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Nous allons quitter les voies de l’organicisme pour chercher, en dehors d’elles, les définitions inspirées par le sentiment de la vie, force et cause, activité marchant à un but déterminé. Ces définitions s’offrent à nous sous deux aspects : dans l’un, prédomine l’idée simple de la modalité vitale qui fait la maladie ; dans l’autre, domine l’idée du but auquel tend l’ensemble des troubles vitaux qui constitue la maladie. Le premier genre de ces définitions est surtout en honneur à l’école de Montpellier; le second est celui que nous ont transmis d’.lgc en dge les cliniciens adonnés au spectacle de la nature
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souffrante, et appuyant leurs déterminations pratiques sur les enseignements et les besoins de la vie réagissante.
Un des plus savants professeurs de l’école de Montpellier, M. le docteur Jaumes, s’exprime ainsi dans ses leçons de pathologie et de thérapeutique générales : « L’école de Montpellier est à peu près unanime pour dire qu’il y a maladie lorsque toutes les fonctions naturelles ne s’exécutent pas d’une manière régulière et normale, et avec le sentiment de bien-être qui les accompagne dans l’état de santé. Cette définition dérive naturellement de celle d’Hippocrate, qui appelle la maladie l’état de l’incommodé. »
Pans la VI IL leçon de son ouvrage sur la Perpétuité de lu médecine, M. le professeur Lordat avait déjà donné cette définition , qui ne trahit pas les préoccupations doctrinales de l’école, cl semble présentée pour satisfaire ceux à qui les formes métaphysiques répugnent. On voit sans peine que celte définition est toute nominale et ne fournit sur la maladie aucune connaissance directe. La question posée subsiste entière après cette apparente réponse. Au lieu de dire qu’est la maladie, on demandera qu’est l’état d’incommodé, qu’est l’état dans lequel les fonctions naturelles ne s’exécutent pas avec un légitime sentiment de bien-être?
Mais l’école de Montpellier propose à ses adeptes une autre définition conforme à sa philosophie, à la notion barlhézienne de la vie : la maladie est une affection du principe vital.
Or, qu’exprime celte définition, que nous apprend-elle de fondamental sur la maladie? Uniquement ceci, que la maladie se rapporte à la partie motrice de l’organisme, dite principe vital. Par conséq lient, la maladie, primitivement et essentiellement du moins, n’appartient pas au corps vivant tout entier; elle ne l’atteint que secondairement ; elle ne touche à nos organes et à la matière organique qu'après s’être déterminée comme affection du principe vital. On a donc pu dire, sans trop forcer le Irait, qu’à Montpellier on avait placé la maladie
IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION DE LA MALADIE. 211 dans un être imaginaire ; que c’était là sans doute qu'il importait de l’observer ; que la suivre dans le vil agrégat était peu nécessaire ; qu’ainsi l’exploration des organes devenait secondaire; qu’à juste titre on pouvait la négliger et s’en tenir à la contemplation des faits généraux , lesquels , abstraits de l’agrégat par l’imagination, traduisent plus ou moins ouvertement l’état du principe vital.
Je sais très bien tout ce que ces accusations ont d’exagéré et cachent d’ignorance chez la plupart de ceux qui les émettent. Sortis du domaine de la pure doctrine, les partisans du double dynamisme, parmi lesquels comptent tant d’éminents médecins, ne séparent plus le principe de vie de l’agrégat matériel. Ces médecins ne dédaignent pas, mais observent et analysent avec précision les lésions, les troubles fonctionnels. Imbus même d’un remarquable esprit pratique, ils ne se bornent pas à une étude analytique sans souille et sans portée ; ils n’observent pas le symptôme pour le symptôme, la lésion pour 1a lésion ; mais ils en font concourir l’élude aux déterminations thérapeutiques, et en font sortir l’art de guérir avec décision et justesse de vue. Oui, mais quoique injustes en fait, ces reproches n’en vont pas moins à leur adresse; ils sont la condamnation méritée d’un ontologisme arbitraire. C’est en abandonnant la fiction d’un principe vital considéré en lui-même, que le médecin de Montpellier, face à face avec l’homme malade, exprime ce que l’observation lui révèle, détermine les indications, motive son action thérapeutique. S’il voulait demeurer fidèle à la notion de maladie comme affection du principe vital, et rapporter à ce principe l’évolution des symptômes et des lésions organiques, il y perdrait l’intelligence nette des manifestations morbides. Être impropre à la clinique est une première et formelle condamnation de cette définition de la maladie.
