II. — MODIFICATIONS DE LA FAMILLE DANS LEUR DÉVELOPPEMENT
UISTORIQUE
9. La famille grecque est d'abord patriarcale, puis autocratique quand 1 État est démocratique, enfin démocratique quand 1 État devient une monarchie. — En passant aux sociétés sur lavie desquelles nous avons des documents certains, on voit, chez les Grecs, la famille changer de condition,
(1) Eclaircissement II.
(2) Fustel de Coulanges. Cité antique, p. 128.
XVH. f-i: imoiT lioMKSTIOUR (LA FAMILLE) 277
selon le^ l(Mii|>s. .his(|ir;iii V" sièclf^ avîiiil .!.-(!., on tiMmvr un fçraud rcspcci, (l(^ la nicn^ do famille, i''}4;al(î au pôro ot smloiil prolô^VM^ dans sa di;;iiil('' par la iniMio^^aniic, cl dans son iiidt'pciidancc par sa dot. (i'csi. rôlal palriarral <'(MM'(>spondanl. dans la lainillc à nno sociélô polili«|n(' de forme phih»! arislocral iriim (|ne monar('lii(|Me. An v" siècle, la \'ie pni)li(|iie clan! devenue! (lcmoci'ali(|nc, li^ père de famille esl. ahsoihe |»ar Ic^s devoirs d(î ril,oy(M), de soldai, (l(M'()mm(M(;aid, el, nn'^me par les besoins de» vie int(dleetnelle don! la salisfaelion ne ponvail se trouver à Athènes (|U(^ sni* Vnijord (place puhlicim;), dans les cnti'ctiens brillants des sophistes, de Socrate, sous les Poi'li((ues, où l'on discutait en plein air toutes les questions du jour. Pendant ce temps, (|ne devient la femme £çree([ue? Délaissée dausson appartiMuent (i;ynécée), sur la cour intérieure, elh; n(^ travaille pas, parce ([ue que le travail est œuvre servile; elle n'élève pas les enfants, parce qu'elle ne sait rien; elle s'ennuie, ou elle joue avec les petits enfants, élève des oiseaux, joue de la cithare.
Du reste le mari, (|ui a tous les droits sur les biens et sur les personnes, sauf le droit de mort et de déshérence, use doucement de son autorité, et la femme, sans être son esclave, comme elle le sera à Rome, est plutùt une pupille insignifiante, et simplement la mère des enfants. Le principe général dominant la famille grecque étant qu'il est de l'intérêt de l'Etat que la population s'accroisse, les mariages se font par force. Le célibat est interdit, même puni d'amende; les veufs doivent se remarier; les mariages sans enfants sont dissous au bout de dix ans par l'autorité publique. Aussi le Grec se marie uniquement pour être en règle avec la loi. Mais tout l'intérêt de son existence est hors de chez lui.
Les poètes, les moralistes, les théoriciens de l'histoire ont souvent célébré les qualités d'harmonie et d'équilibre de la vie hellénique, surtout dans la période dont nous parlons enj ce moment. Mais ce qui est manifeste, pour nous, c'est justement le manque d'équilibre et de pondération dans les pouvoirs publics de cette démocratie où le gouvernement est directement celui du peuple, sans contrôle et sans appel, et c'est aussi le manque d'harmonie entre la vie publique, qui a des principes républicains, et la vie domestique où le pouvoir est despotique.
La même discordance entre la vie du citoyen et celle de la famille se présente encore, mais en sens inverse, dans la période suivante de l'histoire grecque, tant il semble que l'Hellène, qu'on
278 PRINCIPES DU DROIT flH
présente parfois comme ayant vécu de la vie pleinement humaine, s'est simplement mis tout entier dans chacune des fonctions sociales, exclusives des autres, que le développement historique à éveiUées en lui. Ainsi ce fut d'abord un héros pour qui la gloire était tout; puis un citoyen dont l'existence s'épuisait sur l'agora; enfin un homme d'intérieur qui n'a plus que des vertus privées quand la Grèce n'est plus que l'ombre d'ellemême. En effet, après la chute delà liberté grecque sous la domination macédonienne, la vie publique est supprimée, la vie du foyer recommence et se reconstitue sous la double et heureuse influence du stoïcisme naissant et des humaines doctrines de Socrate et de Xénophon. (Voir les Mémorables et V Economique .) C'est une troisième période delà famille grecque, contemporaine de la fin de la République romaine et de la naissance du christianisme. Celui-ci changera très peu de chose aux rapports juridiques de famille, mais il en élèvera l'idéal.
