GIIAPITHE PREMIER LES FAITS DE L'ORDRE MORAL
1. L'existence de faits irréductibles à la matière est l'objet du débat entre les matérialistes et les spiritualistes. — Y a-t-il des faits d'ordre moral ? De la réponse à cette question dépend l'existence môme de la morale. Il est clair, en elïet, que si l'homme, qu'elle se propose de conduire, n'était rien de plus qu'un certain arrangement de parties matérielles, il pourrait bien encore avoir ses lois, mais elles seraient simplement celles de la physique, et nous n'aurions pas même à poser les questions que les leçons suivantes vont chercher à résoudre. Ce premier point est si important que dès l'origine de la philosophie, les penseurs se sont partagés en deux grands courants dont les uns, et ce sont môme les plus anciens (1), prétendent que toute réalité est ce que nous voyons, ou touchons, et qu'il n'existe rien de tel que l'àme : ce sont les matérialistes ; les autres prétendent que tout n'est pas dit quand on a assigné les éléments de la matière et leurs lois et qu'il reste encore à étudier une réalité, supérieure peut-être, mais au moins différente, l'esprit : ce sont les spiritualistes {^).
(1) Voir Eclaircissement I à la fin de ce chapitre.
(2) Les mots esprit, âme, ont encore un sens matérialiste dans leur étymologie : spiritus veut dire souffle, de même que anima (vent). Le mot grec psuchê par lequel nous désignerons les faits psychiques a le même sens. Le terme que les philosophes grecs ont le plus nettement opposé à la pure matière est 710US, employé déjà par Pythagore (vi*' siècle av. J.-C.) et surtout par Anaxagorede Clazomènes (lonie) (500-426 av. J.-C), le maître ou plutôt l'inspirateur de Socrate qu'on a pu regarder comme le premier ancêtre du spiritualisme.
j. THOMAS. — 6* année. 1
2 r'iuNcirr.s in: i.\ mohai r.
Pour se j)roiu)iiCLM' sur la (lueslion (jui divise tous les philosophes en deux camps, il y a un moyeu plus expédilif que de refaire Thisloire des syslèuu^'s et de comparer leurs arj^uments, c*est de passer une revue sommaire des phénomènes donnés à la connaissance (1).
2. Vue sommaire des objets des sciences, distinctions entre eux. — Nous venons ainsi api)aiaîlre lout un ordre de faits, tels que : juger, conclure, aimer, souffrir, hésiter, décider, regretter, laits que nous appellerons psychologiques ou simplement moraux et qui se distinguent nettement d un autre ordre de faits tels que : solidifier, entrer eu fusion, luire d'un éclat métallique, germer, réfracter, que nous appellerons en général faits physiques. Ce point ac(iuis, et après avoir indiqué les caractères que présentent en commun les phénomènes du premier genre, nous aurons à déterminer les espèces différentes qu'il contient et à rechercher si dans ce monde, appelé moral par opposition au monde physique, il se trouve un domaine spécial de la moralité, objet d'une étude particulière que les anciens ont appelée Ethique et les modernes Morale (â).
De plus, s'il y a là l'objet d'une science ayant sa méthode propre, nous aurons à déterminer son contenu, à dire au moins quelles sont les questions principales qu'elle traite et par quelles solutions elle s'achève.
Or, il est généralement admis que certaines sciences, appelées physiques, étudient le monde extérieur sous les divers aspects qui, pour notre sensibilité, sont pesanteur, chaleur, sonorité, etc. ; d'autres, appelées naturelles, envisagent en outre la vie chez les êtres végétaux et animaux, soit dans ses manifestations actuelles, soit dans son histoire ; d'autres enfin ont pour objet les rapports de la quantité, soit en eux-mêmes, soit dans leurs applications à l'étendue, à la figure, au mouvement, ce sont les
(1) Pour celte revue générale des phénomènes, voir nos Principes de Philosophie scientifique, ch. i.
(2) Le moimoral correspond au nom mœurs qui vient du latin mores, pluriel de mos, habitude. Les bonnes ou les mauvaises mœurs sont des attitudes constantes (en latin habitus, manière d'être) que nous prenons dans notre conduite. En grec, le mot êlhos, disposition habituelle, mœurs, a formé êthiké, science des mœurs, par lequel Aristote désignait ses ouvrages de morale : Livres éthiques adressés à son fils Mcomaque. — Au xv* siècle, l'évêque Oresme forma le mot morale dans ses traductions d'Aristotc entreprises pour la première fois en français sur la prière du roi Charles V, qui ne pouvait pas lire assez couramment les traductions latines. Les traductions d'Oresme furent imprimées en 1488.