Celte condamnation n’est pas la seule. Concevoir la maladie comme aff ection du principe vital est loin d’en exprimer toutes les conditions essentielles. On peut, à la rigueur, découvrir
dans celle définition les conditions d’unité et d’activité de la maladie. Elles y sont latentes, sinon clairement énoncées. Elles y revêtent, en outre, la forme ontologique de l’école : l’unité et l’activité de la maladie s’y montrent attributs exclusifs du principe vital ; lui seul en est le soutien et les imprime à la maladie. L’organisme malade n’enfante pas lui-même son mode nouveau d’unité et d’activité; ces modalités lui sont transmises et imposées par le principal vital modifié. Cette remarque n’est pas vaine, car on est près d’introduire lemécanicisme dans la pathologie, alors que l’agrégat est transformé en mécanisme humain, et que les caractères d’unité et d’activité, caractères opposés à tout mécanicisme, sont vus non dans l’agrégat, mais hors de lui, et superposés en quelque sorte au mécanisme altéré. Malgré cela, et quoique fictivement conçues, unité et activité de la maladie sont au fond de la définition barlhézienne. Cette définition les suppose si elle ne les traduit expressément.
Mais il est une autre notion sans laquelle toute idée de la maladie est incomplète et qui est absente ici : c’est la notion de tendance et de fin, qui de la vie passe dans la maladie en y revêtant une forme spéciale et temporaire comme la vie elle-même. Rien dans l’affection du principe vital n’indique l’effort de résistance vitale, ni les synergies médicatrices ; rien ne donne à penser que cette affection ait un but nécessaire et déterminé. On peut même avancer que concevoir la maladie comme affection du principe vital, c’est nier ce but comme essentiellement attaché à la maladie. Une affection qui produit la maladie est essentiellement mauvaise ; or la définition ne va pas ici plus loin que l’affection.
Cette logique des choses s’est traduite dans les faits. Le dogme de la nature médicatrice ne parait pas dans la notion générale de la maladie, parce qu’il n’est pas compris dans toutes ses nécessités à Montpellier. Ce n’est plus un dogme pénétrant dans les invariables réalités de l’évolution palholo-
IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION DE LA MALADIE. 213 gique ; la nature médicatrice exprime seulement un fait contingent, variable, accidentel. Même dans les maladies réactives, l’école ne le comprend pas comme essentiel. Les maladies réactives, dit M. le professeur Jaumes, sont-elles toujours des actes utiles, ayant un but médicateur? Non; quelquefois ces maladies obéissent à une tendance médicatrice; quelquefois à une tendance perverse et funeste. « Mais dans aucun cas, ajoute ce professeur, on ne saurait voir une intention salutaire. Tout ce que nous voyons, ce sont des actes dont les uns sont nuisibles et les autres utiles; nous devons combattre les premiers et favoriser les autres. » La seule analyse ne pouvait conduire qu’à ces enseignements perfides, qui ne se relient à aucun principe et flottent à la merci des circonstances. La science de la nature médicatrice demeure fatalement obscurcie par les nuages du fait et de l’accident, si on ne l’en dégage en s’élevant au-dessus d’eux pour atteindre à l’essentiel et à l’immuable qu’ils voilent. La définition enseignée à Montpellier méconnaît donc, suivant nous, un élément essentiel de la maladie, celui même qui les résume tous; car le but nécessaire suppose l’unité et l’activité qui tendent vers lui; il n’est rien par lui-même; il est l’économie affectée obéissant à ses lois souveraines de résistance et de réaction.
Le jugement que nous venons de porter n’est pas seulement le nôtre ; il a été implicitement prononcé par les plus hauts génies de la science et de l’art. L’idée de la nature médicatrice est, par excellence, l’idée hippocratique et traditionnelle. Nos grands maîtres en avaient fait comme le centre de la notion de maladie; ils ne comprenaient la maladie qu’à travers ce dogme partout présent, et sur lequel, toujours, le médecin devait fixer les yeux. De là découlent toutes les définitions de la maladie qui nous restent à examiner.
