‹ Principes de philosophie morale suivis d'éclaircissements et d'extraits de lectures conformes aux programmes de l'enseignement moderne (première, sciences et lettres), de l'enseignement secondaire des jeunes filles et des écoles normales primairesChapitre 13 sur 162 · Sentiment personnel de la possession de soi. — Dans · texte numérisé non relu

Sentiment personnel de la possession de soi. — Dans

bien des cas où nous avons agi eu connaissance de cause, si nous regardons les motifs de l'action accomplie, nous avons la conviction que d'autres actes nous étaient possibles, que des motifs difïérents et exclusifs de ceux qui nous ont décidés auraient pu, au même instant, obtenir notre adhésion. Et nous

(l) V. Eclaircissement lY.

21 l'IlINCIPF.S I)K I.A MOnVFJ-:

(lisons : « J'aurais ])u on j'anrais Imcii (\\i faire autrement. » — D'autre pail, si une action est encore fui me et si nous envisaj^eons les alternatives (|iii se présentent, nous eroyons fermement n\Hrc forcés à aucune. De tous les possibles qui sont en concurrence pour être réalisés, celui-là seul sera que nous aurons, à notre p;ré, appelé à l'existence. A tous les autres, nous nous sentons en puissance d'opposer un veto suspensif. Quelle que soit leur urgence, je puis leur dire :

Youa prenez sur mon âme un trop puissant empire (1) !

et évoquer d'autres considérations du fond de ma mémoire et de mon imagination; je puis enfin comparer, choisir; j'ai les pouvoirs d'un chef de cet état qui est ma conscience, où je prends voix délibérative et décisive. — 11 en résulte, pour passer de moi-môme à autrui, que pour le témoin de mes actes, il est impossible de prévoir dans quel sens j'agirai ou de savoir comment j'aurais pu agir. Mes actes passés étaient, pour lui, non pas nécessaires, mais contingents; mes actes futurs sont non pas déterminés, mais ambigus.

Voilà ce que semble déclarer la conscience de tout homme, au premier degré de la réflexion sur ses propres actes ; s'il insiste, voici ce que semble manifester l'analyse psychologique de tout acte réputé volontaire.

3. La liberté est impliquée dans l'analyse des quatre moments de l'acte volontaire. — Au lieu ce céder à la première impulsion de l'instinct, comme les animaux dont la pensée est

Un rêve intérieur qu'ils n'achèvent jamais (2),

l'homme peut réfléchir avant d'agir : il conçoit l'acte à faire. « Du sein de la représentation obscure ou confuse, en tous cas volontaire, voilà qu'il naît un effort pour maintenir et susciter ce phénomène imparfaitement présent, pour le poser plus net et le diviser selon ses conséquences (3). » — Puis, nous comparons les perfections relatives des fins diverses que nous pouvons poursuivre ou atteindre immédiatement; nous tâchons de ne rien

(1) Corneille. Cinna, I.

(2) Lecorlte de ]As\e. Poèmes antiques. Midi.

(3) Renouvier. Psi/c/t., t. lî, p. 308.

If. - i,\ Mitciin': (i.\ TiiKsi:) 2r.

(""Ire cl (le ne fini dcvciiir s;iiis l'iivoir coiisciiii ou \<iiilii, nous (IcNIxTons. (i'csl ce (|ii(' liiil Aiii^iislr lorscin'il se (IciiuiikIc r.illi- IikIc ;'i pi'ciidn' sur le <-;is de (!iiiii;i, de M.'ixiiiic, d'I'Jiiilip. l'ii drhid coid ladicloirc s'iiisliliu' eu sou iuuc, connue d.i us |)i-i'S(|ui' tous les héros de (lorucillc, Uodri^uc, (luriacc, l*oly<*uclc et, si la liberté iTcsl (iiTuii vain nom, Ions les di'aines on elh^ senihlo s'aj;iler son! des ahsnrdih's. — Le Iroisièine moinenl, esl la résolulioii : e'esl un aele d'aiMcuilé (|ni lennine le dchal. ; nii acte eréaleni' (|ni réalise une {\v<, alleiiialives, un fiai (\). Le mol, /v's'Oliitioii par l('(|uel (Ui l'exprime^ encore esl 1res expressif, il vient du latin irsoluluni, dénoué, déchaîné. La volonté libre est eu elTetune force de solution de la continuité dans les phénomènes. Un acte (le volitiou consiste à défaire l'un des nœuds de la chaîne nécessaire des choses. — Enlin la décision prise, l'action commence, et toutes ses conséquences déroulent leur (MichaînenuMit, en vertu du pouvoir initiateur de la volonté. Liberté, pouvoir d'initier (^), termes synomynies, si l'on entc^nd ])ar commencement le premier terme d'une série qui n'est absolument }>as déterminé par un antécédent (luelconque.

