II. — l'autorité et l'égalité dans la famille
7. Les relations de débit et crédit entre les contractants suppose l'égalité. -- Le mariage accompli, de nouveaux devoirs s'imposent aux époux. Le plus général est celui de respecter l'engagement pris. Comme on a contracté en vue du bien commun, il faut que chacun des contractants puisse s'en remettre à la bonne volonté, à la loyauté de l'autre : 1'' pour l'accomplissement de tous les actes prescrits positivement par le contrat, alors même que l'un pourrait s'en dispenser à l'insu de l'autre; 2' pour l'accomplissementde tous les actes non prévus, mais de môme nature que ceux qui ont été stipulés d'avance et qui peuvent contribuer au bien commun, but de l'association. C'est la confiance, la créance réciproque qui donnent à chacun des époux le droit d'attendre quelque chose de l'autre, de se fier à la promesse faite. D'autre part celui qui a promis a contracté une dette vis-à-vis de l'autre. C'est de cette façon que se justifient tous les devoirs particuliers des époux (1).
(i) Eclc'.ircissemcnt II.
8. Les conflits ne doivent pas être résolus, comme ils le sont dans les Godes positifs, par la prédominance constante delundes époux. — D'abord à 11'eMvi.sMj.çc'r, coiimic nous l'avons fait jusqu'ici, que les relations idéales des époux, et non pas celles qu'ont instituées les lois écrites, le premier principe de leur conduite est le respect de l'é^çalité entre les personnes et le partage raisonnable du devoir, du travail et de l'autorité en vertu de cette égalité même. L'un ne doit jamais exiger de l'autre que ce que celui-ci peut consentir raisonnablement à lui donner. Comme il y a égalité des droits, aucun époux n'est fondé à user de violence envers l'autre; mais chacun doit traiter l'autre comme une fin. Cependant, en cas de conflit, l'un des deux peut-il être considéré comme devant avoir de droit le dernier mot? La question serait alors de savoir lequel. Si nous restons dans l'hypothèse de la paix, la réponse semble facile. Comme il n'y a pas à supposer la mauvaise volonté d'aucune part, le plus apte à comprendre ce qui est le meilleur pour le bien commun obtiendra naturellement la déférence de l'autre. Mais il est pratiquement difficile de reconnaître auquel des deux il faut attribuer ces qualités. Souvent c'est l'homme qui serait fondé à revendiquer la primauté dans l'association, à cause de sa culture personnelle, plus rationnelle ordinairement et plus capable aussi de s'élever aux conceptions générales et abstraites du droit et de l'intérêt; à cause de sa supériorité d'énergie comme protecteur de la communauté ; à cause enfin de la responsabilité qui lui incombe dans le bien-être qu'il doit procurer par son travail. Mais, en fait, il arrive très souvent que la femme comprend mieux que lui le bien commun. Les lois positives n'ont pas cru devoir laisser les conflits s'apaiser par l'entente des bonnes volontés, ni remettre à l'arbitre des époux la disposition de l'autorité dans la famille. Dans la presque unanimité des codes historiques, cette autorité est attribuée au mari.
9 Si la monogamie place une personne dans le servage d'une autre, elle est la plus monstrueuse iniquité sociale. — Mais cette solution est contraire au principe de l'association en général entre les agents moraux tel que nous l'avons formulé et qui implique l'égalité du droit et du devoir, entre les deux personnes (1). Le mariage est en effet la représentation empirique (:2)
(1) V. ch. XII.
(2) Kant aurait dit le schéma.
Wlir. - M'I DIIOIT KOMKSTIOIII': (LA KAMILM-!) 280
(lo ce couple; litiiiiiiiii idc.il (im; nous îivoiis posi'. poiii" (';l;il)lir l;i irliilioiJ (lo (l(;l)il et crôdil d.iiis l:i sphcrc siipôricurii do la moralilù. Si dans ooUo rolalioii la (lilïôroii('(; (hîs soxcs, dus ualuros, dos U^inpôraiiuînts dovail onlraiiior iiôocssaircineut la subordination d'uuo volonlô à uiio auUo, avc^o h; principe d'obéissanco coinnu^ ri\i;l(; d(^ coiiduib; d'un aj^(;nl raisonnable oncoro, inali;iô l(>s inforiorilôs do fait, allô;;noes, il ïaudrail (liro (juc la loi du niaria-o osL contraire à la loi niorahi et inacceptable en principe, niùnie pour l'état de guerre puisqu'elle tendrait à perpétuer cet état. Noiis devrions regarder les monogamies comme destinées à dispariiître dans la mesure de nos progrès vers l'état de paix, travaille^*, [)ar suite, à les abolir, ainsi que toutes les autres conditions qui maintiennent le servage de la personne (1). En elîet, les deux époux ayant les mêmes droits, en tant que personnes, librement associées, aucune des deux ne peut être subordonnée à l'autre, et c'est à la raison qui s'estime la plus forte et la plus pure à faire valoir cette supériorité par les voies mômes de la raison.
