CXIV
Nous venons de voir où eonduil une étiologie organicienne qui ne renie pas scs obligations et qui marche droit devant elle à la recherche des causes et du mécanisme pathogénique. En opposition, nous avons montré des médecins qui, cédant à d’obscurs sentiments du vrai, reculent devant ces conséquences logiques des systèmes adoptés par eux. Ils comprennent la cause des maladies dans le sens organicien, et, en même temps, ils rejettent l’étude du mode d’action que comporte celte cause. Ils immobilisent celle-ci, ne voulant pas apprendre comment et pourquoi elle agit. Souvent, à la vérité, ils subissent les entraînements auxquels ils prétendaient résister, et où, malgré eux, les pousse une science déviée. Toutefois, pour ne pas céder à toutes les pressions qui les assaillent, et afin d’efl’acer le plus possible les nécessités systématiques que l’élude des causes renouvelle sans cesse, ces médecins ont imprimé à l’étiologie des caractères généraux que nous devons signaler et dont chacun reconnaîtra l’exactitude. Ces caractères relèvent tous de cette pensée : il faut étudier les causes des maladies, mais en se refusant ordinairement à déterminer le mode d’action de ces causes, le mode de production de la maladie.
Ces préceptes condamnaient de fait l’étiologie à une radicale impuissance ; ils l’isolaient dans l’histoire réelle de la maladie ; bornaient l’étude des causes à une énumération sans portée, et lu transformaient en un nominalisme sans but et sans application. En eflet, par cette mutilation qu’on leur impose, les causes se trouvent séparées de l’organisme, et deviennent, pour l’observateur, indépendantes du fait morbide lui-même. Un a supprimé cette partie de leur étude qui d’elles
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va à l'organisme et à la maladie. A quoi bon, des lors, une étiologie, puisque la cause demeurant comme une étrangère dans la science pathologique, produit la lésion et les troubles fonctionnels par un mécanisme inconnu, impénétrable? La lésion et les troubles de fonctions ne sont-ils pas la maladie ? En quoi cette dernière est-elle intérieurement éclairée par une cause qui s’arrête avant d’arriver à elle ? Celte cause ou cette autre qu’importe ? Le mal effectué demeure la chose essentielle. La cause est secondaire ; son effet qui subsiste est seul l’objet réel de la médecine, et le sujet même sur lequel s’exerce l’art. Quand une machine est dérangée, pour connaître le dérangement, il s’agit moins de savoir la cause qui l’a produit, que d’étudier celui-ci en lui-même, dans tous ses détails et sous tous ses aspects.
« Quelle est, dit M. le professeur Rostan, la connaissance la plus importante que doive posséder le médecin pour ne pas nuire d'abord, en second lieu pour être utile? Sera-ce la connaissance des causes? Mais, dans combien de circonstances, la cause n’esl-elle pas totalement ignorée? El lorsqu’elle est connue, combien peu fournit -elle d’indications, et influe-t-elle sur le traitement? Qu’importe, en effet, qu’une péripneumonie soit due à un coup porté sur la poitrine ou à l’impression du froid : la maladie produite, n’est-ce pas toujours l’inflammation du poumon qu’il faut traiter? » Il ne reste à la connaissance des causes qu’un côté utile, c’est parfois de conduire à éloigner de l’organisme des agents nuisibles, causes de maladie, alors qu’ils sont accessibles, et que leur action continue entretient ou aggrave le mai. o A la vérité, dit encore M. Rostan, dans bien des circonstances, la maladie une fois produite, peu importe sa cause, il faut la traiter sans s’occuper de cette cause. Mais l’expérience fait voir tous les jours des exceptions à cette règle. Tous les jours nous voyons se confirmer cet axiome de physique, qu’en enlevant la cause, on fait cesser l’effet. La première chose à faire, lorsqu’on veut traiter lin
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malade, n’est-ce pas de le soustraire à la cause qui a produit son affection ? »
Ce dédain de l’étiologie est encore plus nettement formulé par le professeur Forget dans son dernier ouvrage, couronnement avoué de sa vie médicale, et dont chaque page reflète les préjugés d’un inébranlable sensualisme. Ce médecin déboute l’étiologie de toute prétention à gouverner la science des maladies. Il ne sait ce que c’est que juger des symptômes et (les lésions dans la cause qui les engendre. Établir le diagnostic de la lésion en elle-même, la combattre directement et en dehors de la considération superflue de la cause , résument, [>our lui, la science et l’art.
