CX1I
La classe des fièvres, nous dira-t-on, répugne, pour le moment, à des explications palhogéniques exactes. Il y a là des actes intimes et profonds qui semblent défier encore la puissance de l’analyse moderne. Ces actes, pensent les uns, s’éclaireront un jour. La chimie, sur qui repose en grande partie, écrit M. Forget, /'avenir de lu science, arrivera sans doute à dévoiler ces mystères. Les antres, considérant l’étal
de l’étioi.ogie.
présent comme invincible, soutiennent que les fièvres sont des maladies au sujet desquelles on doit proscrire la recherche des causes prochaines; mais les fièvres ne sont pas toute la pathologie. Il est d'autres maladies, croit-on, dont la chimie a rigoureusement constitué la pathogénie et dont La cause véritable semble clairement pénétrée. Les analyses des liquides et des membranes de l’économie, à l’état physiologique et à l’état pathologique, sont les instruments dociles de ces conquêtes de la science actuelle. Il ne faut pas que les obscurités qui persistent d’un côté fassent méconnaître la lumière qui se lève de l’autre.
Voyons donc quelles clartés les médecins chimistes projettent sur la cause prochaine dans les maladies dont ils prétendent instituer sûrement la pathogénie. Les exemples abondent, et, pour la plupart, se valent, quoique opposés souvent sur le même sujet; nous en choisirons un parmi les plus spécieux, et nous l’emprunterons h l’un des plus habiles médecins chimistes de ce temps, à M. le docteur Mialhe, pour lequel, on le sait, la vie est une suite non interrompue de réactions chimiques. La maladie et ses causes sont donc, d’une manière générale, un trouble ries réactions normales. Expliquer ce trouble chimique, montrer sa production par l’action des causes physico-chimiques qui s’exercent sur l’organisme, c’est ce que cherche M. Mialhe; c’est ainsi qu’il expose entre autres l’origine des affections albuminuriques que nous tracerons rapidement d’après lui.
« L’état physiologique des membranes, dit l’auteur de la Chimie appliquée, est la souplesse, l’élasticité, la porosité, le degré de saturation, de turgescence en rapport avec une certaine densité des lluides aqueux et albumineux qui baignent constamment leurs tissus, et qui ne peuvent varier de proportions sans que les membranes soient altérées dans leurs conditions vitales et leurs propriétés physiques. Par défaut d’pau suffisante, elles perdent souplesse, élasticité, transpa-
rence. Par excès d’eau, elles se gonflent, se ramollissent, deviennent plus perméables et laissent écouler la matière albumineuse dont tous les pores sont normalement remplis. C’est ce qui arrive toutes les fois qu’une membrane animale se trouve en présence d’un nouveau liquide.
j» L’état physiologique des membranes est donc dépendant lui-même de l’état physiologique des liquides de l’économie.
» Tant que l’organisation du sang est conservée et que la circulation est libre dans les canaux membraneux, les porosités vasculaires ne livrent passage qu’à une très petite partie de sérosité qui s’échappe au dehors; mais une fois que les conditions physiques sont modifiées par un excès d’eau ou par des ferments morbides, les phénomènes d’i inhibition se modifient également, et le sang subit, comme tous les fluides, les lois de l’endosmose.
» Kn présence de cet excès d’eau, les éléments du sang se désorganisent, la matière colorante abandonne les globules rouges, qui alors disparaissent et semblent se détruire ; les principes albumineux se désagrègent, deviennent solubles et sortent de l’économie avec les excrétions.
» Ainsi l’excès des principes aqueux est aussi funeste à l’état physiologique des liquides qu’à l’état physiologique des membranes. Cet excès des principes aqueux est déterminé dans l’économie par tout obstacle au cours du sang, par toute modification à l'abondance des sécrétions. Le sérum étant plus dense que la plupart des liquides introduits dans le tube digestif, il y a presque toujours prédominance de l’endosmose sur l’exosmose; les différents émonctoires, transpiration pulmonaire et cutanée, sécrétion urinaire, en chassant cet excès d’eau, ont pour objet principal de ramener sans cesse les matériaux du sang à un même degré de concentration, et la circulation, par son mouvement continuel, tend à favoriser, dans chaque appareil, les conditions d’absorption aussi bien que les conditions de sécrétion. Si la circulation s’entrave ou
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s’arrête, si les fonctions éliminatrices cessent, ou même se ralentissent seulement, les parties aqueuses s’accumulent, distendent les parois des vaisseaux, rendent la perméabilité plus grande, empêchent les phénomènes endosmotiques, fluidifient et désorganisent les éléments sanguins ; de telle sorte que, soit le sang en nature, soit la matière colorante des globules, soit l’albumine du sérum, transsudent dans les cavités splanchniques, dans le tissu cellulaire ou dans les produits excrémenlitiels. »
Dans ces considérations de chimie physiologique réside la cause prochaine des affections albuminuriques, et, en particulier, celle de la maladie de Bright.