U est, en effet, tout un groupe de définitions vitalistes de la maladie qui ne visent pas à préciser exclusivement l’essence ontologique dont la maladie est le mode, mais qui, ramenant simplement à la vie la modalité morbide, s’attachent à indiquer le but spécial pour lequel cette modalité s’élève, à caractériser la maladie par la fin où elle tend et qui règle ses actes. Dans cette voie où le but de la maladie est tout, les médecins arrivèrent bientôt à des exagérations nuisibles au vrai; ils prétendirent fixer à la maladie une fin toujours évidente et invariable. Ne voyant qu’un aspect dans la maladie, ils voulurent toujours le présenter comme saillant, alors même qu’il s’effacait devant l'importance des autres; ils ne portèrent attention qu’à la tendance curatrice et oublièrent trop l’étal morbide, l’impression vitale délétère. Celle-ci pourtant est toujours présente derrière l’acte, derrière l’ensemble phénoménal à travers lequel la vie cherche sa conservation. L’affection peut dominer, entraver les tendances réactives et même les faire concourir à l’œuvre de destruction par l’usure des forces qu’entraînent les réactions impuissantes ou imparfaites.
La notion de la maladie s’altère donc dès qu’elle est limitée à l’activité médicatrice. C’est ainsi qu’elle s’offre à nous dans la définition justement célèbre de Sydenham, dont voici les termes : « Quelque contraires que soient au corps humain les causes des maladies, il me semble néanmoins qu’à raisonner juste, la maladie n’est autre chose qu’un effort de la nature qui, pour conserver le malade, travaille de toutes ses forces à évacuer la matière morbifique. » Certainement Sydenham ne méconnaissait pas l'affection, car les causes des maladies ne sont contraires au corps humain, suivant ses expressions, que par l’affection qu’elles provoquent ; affection que, suivant les hypothèses du temps, il conçoit comme matière morbifique. Mais
entraîne par son esprit de praticien, par un profond sentiment île la nature et de ses ressources, il ne pense pas qu’on puisse placer l’idée essentielle de la maladie en dehors de la nature qui guérit, ou à l’aide de laquelle on guérit. Ce point de vue est élevé et certainement dépasse de haut toute définition purement phénoménale, et celle même qui se borne au caractère ontologique. Néanmoins, reconnaissons-le, cette belle définition est insuffisante, et, dans certains cas, inexacte; elle met au compte de la synergie médicatrice des troubles uniquement affectifs; tous les actes morbides semblent, d’après elle, se convertir en actes curateurs. Cette illusion a scs dangers évidents.
Ce même défaut se retrouve dans toutes les définitions trop directement inspirées de l’idée sydenhamienne, et nous oblige à les écarter malgré la large part de vrai qu’elles renferment. Ainsi nous n’acceptons pas sans réserve la remarquable définition proposée par l’illustre traducteur et commentateur d’Hippocrate dans l’article Maladie du Dictionnaire de médecine. « La maladie, dit M. Littré, est une réaction de la vie soit locale, soit générale, soit immédiate, soit médiale, contre un obstacle, un trouble, une lésion. » Ces derniers mots prêtent on outre à des confusions, et laisseraient supposer que la vie peut être déterminée à la lutte non-seulement par les impressions morbifiques ressenties par elle, mais directement par un agent physique agissant sur elle; erreur qui dénaturerait toute l’étiologie médicale, comme nous le verrons plus tard.
Nous condamnons pareillement la définition que nous avions adoptée dans un court écrit, et qu’inspirait la même idée traditionnelle de lutte et de réaction. « La maladie, disions-nous, est une réaction anomale de l’organisme contre une affection subie par lui. » A plus forte raison rejetons-nous la maladie considérée comme une fonction. « Quelques médecins vitalistes, écrivions-nous à ce sujet, préoccupés surtout du but, de la tendance de la maladie, ont cru mieux rendre ce fait en défi-
nissant la maladie une fonction accidentelle et anomale de l’organisme. Mais ce mot fonction doit être réservé pour la langue physiologique, et convient mal à la langue pathologique ; il implique un but plus spécial, plus circonscrit et défini que le but essentiellement général de la résistance contre les causes de destruction et des efforts conservateurs et réparateurs de l’organisme; d’autant plus qu’une fonction suppose ordinairement une action libre, contre laquelle les difficultés éventuelles sont rares, bornées, et en dehors du cours ordinaire des choses; or, malheureusement, le contraire a souvent lieu en pathologie. La maladie fonction trouve trop souvent devant elle des obstacles insurmontables ; presque toujours sa marche est entravée par des complications inattendues. Parfois même, la fonction médicatrice est si obscure, si écrasée sous la violence affective, qu’on est tenté de la méconnaître et qu’on ne peut la proclamer que comme vaincue. D’ailleurs ce mot fonction n’ajoute rien à la définition, et conduisant à en supprimer la dernière partie, c’est-à-dire l’affection contre laquelle lutte l’organisme, il tend à rendre la définition moins complète, et, par conséquent, moins vraie; il fait la part trop large à la réaction et à son but déterminé, à l’idée fonction en un mot. » Ces raisons que nous apportions contre la maladie fonction , peuvent, pour la plupart, être retournées contre toute définition qui, comme celle de M. Littré, et celle que nous avions proposée, s’appuie d’abord et surtout sur la réaction de l’économie. La réaction ne s’élève qu’après l’impression morbide, après l’affection; en outre, l’affection, fait initial de toute maladie, en demeure trop souvent aussi le fait saillant et dominateur, comprime toute réaction, apparaît presque seule, ne rencontrant d’autre obstacle que celte force de résistance vitale dont Dumas avait à tort prétendu faire une force spéciale. La maladie, uniquement envisagée comme réaction, conduit donc à une formule étroite et ne se pliant pas à l’étendue et à la variété des faits morbides ; de plus, elle présente
IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION DE LA MALADIE. 217 à rebours rencbainement pathogénique ; elle en renverse les termes. La réaction suit ; une définition exacte doit la produire comme telle et ne pas la présenter comme expression première, ni comme caractère primordial.