10. La famille romaine est despotique dans tout le cours de l'histoire, malgré les changements dans la forme de l'État. — Dans la société romaine, l'individu est écrasé sous la double autorité du 'père, maître absolu de la vie et des biens de tous les membres de la famille, et de l'Etat qui pèse de tout son poids sur le paterfamilias lui-même. Le fils, esclave jusqu'à la mort de son père, doit la désirer ardemment, et devient, quand elle arrive, le maître absolu à son tour; môme sa mère passe sous sa tutelle. Il ne peut, avant ce temps, rien posséder en propre, que sa paye de soldat ou ses honoraires de prêtre. Du reste, il n'est même compté comme membre de la famille, que si son père, aux pieds duquel on l'a déposé en naissant, a consenti à le reconnaître ou n'a pas jugé à propos de le vendre. Quant à la femme, elle n'a aucun droit, elle ne peut avoir que des vertus individuelles, dont la principale est de former dans ses enfants de dociles instruments pour les passions politiques de la gens dont elle fait partie. Elle est esclave comme les autres membres de la famille malgré son titre de matrone, qui est purement honorifique, puisqu'elle le porte même si elle n'a pas d'enfants, et qui signifie: épouse du maître des esclaves. Sa condition est encore plus dure que celle de la femme grecque, puisque son mari a sur elle le droit de mort sans appel possible à la justice civile (1).
{i) Eclaircissement I.
XVÏI. - f,M imnlT DOMKSTIQIIK (I.A FAMIU.!-:) 279
11. Dans la famille chrétienne du moyen âge, jusquà la Révolution. 1 idéal s'élève au point d être inacceBHible, mais la réalité reste beaucoup au dessous de la vie antique. — DjiiisIji famille ('lin''li(Mmo primitive lo droit romain suh sistc. mais la coiicciilion iiioral(^ ciiaii^^o. Jésus répand sur l<^ uioudc rKvan^ilc de la houté, dt^ l'amour des faihlcs et do la (ralcrnilr universelle déjà prépai'ée du reste par le stoïeisme. \a\ famille en prolile; et s'il est vi'ai (|U(^p(^u d(î chose ait clianj^é dans sa eonstilution juridi(|ue, au moins l'cîsclavaf^e domestique est tempéré ]>ar des sentiments nouveaux, s'ils peuvent être mis en pratiiiue. Mais l'idéal (|ue j)roj)ose le réformateur n'est pas de ce monde, et c'est au delù des bornes de la vie qu'on cherche le bonheur. L'idéal de pureté, de détachement, de douceur et d'anunir (|u'il recommande ne peut être qu'une protestation contre les horreurs que la vie réelle, politique et domestique présentera de plus en plus à mesure que se développera cette période de l'histoire qu'on n'a pas osé désigner autrement que comme un intervalle entre la civilisation perdue et la civilisation retrouvée. Du reste, la doctrine des Pères n'est pas indulgente à la femme et le mariage est présenté par eux comme un état moins parfait que le célibat religieux.
Les barbares qui viennent des forêts de la Germanie vers le v^ siècle, apportent avec eux un respect mystique de la femme, d'où sortira le culte chevaleresque des dames pendant la première période de la féodalité. Mais, pendant tout le moyen âge, les liens de famille souffrirent de l'instabilité de l'existence et de l'incertitude dans la condition de l'individu. On peut dire qu'en toutes choses, c'est un recul de mille ans sur la civilisation antique. A la Renaissance, au xvn® siècle, la famille est sous la loi du droit d'aînesse institué pour la conservation du bon renom de la race, reportant, de génération en génération, tous ses avantages sur un seul représentant. A la fin du xvn*^ siècle et pendant tout le xvm^, la famille subit une décadence de plus en plus profonde, sous les mauvais exemples donnés par la cour et les grands, imités en cela par les bourgeois.
