IV.— DETERMINISME PSY CnOLO GIQUE
14. Appels du déterminisme à Texpérience. — Au reste, le déterminisme tiré de la loi de causalité absolue, de la raison suflisaute, principes posés a priori, a trois formes a posteriori, c'est-à-dire fondées sur l'expérience. Il est bien, d'une part, le soutien secret du déterminisme que nous appelons statisti([ue, mécanique; mais, d'autre part, il semble avoir une coulirmation dans le relevé des faits qui constitue la base du déterminisme : l'^ ethnologique, c'est-à-dire fondé sur l'influence de la race et du milieu; :2" physiologique, c'est-à-dire fondé sur l'influence de notre tempérament physique, et 3" eufm psychologique, c'est-à-dire fondé sur l'influence des motifs. C'est donc enlever une grande partie de leur force à ces systèmes empiriques que de montrer la faiblesse de leur cheville ouvrière, le
(1) V. EclaircissenietiL il.
iC, l'in.NClPKS I». LA MollAI-K
i)riiicij)(' «I [iinni (Ir la cîiusjilil»'; miivcM's(.'ll(*. Diiirsle, les deux premières lunnes du délei iniuisine euii)iri([ue (elliu()l()j,n((ue, I)liysi()l()j;i(iue) lie sont elles-nn'^ines ([ue des exemples de l'inlluenre des m()l)iles et iiiotils, oui la uirnie valeur et prêtent aux mômes objeetious. Nous les rcuiiiions doue sous le même cliei : détermiuisme psy('lioloi:;i(|ue.
15. Action déterminante des influences psychiques, physiologiques, anthropologiques. — La thèse du déleruiinisiiic psycholo'^iffue se pose ainsi : » Toute résolution a des motifs, et c'est le ])lus foil (jui l'emporte. L'àme est comme une balance et les motifs sont les poids (|ui rinclinent. Si l'on connaissait parfaitement le caractère d'un homme et les inlluences de toute nature ([ui agissent sur lui, on i)ourrait prédire ses actes aussi scientiliquement que le lever du soleil, il y a, des motifs aux résolutions, la même conséquence ([ue des causes aux effets. Si j'objecte que je me sens bien en puissance d'agir maintenant autrement que je n'agis, ou d'avoir suivi jadis une autre voie, on me répond : soit, mais à condition de ne plus envisager les mêmes motils ou de les voir d'un autre œil. Ainsi la résolution ne change jamais sans que les motifs changent (i).
Ceci posé, en thèse générale, on invoque pour confirmation les diverses espèces d'influences qui pèsent sur nos résolutions. Tous les laits étant liés d'une façon indissoluble et continue d'après l'hypothèse, les faits ])h\SH[[ies produisent les faits organi({ues, qui produisent les faits intellectuels, qui produisent les faits moraux. Et l'on fait d'abord appel à l'anthropologie qui prétend montrer que l'homme est simplement une résultante historique. — il y a là du vrai; mais la thèse ainsi énoncée est impuissante à sortir du vague et à expliquer nombre de faits qui la contredisent. On fait appel ensuite à la physiologie qui regarde rhonime comme l'effet pur de son tempérament, de sou sexe, de son organisme; là encore, beaucoup de vérité, mais au moins autant d'indécision dans les définitions et surtout autant de faits contraires à la thèse soutenue.
16. Réponse : Ordre inverse du conditionnement des phénomènes. — Nous avons démontré, du reste, pour opposer une
(1) V. sur la « Puissance de l'Idée de nécessité » et sur l'influence des motifs le morceau de Jules Lequier, inséré dans la Psychologie de M. Ilenouvier. IP vol., p. 394.
m. I.A UliKim-, O.'A.MlilIKSK) 4J
I luVsO {^'('licrillc ;'l lil Ilirscdc l;i coiil ilillilc «les iiIicikhiicik ^ (jur, (jUJinl. ;'i leur csprcc, les nidrcs de |ili('in»iin'iM's soiil irrcdiicli hltîs v\\\vv v[i\ cl disposes cii srriosdislinclcscl liiri';irclii(|ii('s (1). nii.'inl à IcMir (';nis(\ lions nvoiis rccomiii .tvcc rciiiijirisinc cl pinlicidicrcincid a\cc le iii;d('i'i;disiiM>(|iril y ii hicii un oi'dri; d(; coii dilioinicnicid des siipcriciirs p;ir les inférieurs, mais l.'i rcciprocjuc csl loul, .lussi é('l;d;inle. Si raiinee d' Annilml s'en^niirdil , sclnn l'expression I i;idil iiniiiejie, d.ins les délices de (liipone, Iïmik' de Pascid, l'cspi-il de NOIiaire 1 rioniplicid d'un corps conshnnnK.'nl in;dad(* on déhilile. Dans la vie actuel le, les loue lions origan i((ucs soni le sonlicn, la coudilion universelle des fonclions iiiLcIleo lucllesel morales, mais peul-éiro dans celte vio méin(» ou du nH)ins(lans une anli'ccn sera l il anirenieni? (Jucsiion réservée pour le chapiire on nous li'allons de la Jiciij^ioii iialnndle (4). iNous prétendons, en tout cas, ([u'entic Viwi'iUitiou ])liysi(|n(î faite sur nos sens i)ar l(»s ai;"(Mils externes, et la rniclion é^^alcinent physi([ue, mais (raJ)ord pliysioloj»i(iue transmise à l'organisme et pai'lui au monde externe pour répondie èi l'action, ily mm hiatus (|ne nulle physioloj;ie ne peut combler, et (jui est la conscieuce, l;i représentation, sur laquelle on ne niei'a i)lus que la volonté ait un pouvoir d'initiative. Cela suHit pour ([ue l'homme ne soit pas un simple appareil de transmission, un lieu de ])assaj^e, un moyen de communication des divers modes de mouvement.
