VII. — f,i:s TINS m-: i.\ vik iiimmsk
(l'iivoii' joui ; cl ne pus s'occiipci' de l;i soiiiiih' des plaisii's, c'pstji-dirc (lu hoiilit'iii- coiuuic rculcudr.i Mpicuic, r;ii' (mîIIc, somme t'sl hicu l()u;;U(' À cllVclut'i', cl surhinl il uc dcptud p.is (\(' uoilH de l<'i coiisliliuîr. L.i vie sa^o scîra doue uu .ircounuodciueiil opiMuliMi au uiiiieu ([u'oii lâchera d(^ sesoumelire pour s'en scm'vir («uuuu' d'uu uu)yeu d'a^icuienl au lieu de s'y souuiellre (I). Nous y senuis pluh'»! speelaleur (|u'acleur ("J), à luoius (|U(^ le ic'^le uous pai'aisse ai^réahle, el uous cuIicmmis alors dans dos Meus de syuïpalhie avec les aulres Ihhuuics, jusfpi'au luoiucid où uous cesscrous d'avoir hesoiu d'eux (.'{); uous admeliroiis les plaisirs ausl(*r(\s, ou délicals, ou préicudus uohies, scNui nos disposilious. Lîi jusiice elle -uu^me est uue hoiiue iusliluliou ([u'oul iuveulée les hommes soucieux de jouir eu paix de l'exislonce. Eu uu uu)l, ipie le plaisir soil facile, iiiteuse et certain, c'est tout ce que demaiule Aristippe.
8. Le développement des passions est naturellement harmonique ^Fourier). — Mais c'est eucore trop peu pour celui (jui croit lermeuieul à la léj^itiuiité de la passion et à l'excellence de notre nature. Aussi peut-on fonder sur cette nature môme un principe d'organisation sociale, d'après lequel, dépassant les vues individualistes des Gyrénaïques, on donnerait à l'humanité pour règle la voix qui parle en elle avec le plus d'autoiilé, la passion. Charles Fourier (4), s'inspirant de la première ligne de V Emile de Rousseau : « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme », croit que tous nos maux viennent des obstacles apportés par la société aux passions. Si l'on permettait à chacun de se livrer à l'occupation pour laquelle il est né, si l'on laissait les hommes se diriger par la seule influence de leurs instincts, il se formerait des états où chacun serait content de son sort. La loi de l'attraction universelle a son analogue dans le monde
(1) Pour M. Renan, le milieu est comme une comédie en somme agréable qu'il faut prendre, en tous cas, par le bon côté. V. J. Lemaître, les Contemporains, r" série, p. 203 à 215, un spirituel article sur cette joie contemplative du penseur délicat et légèrement sceptique. Lecène, 1887.
(2)V. Descartes. Disc, de la Méthode, fin delà IIP partie.
(3) Denys de Syracuse, chez qui Aristippe s'était réfugié, lui demandait pourquoi les philosophes font leur cour aux riches, et non les riches aux philosophes. « C'est, reprit-il, que les philosophes savent de qui ils ont besoin ; les riches, non. » Diogène Laërce, Vie des philosophes, liv. II, § 69.
(4) Economiste français né à Besançon (1772-1837), disciple de Saint-Simon.
108 l'IUNnPKS ])]'] \A M()F\AI.F
moral ; là, de ni<^nio que dans la nat un» physique, l'ordre se produit de lui-in(^nie p;ii" h' libre jeu des attractions et répulsions. Ainsi les passions ont trois buts: 1" satisfaction des besoins des sens auxquels correspondent cinq passions dites, pour cela, scnsitircs ; 52° foiinalion de «groupes et séries de groupes humains; de là les passions r///W-^/rf.s- ; amitié, amour, ambition, familisme; 3^ organisation des groupes humains par les passions mécanistinlrs ou (Ustrihuth'ps : hi rahalisic, (jui ])roduit l'émulation, la ]Kij)illonnc cjui nous jiousse aux l'éformes, la composite, priucipc (runion d'où lésullenldes sentiments complexes comme l'enthousiasme d'une foule. Ces douze passions livrées à elles-mêmes feront de l'ordre, tandis que l'ordre imposé par des lois est toujours faible parce ({u'il viole la nature, et purement apparent, parce que la passion trouve toujours moyen d'en triompher.