10. Les conflits doivent être apaisés dans la famille bien mieux encore que dans l'état par la raison républicaine et non par le droit monarchique. — Eu ce sens, les mœurs antiques, aussi bien que la pratique moderne du mariage, présentent un degré de moralité supérieure à la législation elle-même qui assujettit la femme. Nous voyons fréquemment l'accord s'établir par la raison môme et par la déférence aux influences légitimes de l'expérience ou de l'aiïection, reconnues dans l'un des époux par l'autre. Souvent môme la loi est plus qu'inférieure aux mœurs, elle est un asservissement choquant du plus juste à un gouvernement domestique abusif ou violent. Celui des deux époux qui cède à des contraintes injustes, par raison et par souci du bien commun se montre par là le plus digne de commander; donc la solution du conflit par l'obéissance légale est injuste (2). Ce que la loi morale réclame des personnes engagées dans une société consentie, c'est qu'elles se mettent volontairement d'accord. Cela est vrai aussi bien de la petite société constituée par la famille que de la grande société l'Etat, où il est immoral d'admettre un droit de commander que l'un des membres aurait à priori sur les autres La solution du conflit par la paix entre les volontés et
(1) Renouvier. Science de la morale, I, p. 587.
(2) V. Éclaircissement IV.
j. THOMAS. - 6^ année. |q
par l'accord des raisons est la seule morale. C'est la solution républicaine (l;ms l'Etat, où il est si difficile de l'obtenir; dans la famille où la difliculté est réduite au miniiinnn, et où les passions bienveillantes, en conformité avec l'intérêt commun si nettement senti augmentent encore la facilité d'apaiser le conllit, il est inconcevable qu'on persiste à réclamer pour le sexe dit fort un droit monarchique.
Tels sont les principes sur lesquels doit se fonder l'autorité dans la famille s'il s'agit seulement des rapports entre les époux. L'autorité des parents sur les enfants réclame d'autres principes sur lesquels nous reviendrons (1).
m. — L ESPRIT DE FAMILLE. — LA FIDELITE ET L AFFECTION. LA FAMILLE EST L'ÉCOLE DES VERTUS
11. Devoir de fidélité réciproque. — Les relations conjugales introduisent entre les personnes des devoirs plus étroits encore, et surtout celui de la fidélité réciproque. Chaque contractant ayant par hypothèse été libre en s'engageant et averti que sa promesse était définitive, est tenu de ne pas s'en affranchir selon les variations possibles de ses sentiments. Que si une promesse est sacrée quand il s'agit des biens matériels (par exemple une dette de jeu), combien plus sacrée est la promesse des cœurs, et ce don réciproque de l'âme à l'âme qui fait la dignité du mariage ! La fidélité conjugale esc donc un devoir d'honneur, une véritable dette. (Janet, ibid., p. 286.) «Le mariage a été institué pour sauver la dignité de la femme. L'expérience, en efïet, nous apprend que partout où existe la polygamie, la femme n'est pas loin d'être l'esclave de l'homme. Celui-ci partageant ses affections, ne peut leur maintenir cette délicatesse et cette constance qui rendent la femme l'égale de l'homme. Il s'en suit évidemment qu'elle est tenue, de son côté, à la même fidélité qu'elle a le droit d'exiger. L'infidélité conjugale, de quelque côté qu'elle vienne, est donc une polygamie déguisée, m « L'un n'a pas le droit de manquera ses devoirs sous prétexte que l'autre manque aux siens : ou a toujours tort de se venger des fautes d'autrui en faisant des fautes soi-même. L'idéal
(1) V. l'Eclaircissement III. Les questions relatives aux devoirs et droits réciproques des parents et des enfants sont traités dans le chapitre correspondant du Cours de morale pralique.