17. Faiblessedelobjection tirée delà liberté dindifférence. —Cependant, si tout n'est pas vrai, il y a certainement du vrai, dans le déterminisme qui se l'onde sur l'observation des faits de conscience. La liberté d'indifïérence, ou l'action sans motif, opposée par Clarke à Leibnitz, n'est qu'une chimère. Il ue peut pas y avoir d'acte sans motif et si l'on coupe idéalement l'àne de Buridan selon un plan vertical passant par le milieu du corps, ni ce corps ni l'univers ue se trouvera partagé en deux parties égales. Donc il y a des raisons réelles, quoique non toujours apparentes pour qu'il aille vers une botte de foin plutôt que vers l'autre, n'y eut-il pour cela que ce motif : ne pas mourir de faim. De plus, on peut dire contre l'indifférentisme que seules les actions dont nous connaissons les motifs ont pour nous une importance morale et c'est de celles-là uniquement
(1) V. ch. I.
(2) V. particulièrement les ch. xx à xxii.
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qu'il s'ajjjit ici cl non |);i> de celles (|iii |)r;ili([uenient ont des motifs nc^Mi;^a^al)h's, cl. ru ce sens seulement, indilTcrcnts. Enfin, la volonic ai^issant toute sjmjIc, comme énerj^ie pure, sans le moindre lien avec le i-este de l'être intellectuel ou passionnel (1), est une idole de la doctrine (fui met partout, même dans l'àme huniaine, des siihstances (|ui, comme le mot l'indique, se tienneni à pail. existent pour soi, sans relation, sans solidarité avec (|U()i (jue ce soit; ce sont des abaolua, en un mot ; c'est là le subslaiilialisme.
18. Lindifférentisme et le déterminisme réalisent des abstractions: lun, la volonté pure, 1 autre, le motif pur. — (Juanl à la comi)arais()ii de la balance' etdes poids, nous (liions (jue l'ê'valuatiouquautitative et m(}cani(iue ne convient pas aux phé'uonièues psychiques et que la métaphoie est trop grossière. Les motifs ne sont pas comme des poids, (|ui ont leur masse toute dt^'terminj'^e avant d'agir sur les plateaux; les motifs n'ont leur action qu'en nous, et par nous, ils sontnijtreset nous inclinent, si nous le voulons, sans nous nécessiter. A cela on objecte, il est vrai, que « si, dans nos actes, quelque chose est déterminé, et quelque chose ne l'est pas, le surcroît de détermination nécessaire pour que l'action commence vient donc d'une volonté elle-même absolument indépendante des motifs, et nous retombons dans la liberté d'indifférence (:2)». Nous répondrons : le vice du déterminisme psychologique, comme de rindilïérentisme est dans une vue incomplète de la réalité, et dans l'abus de l'abstraction, vice si ancien et si général parce qu'il est naturel à l'esprit humain comme l'anthropomorphisme et qui consiste à réaliser des idées, c'est-à-dire à considérer comme réalité existant à part dans la nature, se suffisant en quelque sorte à soi, ce qui peut être atteint par la pensée, sans considérer, en même temps qu'on le sépare, ses liens réels avec le tout dont il est une partie ou qualité. L'abstraction est la forme suprême de ce procédé de l'esprit qu'on appelle analyse et sans lequel aucune science, aucune partie de science n'est possible; car savoir, c'est d'abord distinguer ce qui est différent, avant de réunir ce qui est semblable ou simplement uni dans les objets.
19. L analyse doit, assurément, séparer les fonctions irréductibles entre elles. — Or, les fonctions de la personne sont
(1) V. à ce sujet Eclaircissement IV. Et le chapitre sur la P ersonnalilé .
(2) Souriau. Thèse sur Vlnvenlwn, 1881, p. o9.