9. Ce système implique un déterminisme non justifié et un optimisme illusoire. — Un tel système va plus haut et plus loin que ses analogues antiques, mais il a un défaut que ceux-ci n'avaient point : il est condamné par l'expérience môme à laquelle il prétend faire appel. D'abord il suppose, sans le démontrer, un déterminisme absolu des mobiles humains. S'il est vrai que souvent nous en sommes les esclaves, il semble bien aussi que l'apparence de la liberté employée à les gouverner vaudrait la peine d'une réfutation. Supposons même la démonstration obtenue, il serait contraire à la réalité que les passions déchaînées produisent dans le monde l'harmonie, par exemple dans le cas de guerre, de révolution, de colonisation par les armes. Dans la vie individuelle même, loisque la passion est maîtresse de la volonté et de la raison, la conduite n'est que désordre, contradiction, caprice. L'optimisme sans réserve appliqué dans cette théorie est donc illusoire. Ainsi, pas plus chez les anciens que de nos jours, l'hédonisme ne fournit une règle suffisante à l'homme. Où donc la rencontre sans sortir du système ?
10. La prudence délicate dans le choix des plaisirs (Epicure). — Epicure (1) a déjà répondu : dans la prudence et la résignation, aussi bien que dans l'application de la raison au choix des plaisirs. C'est bien encore l'égoïsme qui est invoqué comme
(l)Né à Athènes (341-270).
\U. - M.S M.NS m. I.A \ll. III M\l\l lO'J
l(-;;iliiii<', iii;iis(riiii(> iurnu sysl('in;ili(|U(H>l sinloiil porhiiilsiir I'imi
s(MiîI)I(mI(' I.'i vie, cl sousl rjiil À rcmpiro cl .'nix cIliiiccs des s;ilisf;ic
lions (Mivis;i;;('cs (l;ms le prcsciil. lu plaisii' olïcil ne sera (loue
pas a('co])té pai- (('i.! seul (|iril se présente, mais seiilenient. si la
halance des coiisécineiices lieiirriises el fâcheuses, (îiitreviies dans
l'avenir, fouiiiil un exeédenl en favenr du honhenr. AvanI donc,
(|ne(lcccdcr à l'inslincl, l'!|Mcnre fail inlervenir la réllcxion cl
la volonic; |)i()i;iès considcrahic snr Arislippe. Déplus, il donne
aux vertus de Icnipciance, de jundence cl d(; justice; des si;^nili
cations sérieuses et dont la portée est Ici le <|ue les actes qu'elles
inspirent s(hiI confoiincs, du moins (juanl aux ic'snllats, àce (juc
])eut exiger en ce sens une morale (|ui parle au nom delà raison
et du dinoii*. Ainsi, la piudcm'c ou culture (Ut IVsprit ])ai' la
science s'impost» comme un moyen (l(Mlélivr<'r l'àmedes terrenis
superstitieuses; de là le goi\t et le besoin de la pliysi([ue, dans
lacpielle Epicure a au moins introduit deux idées importantes,
celle de la régularité constante des phénomènes naturels qui les
soustrait aux caprices de l'intervention des dieux, et celle de la
déclinalion des atomes ((ui otTre un point par où la liberté peut
agir sur la nature. La justice envers les hommes est le moyen le
l)lus^eflîcace d'obtenir le respect et la tranquillité. La tempé-
rauce est une règle d'austérité telle que Sénèque a pu admirer
la rigueur morale de celui qu'il combat sans cesse (1). Elle est
soumise à quatre règles qui peuvent être avouées par les plus
délicats des moralistes : 1° accepte tout plaisir qui n'amène pas
pour toi de conséquences fâcheuses ; ^' fuis toute douleur qui
est sans utilité; S'' fuis tout plaisir qui pourrait te priver d'un
plaisir ultérieur au moins égal ou l'amener une douleur au moins
égale, sinon plus grande ; 4" accepte toute douleur qui doit te
procurer un plaisir plus vif qu'elle ou l'épargner une douleur
plus grande.
11. La morale d'Epicure n'est encore qu'une règle solitaire et ascétique. — Malgré ces mérites, Epicure a le défaut de n'avoir jamais dépassé le point de vue de l'individu et de son bonheur personnel. Il a introduit d'une façon réfléchie et philosophique le principe de l'utilité, mais ne l'a pas conçue comme générale. Nous verrons si cette réserve ne l'a pas gardé de tentatives aventureuses de conciliation.
(1) Sénèque. De vUa bcata, § 3, p. o6. Kd. Daariac(Alcan).
110 l'KINCll'KS IH-; LA MdllAl.i:
De plus, il siipposp <|ii<' riiulividn est cfTcclivomcul disposé i\ rcj^îirdcr la liaïKiiiillilr coiiiiim' son iiin(|iH' bien cl à lui sacrifier tout autre but, propre ou commun, d'utilité ou de plaisir, dont la poursuite lui paraîtrait demander trop de peine ou s'accompagner de trop nombreuses chances de trouble et de douleur (i). Une morale ({ui veut oblenir Tadliésion iW^ hommes qui vivent réellement et ({ui luttent, tout en restant attachée au principe de l'utilité ou eudémonisme, doit, après Epicure, chercher d'autres développements.