12. La Révolution a émancipé la famille et l'aurait constituée sur ses vraies bases rationnelles sans l'influence napoléonienne sur le Gode civil. — La Révolution française a commencé à poser les bases véritablement morales du droit dans la famille en proclariiant i les droits de l'homme et du citoyen ». Au lieu dé la société patriarcale, oii iéodaie,
280 l'IU.NCH'KS Dr DFIOIT
dans laquollo l'individu est toujours niinrur. elle a institué une société où eliacun contracte librement, et formulé un code positif des droits et devoirs des époux, des parents, des enfants, code de beaucoup supérieur aux lé<^islations antiques dont elle s'est, néanmoins, fréquemment inspirée. Si Jésus a jeté dans le monde le cri de la charité et de la fraternité, la Révolution a fondé l'ère du droit et de la lilicrté. Dans la société moderne, les enfants cessent d'être en tutelle quand ils ont assez de raison pour être les seuls arbitres de leur destinée; et la mère de famille, tout en restant capable de se donner le charme de la femme grecque dans le gynécée ou les vertus de la matrone romaine, peut se faire en outre l'ouvrière du bonheur commun autour du foyer. La Révolution lui a donné l'indépendance; c'est à elle d'en user en montrant qu'elle la mérite par ses progrès en bonté et en dignité morale. Quant au père, son autorité, de monarchique et absolue qu'elle était, fût devenue entièrement républicaine, si l'esprit qui domina surtout dans cette partie de la rédaction de notre Code civil n'eut été en réaction avec les principes de la Révolution.
Il nous reste à examiner quelles sont, au point de vue de la morale, les relations parfaites à établir entre les fondateurs dç lai, famille, le mari et la femme.
Le droit tyrannique dans la famille romaine.
La constitution de la Rome primitive était, comme toutes les constitutions des républiques anciennes, violente à la nature humaine. Créée dans des circonstances très pénibles, au milieu de dangers incessants, qui faisaient sentir un besoin impérieux de force et d'unité sociale ; créée par des esprits et pour des esprits encore incultes et tout à fait incapables d'idées abstraites et un peu délicates à saisir, la constitution romaine ne sut pas trouver de moyen terme entre la faiblesse de la société civile, et l'absorption de l'individu par l'Etat. La théorie d'après laquelle l'individu tient tous ses droits de la société civile qui peut en disposer à son gré; d'après laquelle encore l'individu n'a point de droit à rencontre de lamasse de ses concitoyens; en un mot, l'esclavage civil de l'individu à l'égard de l'Etat, placé à côté de la liberté politique la plus étendue, fut le contre-sens où tombèrent toutes les républiques anciennes. Mais tandis que les autres législations ne crui'ent pouvoir établir l'omnipotence de l'Etat qu'en détruisant la famille, Rome, avec
wii. M-: nnoiT domF'^tk.h'i-": a..\ rAMii.i.r.; 28i
l(» sens |)(>lili(|ii(^ (^1, riiisliiicl iitililaiiT qui l:i (lisliii;:;ii.i ((Hijoiii's, s.'iisil. parrailc.MHMil la naliii'c^ de la raiiiillc, (il vil. (pi'cih* poiivail, hc. in-C^Un' iiirrviMlInusoinonl à rrlablissciiKM»! «'l à rall'iM'inissciiKMil, de la Kociélû. Laraiiiillc loi'iiu» iialiii'cllcmcnl uiw^ socirir li*<;s riKM'^MfiiH' cl tn-s unir; {•'t»sl, ini(Mnass(^ piiissaiilc, rrsislaiilc |)ar (dlo-iiH^'inc, capahlo (Ijî roiirnir uiio l)as(^ lar^'o (»l. IbiMcincnl assise |)()iii' la sociôlc'i civiUî. liC Koiil dan- ^^(>rql^t'll(M•(Ml^'lM•I^{^ c/osl (jiui l'ospril (rcxcliisivisnKMjiii la caraclrrisc, lie s'dppose à ruiiilé civih». Mais si le clier (U*. laiiiilhî csl mis par la cH)iisliluli()n sous iiiu> dépendaiice éli'oil*^ vis-à-vis deri'Ital, plus il a de ])oiivoir sur sa propre rainille, plus loule celte l'anulle se Irouviî inisc; sous la déjieiidanee de TMlal. I/lllal \\o pei'd rien à («xereer sa doruiiialioM par un inliMMiiédiaire, si d'une {)ail cet iiilei'uiédiaire est soumis à un empire absolu do TMlat, cl si, d'aulro pari, il oxereo sur ses subordonn(^s un empire aussi absolu (pie celui au(piel il est lui-m('!mo sujet. Ainsi, ce qui r('puf;"nail à la conslilulion des r(''i)ubliques anciennes, c'était une organisation simple, libt^rale, vraiment ])alernelle de la famille ; mais (Mablir dans toutes les familles autant de v(';rital)les ])ctitcs sociétés civiles, uni(\s à la firande par des liens énergi([U(îs et indissolubles, c'était corroborer la société civile elle-même, et apprendre aux citoyens l'obéissance passive, dès leur jilus tendre enfance, et à l'école la mieux faite pour graver dans les âmes des impressions incffa(;ables. La puissance paternelle romaine, armée d'un droit absolu sur la personne et les biens des enfants, fut une merveilleuse invention pour donner à la famille tous les caractères que chercliait en elle le législat(îur antique.
