou de tout un système organique. Nous retrouverons ces questions lorsque nous étudierons la maladie, la vie anomale et troublée; nous nous bornons ici à indiquer, par ces quelques mots, les liens qui les rattachent à la conception première de la vie.

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