Deuxième parlif.
Les morales fondées sur l'utilité sociale.
12. L abdication universelle en vue de la paix (Hobbss . — Elle les trouve dans les temps modernes avec Hobbes, Hume, Helvetius, Bentham.
La proclamation des droits de l'expérience faite par Bacon (2) à rencontre des abus de la spéculation au moyen âge trouva sa première application dans le matérialisme politique de Thomas Hobbes (3).
Selon lui, le plaisir est le mobile universel et l'intérêt personnel est tout disposé chez l'homme primitif à mettre la violence au service d'un certain droit qu'a chaque individu de jouir de toutes les choses de la nature ; mais les hommes reconnaissent bien vite que le moyen le plus sûr de jouir de la vie est de cesser la guerre réciproque, de faire des sacrifices nécessaires à l'établissement de la paix, et ainsi de remettre à un seul les pouvoirs et les droits de chacun, pour qu'il organise le bien général. Ce monarque absolu, détenteur de toute puissance et de tout droit, n'aura rien à craindre de personne puisque par hypothèse nul dans l'Etat n'aura de force excepté lui ; il ne pourra donc s'empêcher d'être dévoué à l'intérêt de tous, identique au sien même, et naturellement gérera cet intérêt beaucoup mieux que chaque citoyen n'aurait pu le faire. Ainsi l'individu a tout à gagner en se
(1) Renouvier. Esquisse. — !d., Critique religieuse, VI, p. .53,
(2) Bacon, pliilosophe anglais (lo61-1626) publia de 1620 à 16231e traité sur La dignité et les progrès de la science, puis le Nouvel organe.
(3) Hobbes, de Malniesbury, né en 1588, mort en 1679, publia en 1642 un traité Sur le citoyen; en \'oh\., Lévinthan.
Ml. I.KS l'I.N.S Kl. I,\ \ll III M \IM. I I I
sacrifiiiiil ;'i rcnsctnlilc D.iiis iiohhrs ;ip|i;ii';iit dniic |Mitir l;i pic Miirrc loi.s le sophisme de raccord iiiiliircl riilic riiijrrèl ;;('mi;il t»l l'inlciiM prive, sopliisinc (|iii sn;i l;i croix de Ions les iililil:i risles jiisijn'iiiix ('(Milempoi'.iiiis.
13. Le dévouement à la sociôté en vue du bien individuel (Hume^. — l'iii elïel , pour Ihiiiie ( I), le s;ie ri liée conseille ;i l'iiidi vidii est un moyen deloiirne d'.issnicr scui ;iv;inl;ij<e personnel, mais non pas nn désinléressemeni ol)li;;é. La veiln (ju'il conçoit iK^ demande pas d"iinstéril.és sn|)ernnes, de ri^nenrs onlri'es, (\t' renoncemeni à soi nK^nie; elle nous déclare (jiie son iiiii((ne objel (*st (le rendre Ions h^s homim^s contents, s'il est possible, à tons les moments de lenr e.xistence. .Jamais elle no se rofnse un l)laisir (pie snr l'espoir d'en ùtre amplement dédommaj;ée. La senle peine (lu'elle exi<;e est de calculer juste et de donner la prél'éreuce an bonheur le plus <;rand. Ce calcul, Bentbam (4) en indiqua les o])érations fondamentales.
14. L'arithmétique des plaisirs et lidentité des intérêts (Bentham). — Il veut montrer, avant tout, que l'accord entre l'intérêt social et rintérèt privé dérive de la nature même des choses. Hobbes n'obtenait cette harmonie de fait que par nn moyen violent, la tyrannie. Hume, imité en cela, mais non avoué par Helvétins et Stuart Mill, recourait à rinfluence du milieu et à une association d'idées bien et longtemps dirigée par l'éducateur pour opérer dans les cœurs la conviction de cette harmonie et préparer ainsi le sacrifice volontaire. Hume encore avait eu recours à une théorie subtile et bien détournée pour montrer la sympathie et la bienveillance résultant des idées que nous nous faisons des biens et des maux d'autrui, leur simple représentation en nous produisant les sentiments eux-mêmes, comme, au théâtre, se fait l'identification des émotions réelles avec celles
(1) Né à Edimbour!]? (1711-1776). Auteur d'une célèbre Histoire d'Angleterre fut l'ami et l'hôte de Ilousseau; fonda d'une façon définitive l'empirisme anglais dont se sont inspirés les plus illustres contemporains, Bain, Mill, Spencer, sans avouer suffisamment tout ce qu'ils doivent à leur prédécesseur. D'autre part. Hume par ses énergiques analyses a préparé la critique de Kant. V.ï\ 1742, il publia des Essais de morale. 'MdAs sa doctrine, dégagée de palliatifs qu'il lui apporta par égard pour les opinions courantes, n'est vraiment exposée que dans le Traité de la nature humaine (1738), ouvrage qui ne parait guère avoir été connu en France et même en Angleterre avant la traduction de MM. Renouvier et Pillon, 1878.