Concilier ces exigences logiques, et en outre concentrer les caractères d’unité, de cause, d’activité spontanée, de tendance, de but, fondements de la notion de maladie, telles sont les conditions nécessaires d’une bonne définition; c’est le point où nous ont conduit l’exposition et la discussion qui précèdent. Donner une définition simple et exacte de la maladie n’est plus qu’une formule à tracer dont nous connaissons l’osprit et les termes constituants. Nous l’écrirons ainsi : La maladie est une évolution d’actes anomaux reconnaissant comme cause une impression vitale morbifique qui surmonte la résistance de l’activité saine, et provoque une tendance active au rétablissement.
Cette définition nous semble répondre à toutes les exigences. L’unité et l’activité morbide y ressortent de ce seul fait, que la maladie est une évolution d’actes et de phénomènes dominée par une cause immanente et active de soi, l’unité vitale modifiée. La cause y est notée dans son essence, dans son incarnation vitale; et non prise en dehors même du malade et de l’organisme, où elle n’est qu’une occasion incertaine, qu’une condition inerte par elle- même, la réalisation organique lui donnant seule une véritable existence, une puissance effective. Enfin, notre définition accuse les deux modes conservateurs de la vie, tels qu’ils apparaissent dans la maladie : celui de l’unique résistance vitale contre une affection dont la funeste énergie est irrésistible ; celui d’une réaction salutaire contre la cause affective, que cette réaction arrive à triompher, ou demeure impuissante. Tout cela, croyons-nous, découle sans
PRINCIPES DE PATHOLOGIE GÉNÉRALE, effort des termes que nous avons proposés. Sera-ce donc trop de dire que nous avons defini la maladie dans son essence même, dans sa vraie nature, d’après ses nécessités premières, scs caractères immuables?
Broussais ébranla toute la médecine traditionnelle, et imposa ses conceptions systématiques, à l’aide d’un préjugé puissant, source de l’organicisme : c’est qu’il faut rapporter la maladie à l’organe lésé ; ce lien seul, suivant lui, donne à la maladie une réalité positive. Admettre la maladie en dehors de l'altération d’un organe ou appareil, c’était, disait-il, faire de l'ontologie, et ce mot devient l’universelle réfutation de toutes les vérités médicales. Unité, activité de la maladie, cause morbifique, force médicatrice, contre tout cela, le réformateur s’écriait : ontologisme. Il n’y eut plus de maladie essentielle, car il avait fait do ces termes le synonyme de maladie sans lésion, c’est-àdire, de maladie sans corps sensible , ne possédant qu’une constitution imaginaire, entité factice que la science nouvelle ne pouvait consacrer. « Les groupes de symptômes, écrivait Hroussais, dans ses Propositions de médecine (prop. cdlxiii), que l’on donne pour des maladies, sans les rapporter aux organes dont ils dépendent, ou bien en les rapportant aux organes, mais sans avoir bien déterminé la nature de l’aberration physiologique de ces derniers, sont des abstractions métaphysiques qui ne représentent point un état morbide constant, invariable, et dont on soit assuré de retrouver le modèle dans la nature; ce sont des entités factices, et tous ceux qui étudient la médecine par cette méthode sont des ontologistes.
