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Les cvénemonls de la conscience se disposent d'eux-mêmes selon une série successive par des tAtonnenients semblables à des coups de bascule.
Toute inia^e, à plus forte raison toute série (rimâmes, a une durée. D'où il suit que toute image, occupant un fragment du temps, possédé deux bouts, l'un antérieur, plus voisin des événements précédents, l'autre postérieur, plus voisin des événements ultérieurs (1), le premier contigu au passé, le second contigu à l'avenir (:2). Il en est d'un simple son, d'une couleur aperçue en un clignement d'œil, d'une brève sensation de chaleur, d'odeur ou de contact dont nous ne distinguons pas les parties successives, comme d'une course en voiture ou d'une promenade à pied dont nous distinguons les parties successives.
Je rencontre par hasard dans la rue une figure de connaissance, et je me dis que j'ai déjà vu cet homme. Au même instant cette figure recule dans le passé et yflotte vaguement sans se fixer encore nulle part. Elle persiste en moi quelque temps et s'entoure de détails nouveaux : « Quand je l'ai vu, il était tète nue, en jaquette de travail, peignant, dans un atelier; c'est un tel, telle rue. Mais quand l'ai-je vu? Ce n'est pas hier, ni cette semaine, ni récemment. J'y suis; il m'a dit ce jour-là qu'il attendait pour partir les premières pousses des feuilles. C'était avant le printemps. A quelle date au juste? Ce jour-là, avant de monter chez lui. j'avais vu des branches de buis aux omnibus et dans les rues : c'était le dimanche des Rameaux. » Remarquez le voyage que vient de faire la figure intérieure, ses divers glissements en avant, en arrière, sur la ligne du passé ; chacune des phrases prononcées mentalement a été un coup de bascule.
Maintenant plaçons cette même image dans une situation inverse, c'est-à-dire de telle façon que son bout antérieur (3) et non plus son bout postérieur, soit adjacent au bout postérieur des sensations présentes. A l'instant, au lieu de glisser vers le passé, elle glisse vers l'avenir.
(1) Les derniers accomplis, les plus proches du moment présent.
(2) Contigu à l'événement qui suit immédiatement dans la conscience.
(3) Le premier de la série successive des éléments qui la composent.
22 iT.iNriF'Ks m: i.a M(Hi\ij;
Tel est lo cns lorsque je prévois que je relournerni chez mon peintre. Plus ce glissement se répète au contact successif des prévisions que la figure rencontre dans son voyage, plus elle nous semble s'enfuir en avant et loin. A la fin elle se situe; mais elle ne se situe d'une façon précise que par larrét de sa projection.
Il faut qu'un nouveau détail intervienne pour donner, après les coups multipliés de bascule en avant. un coup de bascule en arriére, ce qui l'emboîte et l'intercale entre deux futurs.
Taine. Intelligence, \V vol., p. !i3. (Hachette et C'^)
L'homme a d'autant plus d'action sur la nature qu'il se conforme davantage aux règles du jeu des forces naturelles.
La vie, la fortune, le bonheur de chacun de nous, et en bonne partie de tous ceux qui se rattachent à nous, dépendent de la connaissance que nous pouvons avoir des règles d'un jeu infiniment plus difficile et plus compliqué que le jeu d'échecs. Il s'agit d'un jeu qui se joue depuis des siècles plus nombreux que nous ne savons les compter; nous tous. hommes et femmes, sommes individuellement le joueur contre lequel la partie est engagée. L'échiquier, c'est le monde, dont les phénomènes naturels sont les pièces, et nous appelons lois de la nature les règles de ce jeu -là. Nous jouons contre un adversaire qui nous est caché ; nous savons qu'il ne triche pas, il ne fait pas de fautes, il est patient dans ses coups. Mais nous savons aussi, pour l'avoir appris à notre grand dommage, qu'il ne nous passe pas la moindre faute et n'a nul souci de notre ignorance ; les plus gros enjeux se payent aux bons joueurs avec ce genre de générosité surabondante par laquelle les forts témoignent leur amour de la force. Quant à celui qui joue mal, il est fait mat, sans hâte comme sans pitié.
L'éducation consiste à apprendre les règles de ce jeu formidable. En d'autres termes, l'éducation doit d'abord faire connaître à l'intelligence les lois de la nature, et par ce mot de nature, je n'entends pas seulement la matière et ses forces, mais aussi l'homme et sa manière d'agir; puis elle façonnera nos affections et notre volonté de telle sorte que nous ayons toujours un désir ardent et sincère d'agir en harmonie avec ces lois. Pour moi, l'éducation comprend tout cela, ni plus ni moins.
Huxley. Les Sciences naturelles et les problèmes qu'elles font surgir, p. 4-i.