(2) Né à Londres (1748-1832). Ecrit en français un Traité de Législation {i^^'i) où il invoque le principe de l'intérêt général comme base du droit, et une Théorie des peines et récompenses (1812).
iij i'iiiN(;ii'i;s itK i.A MdP.Ai.r,
(jiii suiil .sLMih'iiiciil rj'prcsLMiIcM's (Ij. IU'iillj;im j)i('l('ij(l (|ue les choses se passent plus siin])lemeiil. Noire pro])re iiilérèt nous conduit à être désintéressés, car si nous n(; faisons rien pour les autres, ils ne feront rien pour nous, et le meilleur moyen de paraître désintéressé, c'est de l'être réellement : du reste, le désintéressement n'e?^t recommandable que s'il est avanta;;eux (2) ; de plus, la sympathie auj^niciile la (juanlitédu plaisir dans le monde : en partaj^eant le ])laisir des autres, nous vivons deux fois, en eux et en nous. Ainsi le but à se proposer est d'augmenter non pas en nous, mais dans la société humaine en général la quantité du honhenr. Ne calculer que j)Our soi serait maladroit, car l'individu ne peut être heureux que s'il vit au delà de lui-même, et il a tout avantage à vivre dans la société la mieux fournie en bonheur, car une partie considérabJc du i)onheur personnel vient des avantages de la vie sociale. C'est donc un excellent placement que le sacrifice au bien commun puisqu'il nous rapportera d'autant plus d'inlcrrts que la somme du bonheur collectif sera plus grande. Au reste, il est facile de savoir comment se constitue cette utilité générale : que cbacun fasse la balance des plaisirs et des peines que peut lui rapporter une action envisagée dans ses conséquences les plus lointaines, et qu'il se décide pour l'alternative indiquée par ce bilan comme la plus productive de biejis ; il va de soi alors que le plus grand avantage social ne sera que la somme des actions avantageuses aux particuliers. Ainsi ce qui profite à la partie profite au tout, et la réciproque est vraie. (V. Éclaircissement V.)
15. La qualité des plaisirs et l'introduction de lassociationisme dans la conscience morale (Stuart Mill). — Le dernier représentant de l'école de l'intérêt eu morale, Stuart Mill (3), n'a presque rien ajouté aux thèses de Hume et de Bentham. Elles se présentent cependant chez lui avec un accent moral plus élevé, comme nous verrons les stoïciens accentuer dans le même sens les thèses d'Aristote. Stuart Mill est un des
(1) La doclrine de la sympathie de Adam Smith ne sera qu'une variation sur ce thème de Hume. V. Eclaircissement III, p. 122, note 2.
(2) « Le désintéressement (sans espoir de retour) peut se trouver chez les hommes légers et insouciants; mais montrez-moi l'homme qui rejette plus d'éléments de félicité (|u'il en crée pour soi, et je vous montrerai un sot et un prodigue ; montrez-moi un homme qui se prive d'un plus grand nombre de biens qu'il n'en communi(iue à autrui, et je vous montrerai un homme qui ignore les premiers éléments de l'arithmétique morale. » Déontologie, I, p. 199, publiée par Dumont, de Genève.
(3) Né en 1806, mort en 1873.
\ii. — i,i;s I iNs ni; i,a \ii; iicmaink 113
penseurs les plus iiit(''ress;iiils de ikiIit h'iiips A cause de la profonde sincYM'ih^. avec la((uell(y il se dch.il ciilro les doc'trines froides et compassées de l'école utilitaire en morale, el ses sentiments véritables dus en parliez à une iniluencc profonde exercée sur lui comuKM'conomistiMM. moraliste , parcelle (pii futsa femme(l), après une amiliéde vin;;! ans, M'"" Taylor. De même ses idées, en lo;;i(|ue };énérale, porleni la liace d'une luth; constante enire l'inUm'iice de renipirisme (|iii lui fui Iransmis par son père, James Mill, et le criticisnu' de Kant (|ui lui fut transmis, (pH)i(fne d'uni^ façon insullisanle, par llamilloii.