» Considérer (cdlxiv) les entités morbides factices comme des puissances malfaisantes qui agissent sur les organes et les modifient en y produisant tel ou tel désordre, c’est prendre les effets pour les causes ; c’est faire de l’ontologie.
» Considérer (cdlxv) la succession des symptômes que l’on a observés comme la marche nécessaire et invariable d’une maladie, et en faire des caractères essentiels à son diagnostic, et par conséquent à son traitement, c’est créer une entité factice, puisque les affections des organes se comportent différemment, suivant leur irritabilité, leur sensibilité et les modificateurs qui agissent sur eux ; c’est se mettre dans l’impossibilitc de traiter celte maladie avant sa terminaison, sans être on contradiction avec ses propres principes. C’est toujours faire de l’ontologie, s Dans tout \' Examen des doctrines médicales, celte réfutation renaît sans relâche : on dirait que les médecins n’ont jamais su que créer des abstractions métaphysiques, imaginer des entités factices, faire de l’ontologie.
(Jue valent ces sophismes? Nous n’identifions pas la maladie et la lésion; créons-nous, cependant, des entités factices ? Faisons-nous des maladies autant de puissances malfaisantes qui attaquent les organes? Bâtissons-nous une ontologie chimérique ? Édifions-nous la science des maladies en donnant la réalité et l’action à de vaines ombres, à de prétendus êtres issus de nos rêves, et substitués par nous aux réalités vivantes ?
Pour répondre, nous n’avons qu’à rappeler l’idée qui est notre inspiration incessante, l’âme toujours présente de nos dogmes : la maladie est une simple forme de la vie ; elle est donc un mode, jamais un être. Nous déterminons les conditions essentielles de ce mode, et le spécifions ensuite d’après ses caractères symptomatiques ; mais nous ne construisons pas des entités sur une collection de symptômes, ni sur des spécificités à développement indépendant et nécessaire. Entre une cause morbifique et la maladie, nous interposons toujours la vie et son consentement à l’acte morbide, sa spontanéité. La maladie, même spécifique, ne s’élève jamais pour nous, comme celle fermentation que l’on fait surgir à volonté dans les matières organiques .en les plaçaut dans de certaines conditions, en les soumettant à l’action d’un ferment. La vie seule demeure cause
réelle de toutes ses déterminations, de ses actes normaux et anomaux, hygidcs et pathologiques. Nous sommes donc éloignés de toute ontologie fictive, et nous ne saurions y aboutir par aucun point. Nous restons fidèles à l’ontologie primordiale, à celle qui s’adresse à la vie, origine de toutes les modalités vitales, dernier soutien de l’édifice médical. Nous n’acceptons dans l’être vivant d’autre puissance, d’autre réalité, d’autre être que lui-même.
La maladie est, disons-nous, un simple mode de l’être vivant; mais que de degrés dans l’intensité de ce mode ! combien il pénètre à d’inégales profondeurs dans l’essence même qui le supporte, dans la vie qu’il envahit ! Depuis ce mode morbide qui voile à peine l’activité saine, qui s’efface sans résistance devant les forces régulières et réparatrices de la vie, jusqu’à ce mode qui s’empare de la vie entière, l’étreint, la pervertit, et se l’assimile toute, que de distance, que de variations du plus au moins ! Si bien qu’à un point, la maladie existe à peine, et la vie hygide est presque intègre ; et à l’autre, la vie est comme étouffée, le mode se substitue, pour ainsi dire, à l’essence. Toutefois au moment d’v atteindre, au moment où la maladie a presque transformé tout l’être, annulé la vie première, et va devenir comme une nature nouvelle et affranchie de la première, la mort arrive, la maladie et la vie disparaissent. La maladie, loin d’être un être, est la diminution de l’être ; elle se traduit pour celui-ci en non-être ; et lorsque ce non envahit l’être, au point que ce dernier semble devoir se réaliser en son opposé, lorsque la négation tend à se convertir en affirmation, l’un et l’autre s’éteignent sans retour.
Telle est donc la maladie en ses degrés divers ; marchant de l’éphémère vers le permanent, de l’accident vers la substance, d’une modalité à peine perceptible vers une modalité qui louche à l’être, mais sans jamais perdre le caractère inférieur du mode pour atteindre à l’être même.
L’être appartient toujours à ce qui reste de sain dans l’éco-
IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION DE LA MALADIE. 221 nomie, au vita sana superstes; dés que ce dernier refuge manque, que toute vie saine est anéantie, l’étre disparait et la dissociation triomphe.