BoiSïEL. Le Droit dans la Famille, ISGi, p. 2. Thorin.
L'autorité paternelle dans l'antiquité.
Rien, dans notre société moderne ne peut donner une idée de la puissance paternelle dans l'antiquité. Le père n'est pas seulement l'homme fort qui protège et qui a aussi le pouvoir de se faire obéir ; il est le prêtre, l'héritier du foyer, le continuateur des aïeux, la tige des descendants, le dépositaire des rites du culte ; toute la religion réside en lui.
Le nom dont on l'appelle, pater, porte en lui-même de curieux renseignements. Le mot est le même en grec, en latin, en sanscrit; d'où l'on peut déjà conclure que ce mot date d'un temps où les Hellènes, les Italiens et les Hindous vivaient encore ensemble dans l'Asie centrale. Quel en était le sens et quelle idée présentait-il alors à l'esprit des hommes ? On peut le savoir, car il a gardé sa signification première dans les formules de la langue religieuse etdans celledelalangue juridique. Lorsque les anciens, en invoquant Jupiter, Tix^-peÀRient pater hominum Deo- 7'umque, ils ne voulaient pas dire que Jupiter fût le père ([) des dieux et des hommes ; car ils ne l'ont jamais considéré comme tel et ils ont cru, au contraire, que le genre humain existait avant lui. Le même titre de pater était donné à Neptune, à Apollon, à Bacchus, à Vulcain,
(1) C'est-à-dire celui qui engendre.
282 PRINCIPFS DU DROIT
;i Plulon, (jiie les Iioimhkîs assurrincnt nn considùraient pas comme leurs pères ; ainsi le litre de Mater s'appliquait à Minerve, à Diane, à Vesta, qui étaient réputées trois déesses vierges. De môme dans la langue juridique le litre d(î pater ou po ter puni has pouvait être donné à un liouinie (jui navait pas d'enfants, (jui n'était pas marié, qui n'était môme pas en âge de contracter le mariage (i). L'idée de paternité ne s'atlachail donc })as à ce mot. La vieilhî langue en avait un autre qui désignait projjrement le père, et qui, aussi ancien que pater, se trouve coninic lui dans les langues des Grecs, des Romains et des Hindous {fjânitdr^ en grec (jenn(H('i\ en lalin r/n/u'lor). Le mot pater avait un autre sens. Dans la langue religieuse on l'appliquait aux dieux; dans la langue du droit à tout homme qui avait un culte et un domaine. Les poètes nous montrent qu'on l'employait à l'égfird de tous ceux qu'on voulait honorer. L'esclave elle client le donnaient à leur maître. 11 était synonyme des mots rex, en grec baailcus, aaax. Il contenait en lui non pas l'idée de paternité, mais celle de puissance, d'autorité, de dignité majestueuse.
Qu'un tel mot se soit appliqué au père de famille jusqu'à pouvoir devenir peu à peu son nom le plus ordinaire, voilà assurément un fait bien significatif et qui paraîtra grave à quiconque veut connaître les antiques institutions. L'histoire de ce mot suffit pour nous donner une idée de la puissance que le père a exercée longtemps dans la famille et du sentiment de vénération qui s'attachait à lui comme à un pontife et à un souverain.
FuSTEL DE COULANGES. Cité antique^ p. 99.
(1) De même, le nom de la mère de famille, mater familiaSy n'est qu'un titre d'honneur de la matrone, il sif?nifie : épouse du maître, et on le donne même à la femme qui n'a pas d'enfants.
(:ii\rni{K xviii
MORALE SOCIALE (Suite.) LE DIIOIT DOMESTIQUE
S A i: 0 1\ S r I r u r 1 0 N moral k