Sluarl .Mill l'ésume donc et exprinuMruni^ façon sentim(;ntalc et |)osilive toute la docti'ine (l(; ses prédécesseurs cpii peut so ramener aux ([ualre points suivants :
l" Le plaisir et Texemption de peine sont les seules choses désirables comme tins, et toutes les choses désirables (y compris la sympathie, les plaisirs nobles, le ^•oi\t de la science et de la dij^nité dans l'existence) le sont pour le plaisir inhérent en elles ou comme moyen d'accroître en général le plaisir et de prévenir la peiue (^).
4" Il faut distinguer entre les plaisirs ceux qui sont les plus productifs, les plus certains, les plus durables. Stuart Mill accorde cette thèse, prise en gros, mais il semble reconnaître que l'application d'un calcul rigoureu.x à l'évaluation des plaisirs, comme Bentham pensait l'avoir obtenu, est doublement chimérique. Car d'abord il faudrait une commune mesure pour apprécier les divers degrés d'intensité d'un seul plaisir, et surtout pour comparer entre eux des plaisirs hétérogènes (3). Si elle existait, on ne verrait pas les hommes disputer des goûts et chercher leurs satisfactions dans des directions contraires. De plus, c'est une chimère que d'espérer évaluer, jusqu'à l'avenir le plus lointain, les conséquences heureuses ou fâcheuses d'une action ; il faudrait pour cela une providence parfaite en l'esprit de chaque homme et pendant que se ferait ce long calcul, la pratique, l'action serait arrêtée. C'est pour cette raison même qu'Epicure aboutissait
(1) V. Autobiographie. Traduction Gazelles; Alcan, 1874, ^h. vi, p. 175.
(2) Utilitorisme, p. 9-10.
(Z) V. Guyaii, La morale anglaise contemporaine, liv. Il, ch. i et ii : Morale arithmétique de Bentham. — V. aussi les critiques faites sur le même sujet par un des derniers utililaristes anglais, M. Sidgwick, dans l'ouvrage : Les méthodes en morde. — V. Ludovic Carrau, La morale wïYzYaîVe, 1874, Didier; et surtout Année philosophique, 1867, p. 209, La morale inductive et le prirt' cipe d'utilité; article de M. Pillon.
j, THOMAS. — 6' année. 8
114 PHINCIPES lu; I A MoHALi:
(Irjà à Liiic jjrt'.sfjuc iiiiiM()))ililL' , ])ar ciaiiih; de .se lruiii[)er dans ce' calcul (1). SluaiiMill,al)andouuautces préteutionsà une rigueur impossible, propose doue de s'eu remettre à rapprcciation des hommes compéteuts dans les deux genres de vie les plus opposés où se rencontrent les plaisirs dits les uns bas, les autres nobles. Ainsi Louis XV ne serait pas bon ju-^e dans la question, car il n'en connut très bien qu'un côté; Littré, dont la vie austère et douloureuse fut pleine de jouissances d'ordre supérieur (2), serait également récusable comme juré dans ce débat. Il nous faudrait consulter Pascal ou saint Augustin qui eurent la double compétence, comme ces généraux f[ui ont passé par l'infanterie et par la cavalerie ; et en cas de coullit entre les jurés, on s'en remettra à la majorité des votes exprimés. Nous objecterons à Mill que les questions de goût et de moralité ne se résolvent pas par le suffrage avec ou sans adjonction de « capacités ». En vain nous déclare-t-il (jue, pour lui, « mieux vaut être Socrate malheureux qu'un pourceau satisfait», il est nombre de pourceaux à deux pieds qui, repus, se trouvent bien plus heureux que Socrate, et leur « sentiment » est irréfutable comme tel(3j.
3'' Stuart Mill s'efforce d'expliquer comment se fait le passage de l'égoïsme à l'altruisme ou désintéressement. Le bonheur de l'individu est d'ordinaire lié à l'intérêt général et les deux faits se trouvant associés un grand nombre de fois, les deux idées finissent par constituer une « association inséparable » et nous ne pouvons plus agir sans nous préoccuper du bonheur général. Ainsi apparaît dans l'individu une tendance à agir en vue du bien commun et de l'égoïsme, qui se concilie, s'harmonise avec son contraire. Stuart Mill ne fait que reproduire ici une analyse qui se retrouve dans Hume et ses successeurs, Hartley, Mackintosh. Pour eux tous, la conscience morale est formée par une longue éducation dont la marche est semblable à celle qui s'observe dans la formation de la passion de l'avare : après avoir eu pour but les plaisirs dont l'argent est le moyen, il finit par aimer l'argent pour lui-même. Ainsi le bien commun nous devient un but par lui-même à force d'en avoir associé l'idée à celle de notre intérêt individuel.