* Notre profond respect pour l’étiologie, dit-il, est une tradition de l’antiquité. Les anciens, privés des moyens de diagnostic que nous possédons maintenant, étaient obligés de chercher à s’éclairer au flambeau de l’étiologie. Mais aujourd’hui le diagnostic étant bien établi, la détermination de la cause est, le plus souvent, de peu d’importance. En face d’une fièvre typhoïde, d’une inflammation franche, d’un exanthème fébrile, d’une lésion organique même : tubercule, cancer, etc., les causes productives n’ont guère d’intérêt que pour la prophylaxie. Les causes dites spécifiques elles-mêmes sont le plus souvent inscrites dans les symptômes : ainsi la fièvre intermittente, la syphilis, les scrofules, le scorbut, la goutte, etc., sont assez bien caractérisés, en général, pour rendre surperflues les recherches étiologiques ; nous avons devant nous des lésions et des symptômes bien déterminés; notre mission est de les combattre directement en eux-mêmes ; la cause coule de source et n’entre qu’accessoirement dans l’œuvre thérapeutique.
* Un travail intéressant serait de récapituler les maladies dans lesquelles l’ctiologie est d’accord avec la thérapeutique, c’est-à-dire dont la guérison dépend de la soustraction de la cause, comparativement à celles où la thérapeutique est non-
seulement eu désaccord, mais même en opposition formelle
avec nos notions étiologiques ; c’est-à-dire des maladies qui guérissent indépendamment de la cause, malgré la cause, ou par des moyens contraires à ceux indiqués par la cause. O travail mettrait en évidence le degré précis de valeur que comporte la médecine étiologique, et les droits réels qu’elle peut avoir à s’ériger en doctrine générale. 11 suffît d’un peu de réflexion pour pressentir que ce critérium limiterait singulièrement le domaine de cette doctrine. »
Est-il bien possible qu’on ait médité, durant toute une vie de travail, sur les vérités fondamentales de la science, pour les méconnaître à ce point? C’est en eux-mêmes qu'il làut envisager et traiter les lésions et les symptômes; la cause importe peu; les maladies guérissent indépendamment de la cause, malgré la cause, ou par des moyens contraires à ceux indiqués par la cause ! Quoi ! on traite en eux-mêmes les symptômes et les lésions de la scrofule et de la syphilis, ce sont les exemples choisis par l’auteur ; on les traite sans considérer la cause, ou malgré elle, ou contre elle ; et c’est un professeur de clinique qui répand ces enseignements ! Ce maître, d’ailleurs si savant, ne se demande pas si dans une ulcération syphilitique, c’est l’ulcération, c’est-à-dire la lésion elle symptôme que l’on voitelque l’on traite; ou si, à travers elle, l’esprit ne voit pas la cause, à savoir, la syphilis, élément inaccessible aux sens, mais élément causal, essentiel de la maladie, et qui en indique le vrai traitement. Non ; Forget, en s’attachant au seul symptôme, à la seule lésion, croit s’attacher aux choses vraiment positives ; le resle u’esl que débris d’une tradition ruinée, qu’un vain respect soutient, qu’un libre examen fait crouler. Surtout qu’on ue soit pas arrêté par de timides égards ; il faut hardiment renverser les idoles. * Nous venons de voir, dit-il, à propos de l’étiologie en général, qu’il est certains dogmes traditionnels auxquels la vétusté communique, comme un caractère sacré, une inviolabilité telle que porter sur eux une main profane, c’est encourir la réprobation générale. » El l’auteur, en effet,
lit L’ÉTIOLOüU. 2&t»
n’a nul souci de cette réprobation ; il semble plutôt s’y complaire. Mais à travers ces railleries du passé et ces airs de réformateur méconnu , éclate daus tout ce livre une telle impuissance, qu’elle devient 5 elle seule un grand enseignement.