4. Les jugements de responsabilité impliquent la liberté de l'agent. — L'hisloinî et la société conUrment le tém()i<z,'naf^e de la réflexion individuelle. De tout temps la conscience publique a qualifié crimes certains actes et a déclaré leur auteur responsable, ce qui suppose qu'il a agi en connaissance de cause et avec liberté. On ne peut pas expliquer, sans cette supposition, la punition édictée par la loi civile, ni le blâme ou l'éloge distribués par l'opinion publique. Il est inutile et absurde d'imputer à bien ou à mal un acte à celui qui n'en est pas le véritable auteur. A cela, l'adversaire de la liberté répond que le châtiment est encore utile même à défaut de liberté d'abord chez le coupable, parce qu'il crée en lui un motif de ne plus transgresser la loi, et ensuite chez ceux qui pourraient être tentés de l'imiter parce que cet exemple leur prouve que la loi n'est pas un vain mot et crée en eux un motif nouveau de la respecter (3). Je réponds : on ne saurait nier le fait de l'intimidation possible;

(1) Genèse, ch. i, v. 14. « Fiat lumen... et factum est. » Que la lumière soit, et elle fut.

(2) Le moiùiHier est plein de sens ; il désigne en effet le fait de commencer absolument, dans un esprit, la formation d'idées nouvelles, c'est-à-dire dont rien n'existait avant Vinitiation.

(3) Fonsegrive. Essai sur le libre arbitre, 1887, p. 400. Alcan.

iiiJiis je nie (|ii('ii lah^'iirc de loiilc liherh' clicz l'ii^eiil, il y ail ('nc(M(' une |iiiiiitioii, un (•()iij)al)l(\ une faille, l'ii jii«;e qui ])ré- Iciidiail |uiiiir iiii in cspoiisalilc sciait un iniliécile on nn criniiiicl. Non seiilonicnt la punit i(ni est alors inutile, piiis(|ii(; l'inliinidation snllil, mais elle est ahstude de la j)arl du juj<o. J'ajoute (]u"('ll(M'sl, ////>/*(/' aux yeux do l'iunoceut (jui se rorouiiaît tel dans sa couseienee. Je serais cuiieux de savoir coninieul un détenninisle expliquerait cette révolte de la conscience violentée. Qu'elle procède d'une illusion de la liberté, c'est facile à dire, mais il faudrait nous faire la genèse et la justification de cette illusion, et nous verrons tout à Tlieure que nous l'attendons encore.

5. La qualification des actes implique la liberté de leurs auteurs. — D'autre part, la conscience ])ul)l i((ue qualifiant les actes bons ou mauvais, suppose qu'étant ce qu'ils sont, ils auraient pu être autres, que le mal aurait pu, aurait dilélre évité; hypothèse dénuée de sens dans le cas où ces mêmes actes sont tout ce qu'ils pouvaient être, eu vertu de leur nécessité, La naissance du mal et la responsabilité ne se comprennent que si, dans un acte, on fait la part du libre arbitre et celle des influences qu'il a subies, la part du devoir et celle de la solidarité des hommes et des choses. L'acte n'a pas été accompli par l'agent à cause et en vue du mal qu'il contenait, mais sous l'impression du mal envisagé comme bien, pour lui, en un certain sens; de sorte qu'il a subi, en y consentant, un vertige, et n'a pas voulu se servir de sa réflexion, commencée ou prolongée au même moment et qui aurait pu le conduire à d'autres appréciations. Il y a eu abandon de cette autorité sur soi-même que les anciens appelaient force d'àme (rirtu.s), mais abandon consenti, et la liberté se manifeste aussi nettement par son abstention que par son action. Cependant l'usage de cette liberté devient d'autant plus difficile qu'il est plus rare, parce que l'entraînement, le vertige moral devient de plus en plus puissant à mesure que la liberté abdique. Aussi, le premier devoir de l'homme est-il d'exercer sa liberté, de poser ainsi un fondement à la moralité de ses actes, en appelant des motifs de tout ordre à intervenir au cours de ses délibérations et en assurant ainsi, par l'éloignemeut de tout vertige, la prépondérance de la raison et l'accomplissement du devoir. Voilà comment s'expliquent, dans la thèse de la liberté, les notions morales sur lesquelles se fonde le jugement de la conscience publique.

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