(1) V. Martha. Le j)oème de Lucrèce, ch. vi ; La morale, et ch. ix, Tristesse du système.
(2) V. le récit abrégé de sa vie dans le livre de Caro : Littré et le positivisme.
(3) C'est l'avis de Grillv.s changé en porc, dans un Dialogue des Morts, de Fénelon.
\ II. I.I.N I INS IM'. I,\ \ II, III M AI.NK li;,
4" C'osI <l<' l<i iiK'mc l;i<<)ii (|ii(', selon lui, sV\|)li(|(i(' l,i nolinii (le devoir cl, celh^ do jiislico. La vtu'lu iic nous ii|»|);ii-;iil jaiii.iis ((iKM'oininc II!) moyen de houInMir; à la ioiii^iic, le iiioyc'ii cl la lin s(^ coiiloiidaiil, la vcrlii dcviciil, iiik; lin par rllr inèinc. QuanI an d('\'oir, coniinc raclion vicicnscî a pi'rscjnc^ l.oiijoni's (Hé .suivie (le peine, nous linissoiis par ikmis senlir arnH(''-s devaid, l'ac^lion (pialiliee mauvaise comme devaiil une impossihilih' ; nous nous sentons eonli'ainls, oldi^és iic ['(''eai'Uu' ; oi", le earaeh'ic du devoir est jnsicmenl. celh^ ohlij;ali(Mi. l'iidin, la juslie(;a sa sourejr dans Vinslinelde venj;(vni('e. La loi du talion est sa foniuî |)riinilive, mais elle/, rhomim* i-el1(''('lii l(^ besoin de ven^eane(î esl g(îii(ji'alis(3, coiisidércî coiiiiiic l'intéiôl social, cl de là la justice.
m. — DIALECTIQUE RÉGRESSIVE
16. Elimination des morales utilitaires. — Ainsi avec le dernier des utilitaristes (car je lie compte Darwiu et Spencer que comme des historiens et des psychologues de la conscience morale, et non comme des moralistes), toutes les notions morales reçoivent une explication. Mais nous allons voir que ces progrès dans le sens d'une théorie supérieure à l'expérience même du plaisir et à l'égoïsme individuel, progrès réels, font cependant sortir les utilitaires de leur propre doctrine et manifestent la nécessité de recourir à une théorie franchement attachée au devoir.
17. Vice de la tentative d'explication empirique des notions morales. — Il faut distinguer chez Stuart Mill d'une part, l'elïort pour réduire les notions morales de la conscience actuelle à des instincts égoïstes primitifs, transformés par une longue association d'idées en instincts désintéressés et juridiques; et d'autre part, l'elïort pour introduire dans la morale de l'utile, la considération du bien absolu, de la dignité morale. Sur le premier point, on peut faire toutes réserves sur la valeur de cette explication historique de la moralité. Les conditions psychologiques qui ont préparé l'apparition des notions morales peuvent être celles qu'indique Mill ; elles peuvent être différentes aussi; mais, en tout cas, les conditions d'un phénomène sont autre chose que lui-même, et les phénomènes moraux que nous
lin l'HINCIIMlS |»K LA MOIlALE
conslatous aujourd'hui sont absolunuMit irréductibles à tout autre éléiueut psyciiiciue, tel (juele plaisir ou l'intérêt. La tentative de Mil! sur ee |preuiier point ne peut donc servir f^u'à faire ressortir les caractères hétérogènes de l'idée du devoir et de celle de l'utile, puisqu'en voulant montrer que leur distinction est illusoire, il constate que cette distinction est un(^ donnée comimmc (le la conscience humaine.
18 La doctrine de la qualité des plaisirs le fait sortir de l'utilitarisme. — Sur le second point, l'introduction dans la morale égoïste, depuis Epicure jusqu'à Stuart Mill, d'éléments de plus en ])lus analogues aux ])rinci])es rationnels est l'indice de l'insuflisance de l'égoïsme pur pour constituer une règle de conduite. La morale du devoir se fait lentement une place à travers toutes les formes historiques de la doctrine contraire, en détruisant de plus en plus la cohérence des parties dans cette doctrine que nous voyons fidèle à elle-même seulement chez Aristippe ou Calliclès, c'est-à-dire dans sa période instinctive et avant d'être érigée en système de philosophie morale. Chez Stuart Mill, l'antinomie est complète entre l'hédonisme et la conception déontologique. Sa doctrine de la qualité des plaisirs, si elle doit être prise au sérieux, ce qui n'est pas douteux chez un homme de son caractère, le force à abandonner la tradition utilitariste. Qu'est-ce qui fait qu'un plaisir est préférable à un autre? Ce n'est pas une qualité du plaisir en lui-même, puisqu'il ue faut plus tenir compte simplement de son intensité. Il faut donc recourir à un caractère étranger au plaisir, et dès lors sa qualité c'est sa moralité. Le mot que nous avons cité sur Socrate implique un aveu de la supériorité morale en elle-même, et convient bien à un penseur comme Mill qui a parlé en si beaux termes de la dignité personnelle et de la haute culture désintéressée. Mais cet aveu, s'il honore l'homme, détruit le système.