« Nous avons vu, ajoute l’auteur, quelle influence désorganisatrice exerce sur les liquides et les membranes de l’économie un excès de principes aqueux; nous avons établi (pie l’équilibre des matériaux du sang ne peut se maintenir que par l’exercice régulier de la circulation et des fonctions éliminatrices; que si la circulation s’entrave, si les fonctions pulmonaires et cutanées cessent ou seulement se ralentissent, les plus graves désordres apparaissent, et qu’un des premiers est le passage des éléments albumineux, soit dans le tissu cellulaire et les cavités séreuses, soit dans les urines.
» Or, M. Rayer a constaté que le froid et l’humidité sont, en France, les causes les plus fréquentes de la maladie de Bright. Eh bien! le refroidissement a pour effet de ralentir et même d’arrêter la transpiration, et la suppression de la transpiration cutanée a pour résultat l’accumulation des principes aqueux et la modification de l’albumine. C’est ainsi que l’on constate des urines albumineuses et diverses hydropisies après les maladies qui entravent les fonctions de la peau (scarlatine, rougeole, érysipèle, variole, etc.). 11 en est de même dans les cas où il existe un obstacle au cours du sang (affection du cœur, anévrysme de l’aorte, etc.). »
La production chimique de l’albuminurie est vraiment une
25â PRINCIPES UE PATHOLOGIE GÉNÉRALE,
affaire bien simple, et après de si savantes explications, il ne semble plus permis de rien trouver d’obscur dans ces dyscrasies à courant continu et fatal. Le traitement lui-méme découle de la connaissance de cette chimie pathologique. Savoir comment la maladie est produite, c'est savoir ce qui doit assurer la guérison. L’albuminurie consiste essentiellement dans la désagrégation de l’albumine du sang ; le traitement, que peutil avoir en vue, sinon la réorganisation de celle albumine. « On est parvenu, dit M. Mialhe, à guérir la chlorose en reconstituant les globules sanguins, pourquoi désespérerait-on de guérir la maladie de Bright en reconstituant les molécules d’albumine désorganisées? » (Ju’on ne s’étonne pas de ces affirmations thérapeutiques; elles sont sérieuses et dans l’ordre des choses. Réorganiser l'albumine dans le sang et empêcher qu’elle ne transsude de nouveau par exosmose, c’est un problème tout physico-chimique. Qu’esl-il besoin pour cela d’en appeler à la vie, à une force propre, à une cause vitale hypothétique?
Nous remplirions des volumes de ces théories pathogéniques, à les résumer seulement. Le diabète, la chlorose, l’anémie, le rachitisme, la goutte, les maladies tuberculeuses, les virulentes, les inflammatoires, et bien d’autres, fourniraient, sur le mode de production morbide propre à chacune, des théories aussi exactement formulées. On peut imaginer par là quelle pathologie et quelle thérapeutique établirait la domination scientifique de nos médecins chimistes. D’autant plus que la science des maladies se ferait, entre leurs mains, pure de tout mélange. Ils n’essayeraient pas, comme Baglivi, d’allier une pathogénie chimique, la recherche des causes prochaines, avec les traditions d’un hippocratisme mystique , avec les inspirations puisées sans contrôle dans la spontanéité vivante. Ce serait les réactifs en main et les yeux tixés sur les oscillations d’une balance exacte, que se jugerait la nature des maladies, et non à la contemplation de la nature souffrante et
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réagissante, à l'étuile de ses actes successifs, de la cause a Déclive qui les suscite, de la tendunce qu'ils révèlent.