LXXXI
Tous ces modes de l’activité vitale ont, pour essentiel aboutissant, une dernière activité, plongée dans la vie générale et en manifestant la fin suprême : c’est l’activité qui préside à la reproduction de l’espèce et à la perpétuité de la vie. Le physiologiste et le médecin ont à considérer cette activité, d’abord au point de vue fonctionnel : ils doivent déterminer la réalisation organique, le mode spécial de la vie génératrice, et ses
lois particulières. Ils ont ensuite à saisir clans celte activité le rôle qn’elle joue dans l’ensemble des activités vivantes, sa signification dans la vie générale et commune. 11 n’est pas d’enseignement supérieur à celui qui découle de cette double étude.
C’est une incomparable fonction que celle qui pourvoit à l’émanation de nouvelles forces vitales, de forces réalisant de nouveaux organismes, et organiquement réalisées ! Elle ne sert pas à l’économie qui la met en œuvre ; sortie de ses profondeurs, elle les dépasse ; elle crée une vie indépendante ; elle produit un tout qui semble égal au tout vivant dont elle procède. Quelle fonction peut-on mettre en regard de celle qui les reproduit toutes en une procréation organique? Aussi allonsnous voir que les lois qui régissent la fonction, ou mieux, la vie génératrice, sont tout autres que celles que nousavons reconnues à l’acte fonctionnel, à la vie générale elle-même.
Toute fonction, avons-nous dit, correspond à son origine avec le monde extérieur, s’émeut à ce stimulus étranger, s’accomplit dans le monde intérieur ou vivant, et aboutit à un fait,
un produit qui, de nouveau, relève de l’ordre physique. La vie commune nous offre l’image première de cette loi ; sans cesse elle attire à elle du milieu inorganique, et sans cesse lui rend. La vie génératrice se sépare par tous les points de ces conditions générales. A son origine, elle ne louche qu’au monde vivant. La vie commune s’émeut au contact du monde extérieur; la vie génératrice ne s’émeut qu’au contact d’une autre vie, à la fois pareille et distincte. C’est en vue d’elle seule qu’existent la différence des sexes et les stimulations qui en émanent. C’est à des approches vivantes, à des émotions qu'un être animé peut seul susciter, que s’excite le sens générateur. La vie commune s’accomplit en vitalisant des éléments empruntés nu monde inorganique, éléments extérieurs et sans vie : la vie génératrice s’accomplit en survitalisant les éléments de la vie intérieure, matériaux organisés, tout impré-
DE LA VIE
gnés déjà de force et d’unité. Ainsi émise, et appelant à elle des éléments chargés de vitalité, la vie génératrice ne s’opère pas dans l’un ou l’autre des organismes qu’elle rapproche; mais dans l’union indissoluble et profonde des produits organiques qui en jaillissent séparément. Cette fonction s’affranchit tout à coup des organes par lesquels elle s’opère, et elle subsiste vivante, en dehors des sources vitales qui l’ont émise. Elle n’aboutit pas comme les autres fonctions à un fait qui relève de l’ordre physique ; elle aboutit à un fait vivant par soi. Deux fois partie de la vie, elle atteint à une vie nouvelle, résumé incompréhensible et fidèle des vies procréatrices.
(Juel spectacle élevé et plein d’enseignements que celui de la rencontre et de la pénétration spontanée des deux germes ! A ce moment où la vésicule ovarique est fécondée par la cellule presque animée que cache le fluide séminal, éclôt tout à coup une force libre et indépendante! C’est le secret du tout, secret accompli et pourtant se dérobant sous nos yeux. Devant le fait, manifeste et à la fois impénétrable, de la vie naissant et se constituant, que deviennent tous les systèmes, toutes les explications, le mécanicisme le plus savant, le chimisme le plus subtil ?
Si cette première apparition de l’être est émouvante, son développement ultérieur, l’évolution de cette cellule où une cause vient de s’incarner, n’est pas moins digne d’attention et riche en instructives révélations. Cette évolution, c’est, à bien dire, toute la philosophie médicale se déroulant visiblement, c’est la réfutation vivante des erreurs du mécanicisme et de l’animisme imaginant l’emboîtement des germes, et concevant le développement organique sons l’idée d’un agrandissement régulier d’organismes préformés, et passant simplement de l’infiniment petit à une grandeur mesurable. Celte évolution, en un mol, c’est le vitalisme se racontant lui-même, s’aflirmant dans l’embryogénie, ce tte moderne et merveilleuse science de l’homme qui se voit naître et devenir. La formation et le
développement embryonnaires, résumés dans les trails essentiels, nous donnent à eux seuls une définition simple et pratique de la vie. La vie, expriment-ils, est une force émanée d'êtres vivants antérieurs à elle et se réalisant en une évolution organique de même espèce que l’évolution vitale dont elle procède. Celte définition, toute puisée dans les réalités premières de l’être, serait suffisante, s’il n’y manquait un dernier caractère, celui de la fin en vue de laquelle la vie existe, celui du but invinciblement attaché à l’évolution vitale. Ce caractère, la vie génératrice va nous le révéler, lorsque nous aurons interrogé le sens et la portée de son rôle dans l'ensemble des activités fonctionnelles.