19. Bentham n'est pas plus fidèle à 1 utilitarisme : lidentité des intérêts et leur répercussion sont des erreurs économiques et le sacrifice demandé à l'individu est contraire à son intérêt. — A Bentham nous objecterons qu'en fait il y a presque constamment désaccord entre l'intérêt privé et l'intérêt social (1), le voleur ne veut pas être pris : la société a tout intérêt à le prendre. C'est l'antagonisme qui est la règle générale tandis que
(Il Sur k 'li.-rus-ion de ce point, voy. F. Bastiat. Les harmonies économiques .
Vir. — l,KS FINS IH. I.\ Vil. III M MM-: 117
ri»;iriin)iii«' Il Csl (juc r('\(T|»linii. S;iiis doiilr, si nous m mis phicions dans lUK^socirlr i(l(''al(', I*' incillriircj r(iiii(|ii(' iiio\cii <rnl)tiMiir la plus ;;'i'ail<l(' soiiiiiic «le l)(iiiliriii -poiir !<- plus ;4raiiil iioiiihir sera il (pi<> (liaciiii lil son devoir. Mais nous soilons de riiypollicsc iili lilaiic cl ('csl alors li^ devoir (|iii est, le vrai hiil, le ijonheiir n'est plus (|irnii résiillal naturel el non e lie rein'' anireineni (|iie sons la iL'î^le de la raison jnridi(Hie. l'!n oui re, il esl faux (|U(; ec ([ni prolihi à l'tMis(Mid)le in'olite lonjoiirs aux individus par l'épcrcnssion : si j'an^'inenle riiii des l'aeleurs <ruiie addilion, j'an<;ineiile hieii |)ar là le lolal, mais cela ne clianf^e rien à eliaciin des anlres fa(;lenrs. (Jii'nn des eenl ein(|uanle propi'iélaires i|ui ont la moitié des lerres dans la patrie de Heniham liérilcMrnn milliai{l,la richesse de rAnj;leleire sera bien an{^inenté(^ mais en ((noi le sort des individus ([ui couchent sous le poiitde Loiîdressera-t-ii chanj^é? Enlin si vous me conseillez de sacrifier mon intérùt privé à l'intérêt général, c'est, comme vous le dites, parce que je ferai là un bon placement et (|u'il me reviendra un l)énélice d(î mes avances. Alors, parlons (inaiices, je le veux bien, mais laissons de côté l'hypocrisie <[ui présenterait le marché que nous débattons sous des couleurs de moralité et de dévouement; outre que votre proposition ne m'enlève pas certain doute que j'ai sur la régularité des lois économiques dans l'avenir desquelles vous voulez m'engager. J'ai déjà les plus grandes difficultés à connaître mon intérêt privé, que sera-ce donc s'il me faut, avant d'agir, calculer ce ce qu'il adviendra des conséquences de mon action pour ma commune, ma patrie, pour l'humanité tout entière? (i) Je n'ai pas confiance dans des conceptions que démentent si souvent les faits; et j'en reviens donc comme le poète à la doctrine
Qui du sage Epicure a fait un demi-dieu (i2).
Au contraire, si vous m'exhortez au sacrifice de moi-même au nom du devoir, je comprends encore votre langage, mais c'est celui que me tient aussi Kant, et ce dernier, non seulement se garde bien d'escompter la récompense, mais il m'avertit que si j'y pense en obéissant à la loi morale, je viole déjà cette loi. En tout cas, nous sortons encore de l'utilitarisme.
20. Epicure, exclusivement égoïste, est plus conséquent; mais il ne donne pas le plaisir promis. — Pour y rester, il
(1) Eclaircissement IV.