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('('liainoinonl (lisliiiclcs : la |)assi(ni, d'où iMocrdciil 1rs moiiilos (lo l'acto, ost (lisliiiclo (Ici la pciiscM^ d'oi'i procrdciil les raisons d'agir, les inolifs, cl dislinclc cncoïc du vouloir d'où |»roc<;(l(> l'acte lui-in(>in(^; cl c'csl le fait d'iiiK^ psycliolcji^ic coiifiisji et siip^i'llciclli^ (|iic (1(^ ne pouvoir s'cIi^vim* jus(|u'à la distinction ncllcincul Iranclict^ diî <'cs ((Mictions diverses, ("est, par exemple, h^dél'aut, de l'analyse (1(5 IMalon, chez leiiuel le vouloir s(; confond tantôt avec la raison (nous), tantôt avec le c(i3nr {llnnnos); c'est encore celui de Descartes, clu^z le(|n(d la pensée est l)i(Mi dislinj;ni;e comme fonction i)ropre d'entendemeut, mais la volonté identilié(^ avec la passion on désir ; c'est encori; le défaut d(î lu lanj;iie du xvn" siècle dans lacfnelle le mot sentiment désij^nc tout aussi bien la fonction de jiajer que celle de sentir. Et l'erreur du déterminisme psychologique est surtout dans la tendance à ramener l'opposition des passions et de la volonté à celle des passions entre elles, ce qui est facile eu arranj^cant les mots pour un moment et pour les besoins d'une théorie. Mais on se paye de mots quand on prétend que les passions les plus fortes l'emportent, car la force est un concept qui n'est pas de l'ordre du cœur {finalité)^ mais de Tordre du vouloir {causante}, et une analyse psychologique est dépourvue de toute valeur si elle ne dislingue pas entre le désir, passion produite en présence d'une fin et la fonction volontaire propre à réaliser cette fin, à la faire venir du possibleà l'acte (1).
20 Mais, dans la réalité concrète, il y a solidarité cons' tante entre les trois grandes fonctions mentales. — Mais si les trois fonctions sont irréductibles entre elles, elles sont cependant, en réalité, à ce point solidaires que non seulement elles ne peuvent s'exercer l'une sans l'autre, mais qu'elles ne peuvent même être conçues à l'état pur et séparé. Que serait une intelligence pure, sans passion ? Elle ne se proposerait pas même comme fin le vrai, et n'y tendrait pas. Tendance, finalité, sont des choses de l'ordre de la passion, et un esprit qui ne les contiendrait en aucun sens resterait comme un miroir sans lumière et sans objet à refléter. D'autre part, un esprit sans vouloir , en présence de plusieurs opinions, ne choisirait pas, ne se déciderait pas ; il n'exercerait pas la fonction d'opiner, parce que toute opinion est un acte de volonté. — Que serait une
(1) Renouvier. Psych., I, p. 200 et suiv*
j. THOMAS. — 6* année. r 4
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piission pure^ sans élémoiil inlollcctuol d'aucune sorte ? Toiiî, désir inipli(|U(' (l'al)()rd la conception d'iin ctat actuel ou inili.jl de l'être ({ui comporte une imperfection, un manque, un défaut, puis ufi état liiial ima^nné comme résolvant, satisfaisant, corri- «^eant l'étal initial, et enlin une tendance de l'un à l'autre état. Un désir auquel manquerait l'un de ces éléments, dont les deux extrêmes au moins sont d'ordre intellectuel, serait pour nous radicalement inintellij^ihle. — Que serait enfin une volonté pure sans pensée, ni passion ? Une force aveugle qui s'ignore et qui procède sans but ; pas môme un instinct, car un instinct a au moins ce but : agir pour n'être pas immobile, agir pour être. La volonté sans mobile ni raison, conception typique de l'indilïérence, n'est que le hasard et n'est même pas la force, car toute force implique une direction et une intensité et ces mots n'ont pas de sens s'ils ne sont rapportés au moins d'une façon générale l'un à l'ordre de l'intelligence, l'autre (iiilendere, tendre à) à celui de la passion.
21. Les métaphysiciens ont réalisé comme des êtres à part chacune de ces fonctions abstraites. — Assurément, selon nous, la thèse de la liberté a été si rarement comprise, parce que les penseurs qui ont le plus d'autorité sur le monde philosophique ont réalisé en leurs analyses incomplètes l'une de ces trois abstractions. Aristote a conçu ou cru concevoir un intellect pur, sans objet, et qui n'a d'autre fonction que de se penser luimême (1) {noêsis, noêseôs). C'est la grande et constante chimère de laphilosophie purement intellectualiste. Descartes n'a pas reculé devant la conception d'un Dieu en qui la volonté pure est antérieure à l'intelligence et à la moralité, de sorte que si ce Dieu, qu'ircroit de beaucoup supérieure Jupiter, avait voulu, il y aurait des cercles carrés et nos vertus seraient des vices (2). Enfin le quiétisme, la doctrine de l'amour pur, avec l'extase de Plotin ; l'abandon du jugement et la résignation de la volonté chez les mystiques peuvent nous donner l'idée de l'espèce d'aberrations où l'on tombe en concevant l'homme sous l'aspect exclusif de l'affectivité. Bornés au point de vue de l'analyse et des éléments que sépare son artifice; hantés du reste par l'idole de l'absolu
(1) Métaphysique, livre XII, cli. ix, trad. Barthélémy Saint-Hilaire. Alcan.
(2) Que reste-t-iklcDieu après cela? Que respectons-nous, qu"adorons-nous en lui? « Ti an eiê lo scmnoa"? » dit Arislote. Métaphysique, liv. XIII, ch. ix. V. J. Simon, Devoir, p. 281. V. rEclaircissemont IV.