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Les fantômes de l’ontologie écartés, il nous reste à défendre notre définition de la maladie contre des assimilations incompatibles avec elle, et que l'organicisme a introduites dans l’histoire pathologique. Telle est l’assimilation de la maladie avec les infirmités, et celle aussi de la maladie dite de cause interne avec la maladie de cause externe ou chirurgicale.
La première qui semblait plus difficile à soutenir, l’est cependant et sans restriction. < Souvent, dit M. le professeur Monneret, une lésion bien tranchée ne nuit en rien à l’exercice des principales fonctions. La hernie, l'ectopic du cœur, le bec-deliévre, un doigt surnuméraire, la courbure du rachis, le strabisme, sont des maladies, parce que tout changement dans la structure capable de gêner ou d’empêcher l’accomplissement d’un acte, quelque limité et quelque minime qu’il soit, doit être réputé maladie.» Une bonne définition de la maladie, loin de permettre, doit, au contraire, repousser ces confusions subversives de la science médicale, ou mieux, témoins accusateurs d’une fausse science. Ranger sous une même notion des faits aussi essentiellement disparates qu’une hernie ou un bec-de-lièvre d’un côté, et de l’autre une maladie, soit aiguë, soit dialhésique, c’est avouer que l’on prend pour règle des caractères sensibles, sans en déterminer la valeur, la raison d'être. Lésion d'un organe ou d’un élément organique, trouble de fonction, ces conditions communes à l’infirmité et à la maladie suffisent-elles à les ranger sous un chef commun, à les considérer comme formes ou espèces du même mode? 11 en serait ainsi si ces conditions relevaient d’un même ordre de causes, et reconnaissaient par suite une règle analogue d’évolution et de fin. Voit-
on rien de pareil dans les cas en question ? Répondre est une peine inutile. Au reste ce n’est pas uniquement dans le milieu des faits vitaux que juger sur les seuls signes sensibles conduit à des conclusions aussi erronées. Il en serait ainsi dans quelque ordre de faits que ce soit. Dans l’ordre moral, par exemple, on arriverait à réunir sous un même type et dans un même ensemble, le crime et l’héroïsme, le vice et La vertu. Ce ne sont pas, en effet, les traits extérieurs, les apparences phénoménales qui les distinguent réellement, mais seulement la cause qui les inspire.
Quoique la maladie chirurgicale, celle du moins qui n’est pas infirmité, ait une analogie mieux établie avec la maladie de cause interne, et qu’on puisse poser entre elles une certaine comparaison , cependant il est préférable de les séparer entièrement, et de fonder celte séparation sur les conditions spéciales de l’étiologie chirurgicale. Nous nous expliquerons à ce sujet dans le chapitre suivant où nous traiterons de l’étiologie médicale, de sa constitution complexe et de son rôle. Nous ferons, néanmoins, remarquer que si l’on veut considérer la maladie chirurgicale dans ses seuls rapports avec la maladie proprement dite, notre définition s’applique avec une précision absolue. Dans une fracture, par exemple , la maladie sera , non pas la seule et immobile lésion , comme le veut Chôme), mais celle évolution d’actes anomaux soulevée par la vie impressionnée à l’occasion de la lésion , et se réalisant en un admirable mouvement de réparation qui aboutit à la consolidation de l’os et à la réintégration de ses fonctions régulières. Mais une luxation, demanderat-on? Ici, si un art mécanique n’intervient pas pour réparer ce dérangement du mécanisme (et intervenir de la sorte ce n’est pas traiter une maladie, car la vie n’a rien à y voir, tout se passe en dehors d’elle); si, dis-je, l’art n’intervient pas, après quelques troubles locaux impuissants, la luxation se convertit en infirmité ; elle n’est plus une maladie; la nature s’ac-
IDÉE GÉNÉRALE ET DÉFINITION DE LA MALADIE. 2‘>3 commode de son mieux au nouvel état de choses, el c’est là la seule guérison qu’elle puisse opérer. La luxation, définitivement acquise, reste donc en dehors de notre définition parce qu’elle n’est pas et ne saurait être une maladie. Elle est un accident, un déplacement physique, sans retentissement organique et vital. Mais si, par circonstance, la luxation déterminant des troubles vitaux, ceux-ci, aussitôt suscités, relèveraient de l’ordre morbide ; il y aurait affection et réaction, et, par conséquent, maladie.
