LXXXV1II
Il y a des maladies sans lésions, et pour ces cas, la question est résolue, la maladie n’est pas la lésion. Mais, voici des maladies avec lésions : or, souvent, et à en juger au point de vue organicien, les altérations et les symptômes qui existent concurremment, ne sont pas en un accord suffisant pour qu’on puisse dire des premières qu’elles commandent aux seconds, et en sont la cause productrice. Toute la pathologie interne n’eslello pas la démonstration incessante de cette vérité? Ne suffit-il pas de citer les lièvres continues, pour en témoigner au plus prévenu? Quelle est la maladie dont le plus savant anatomiste et anatomo-pathologiste pourrait dérouler la succession phénoménale et refaire l’histoire, au seul vu et su de la lésion? L’histoire symptomatologique des maladies n’est-elle pas l’œuvre de la seule observation clinique, et procède-t-elle de la connaissance des altérations cadavériques?
11 v a plus : non-seulement les lésions visibles ne rendent souvent pas compte, au point de vue du mécanisme organique, des troubles fonctionnels divers qui surgissent; mais encore il est des lésions, et considérables, qui n’amcncut pas les sym-
ptômes voulus, ou qui même n’en soulèvent aucun. Parfois, des désordres fonctionnels intenses se relient à des lésions peu graves. On rencontre, en outre, symptômes pareils et lésions différentes, ou symptômes différents et lésions identiques. Comment les médecins organiciens inlerprèlent-ils ces infractions de tous les jours à la prétendue loi qui, dans la lésion, voit l’essence de la maladie?
Les uns reconnaissent ces faits, les déplorent et en appellent toujours à l’avenir : « 11 s’en faut de beaucoup, écrit M. le professeur Rostan, malheureusement pour la clarté et la certitude de l’art, que les altérations fonctionnelles soient toujours en harmonie avec les altérations organiques. L’expérience la plus commune a fait voir à tout le monde qu’il existait souvent des désordres fonctionnels considérables là où l’on ne trouvait après la mort que de très légères altérations anatomiques; bien plus, que dans quelques cas, rares à la vérité, on ne trouvait après la mort aucune espèce d’altération, aucun vestige de cause organique de la cessation de la vie; que dans d’autres cas, on rencontrait des altérations considérables qui, pendant la vie, n’avaient produit aucun dérangement fonctionnel. Ces cas-là existent, ils sont incontestables, malheureusement pour la certitude de l’art et pour le bien de l’humanité. Mais ce sont des faits exceptionnels, et qui diminuent tous les jours à mesure que l’anatomie pathologique et nos moyens d’investigation font plus de progrès. Peut-être viendra-t-il un jour où toutes ces discordances disparaîtront entièrement. Aujourd’hui nous ne pouvons que déplorer qu’il existe encore des faits de cette nature. » Tel est l’esprit humain; substituant ses conceptions systématiques à la nature, il arrive à déplorer non des malheurs réels, mais ce qui choque ses conceptions. Serait-ce un malheur autrement que les troubles fonctionnels ne répondissent pas aux altérations anatomiques? Qu’y a-t-il là d'affligeant pour l’observateur qui ne veut pas courber la nature sous les exigences étroites d’une idée préconçue? Ce n’est pas
IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION DE LA MALADIE. 197 la certitude d’un art réel qui en est diminuée, mais la certitude d’un art illusoire et dangereux.
D’autres médecins dénient hardiment ces faits hostiles à l’organicisme, faits qui, dans cet ordre dldées, renversent la notion logique de la maladie. Ils appuient leurs dénégations sur des raisonnements, sur des nécessités philosophiques, qui découlent de fausses prémisses et demeurent par cela sans valeur. * Pour remonter, ditM. Bouillaud, de la connaissance des symptômes physiques et vitaux à la connaissance du siège et à la nature des maladies, il faut nécessairement admettre un rapport rigoureux, et, pour ainsi dire, mathématique entre ces dernières et les premiers, rapport qui n’est autre chose que celui de la cause à l’effet et de l’effet à la cause. Cependant quelques auteurs enseignent que souvent il existe une parfaite identité de symptômes , bien que les lésions découvertes par l'anatomie soient très différentes, ou que même un n’en découvre aucune. Si cette philosophie était réellement lionne, ce serait fait du diagnostic : il serait en quelque sorte sapé par sa base même. Mais la doctrine dont il s’agit est heureusement aussi peu conforme à la saine pratique, à la saine observation, qu’à la saine théorie, à la saine logique. 11 ne sauvait exister de contradiction réelle entre la nature des maladies et les symptômes physiques et vitaux qui sont la base du diagnostic soit anatomique, soit vital. Quand une telle contradiction se rencontre, on peut donc affirmer qu’elle n’est qu’apparente et non réelle. » Certainement il ne saurait exister de contradiction entre la nature des maladies et les symptômes, mais à condition que nature des maladies ne voudra pas dire lésion. Nulle part on ne montrera de rapport mathématique entre les lésions et les phénomènes morbides. Tous les efforts du mécanicisme organique n’y parviendront jamais. La dissidence, au contraire, entre les lésions et les symptômes s’observe journellement, et dissidence effective, reconnue de tous, malgré les dénégations de M. le professeur Bouillaud. Ne suffit-il pas qu’une maladie se montre
ici à l’état sporadique, et ailleurs à l’état d’épidémie, pour que, malgré une identité de lésions dans les deux cas, symptômes, marche, durée de la maladie, traitement, tout soit différent? 11 n’y a pourtant de changée que la cause, mais c’est tout, et c’est là un point fondamental de doctrine. En traitant de l’étiologie, nous mettrons en lumièro ces vérités capitales, et l’on verra que la cause, vraiment conçue dans ses réalités, et non la lésion, gouverne l’évolution morbide. Il ne faut donc pas s’étonner que l’on refuse de voir entre la lésion et les symptômes un rapport de cause n effet et d’effet à cause, qui ne peut exister entre les deux.