Notre définition, dès lors, se soumettrait ces faits.
On observe dans le domaine de la pathologie dite interne des lésions lentement produites, où nulle trace de réaction n’apparaît, où nulle impression vitale ne semble dominer comme cause, où nul travail de résistance vitale, el surtout d’action médicatrice, ne se fait jour, qui sont cependant une maladie, et que, dit-on, la définition organicienne enferme seule dans sa large étendue. Choinel apporte des objections de ce genre contre la définition proposée par M. Littré, qui, nous le savons, considère la maladie comme une réaction de la vie contre un trouble, une lésion. * D’après cette définition, dit Chomel, une altération de tissu, même considérable, comme ces anévrysmes de l’origine de l’aorte qui parviennent quelquefois à un degré très avancé sans apporter de trouble apparent dans la santé, ne deviendrait une maladie qu’au moment où la perforation du vaisseau serait complète; tandis que la même lésion, développée dans un autre point du même vaisseau et donnant lieu soit à la compression d’un organe voisin, soit à des battements perceptibles au travers des parois thoraciques, constituerait une maladie presque dès son principe. » C’est là une critique sans principes cl sans portée, uniquement fondée sur la variabilité des faits et le témoignage
errant des sens. Si, abandonnant le monde des apparences et abordant celui des réalités, nous envisageons la maladie, non dans les seules manifestations extérieures, mais dans ses éléments nécessaires, nous verrons clairement que notre définition s’applique à ces cas où la lésion semble composer tout le spectacle morbide. Quelle que soit celle lésion, elle ne se déclare qu’en vertu même des conditions générales qui constituent la maladie. Est-ce, en effet, par une inlervenlion mécanique ou extérieure que l’altération de l’artère aorte s’établit? Une pareille intervention ne saurait être invoquée, alors même que la lésion du vaisseau est secondaire, et tient à une autre affection, hypertrophie du cœur, altération des orifices; à plus forte raison lorsque cette lésion est la manifestation de la maladie principale. 11 y a donc primitivement une impression affective, locale ou générale, lentement acquise ou native, uu désordre essentiellement vital, raison cachée du travail intime et moléculaire sous lequel s’affaiblissent les parois aortiques. C’est là la cause morbifique, lien réel, force génératrice de toutes les altérations locales et de tous les symptômes généraux qui apparaîtront successivement. Enfin cette perturbation vitale, toute obscure qu’on la suppose et toute soumise qu’on la veuille à une disposition particulière et inhérente aux parties atteintes, ne produit pas ses effets de destruction progressive sans une résistance de la vie locale, de l’organe offensé, et quelquefois même, sans susciter des secours inattendus qui entravent et éloignent le dénoûment funeste. Là est la part de celte nature conservatrice et, jusqu’à un certain point, médicatrice, qui complète la notion de maladie.
Que deviennent les difficultés opposées par Chomel? En quoi est-il nécessaire que les troubles fonctionnels soient plus ou moins apparents pour que nous acceptions comme maladie la lésion anévrysmatique qu’il prend pour exemple? Notre définition n’est pas seulement applicable à ces états morbides; je dis plus : elle seule en rend un compte réel, et non celle
qui ne voit dans la maladie qu'une lésion de texture ou de fonction. Seule, elle permet de séparer nettement les cas vraiment pathologiques de ceux qui demeurent en quelque sorte physiologiques. 11 est, en effet, des dilatations aortiques, au début pareilles extérieurement, dont les unes pourtant marcheront à une destruction certaine , dont les autres ne dépasseront jamais des limites restreintes et ne pourront être considérées comme maladies réelles. Si la maladie n’est qu’une lésion, les uns et les autres de ces faits seront confondus à tort, et l’on ne saurait dire pourquoi l’évolution en est si différente. Si, au contraire, la maladie est une évolution anomale, reconnaît pour cause des impressions délétères, suscite et coordonne les résistances organiques, on ne saurait envisager comme lui appartenant de légères variations de texture, des écarts inoffensifs de l’ordre normal, lesquels sont sans racine dans l’économie, sans cause suffisante pour se développer pathologiquement, sans retentissement qui provoque des efforts opposés.