(2) Musset. Espoir en Dieu.
lis pniNCIPES DE LA MOllALK
faut donc suivie Kpicmo. J'accordo d'abord que ses préceptes soni austères, que sa \ i<' lui pleine dedij^nité et que son respect pour la vertu Icnioi^^nie d'une j^n-ande dclicatesse morale (1). Mais quoi ! il me ]iromet le plaisir ou du moins m'en^^ajîe à le clierclier à sa suite et ne me le donne pas; et je vois bien que son idéal Ji'est pas de jouir, mais seulement d'éviter de souffrir : il m'empécbe de vivre de peur des accidents. Quand il m'ex- ])lique dans sa lettre à Ménécée(2) comment il entend les vertus, même la justice et l'amitié, il me les fait mépriser, car il les subordonne à un égoïsme dessécbant et sceptique. Ou, si parfois il me parle de devoir, sa voix n'a pas d'autorité et je vois qu'il abandonne lui-môme la métbode prudente de l'utile, puisque par devoir, je pourrais me sacrifier à mes amis, ou, par respect pour la science, je pourrais y cbercher la solution de problèmes qui ne me rapporteraient aucun bénéfice pratique. Si donc je veux trouver un homme conséquent, me voilà comme Horace :
Malgré moi j'en reviens aux leçons d'Aristippe(3).
21. Enfin la doctrine d'Aristippe, seule conséquente, aboutit au suicide. — Celui-ci au moins me fait vivre. Cependant n'est-ce pas son disciple Hégésias (4) qui, fatigué de chercher le plaisir sans le rencontrer dans la vie la plus agitée, renonce à sa poursuite quand il lui est bien démontré que la somme des maux l'emporte sur les biens, et résolvant par avance le problème proposé par Bentham,
Déclare le ciel vide et conclut au néant (5).
en se donnant la mort, ou du moins en nous conseillant de nous entendre, ainsi que fit son imitateur Schopenhauer, pour en finir d'un coup par un suicide universel, avec une existence qui ne vaut pas la peine d'être vécue.
22, Conclusion : Ni le plaisir ni l'utilité ne fournissent une loi morale. — En résumé, la doctrine qui se propose pour unique but de la conduite la poursuite du bonheur individuel ou de
(1) V. ce qu'en dit Sénèque. De la vie heureuse^ ch. xii et xiii.
(2) V. Diogène Laerce. Liv. X. Et Cicéron, De Finibus, liv. I, ch. xiii à xxi.
(3) Nu7}c m Arisf.ippi furtim prsecepta relabor. {Epit., liv. T, i, vers 18).
(4) Surnommé le Pisithanate (qui conseille la mortj.V. Morale ]'jratique, ch. v.
(5) Musset. Id.
vu. — m;s i-'ins mi: la vu: iiimaim: ik»
rulililt'^ griiriiilc, lioissc l;i (•(Hisciciirc ni ce ijirrllc csl îiiikmk'm' ;'i nior <1(3S disliiictions iii-t'diK-lihlcs citln' li> lii<-ii d le ni.ii ihmimI d*uiio part cl le hicii cl le iiiiil nahircl «rautrc part ; ou bien clh; tourmente cctU^ conscience jxMir lui prcsiMitci* des moyens d'idenlilier ces conlraiics, cl ne lui foniiiil, an fond, ((ne (l<;s sopliismes. La concilialion ne peut se laiie cnlre le l)onlienr et. la justice que sons une rè^le imposé(^ par la raison et, en faisant appel par consé((uenl à daulres éléments (juo ceux de l'expérience. Enlin, ladoctriin* utilitaire nianrpie son l)ut puisqu'elle ne peut l'atteindre qu'en supposant un optimisme injustifiable ((ni nous feiait prendre pour honheni'ce (fui n'est ([ne |)rivalion de douleur ou bien pour vertu ce cjui n'est ((ue calcul. Il jidiis faut aborder une doctrine i)lus liaute pour trouver satisfaction aux besoins de la conscience morale. (V. Eclaircissement III.)
Le loisir de la vie spéculative est le plus grand des biens pour Descartes.
En conclusion de cette morale, je m'avisai de faire une revue sur les diverses occupations qu'ont les hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix de la meilleure ; et, sans que je veuille rien (lire de celles des autres, je pensai que ne pouvais mieux que de continuer en cellelà même où je me trouvais, c'est-à-dire que d'employer toute ma vie à cultiver ma raison, et m'avancer autant que je pourrais en la connaissance de la vérité, suivant la méthode que je m'étais prescrite (1). J'avais éprouvé de si extrêmes contentements depuis que j'avais commencé à me servir de cette méthode que je ne croyais pas qu'on en put recevoir de plus doux ni de plus innocents en cette vie ; et découvrant tous les jours par son moyen quelques vérités qui me semblaient assez importantes et communément ignorées des autres hommes, la satisfaction que j'en avais remplissait tellement mon esprit que tout le reste ne me touchait point (2) (p. 44).
(!) En somme, Descartes n'aspire, comme il le dit (p. 46), qu'à passer « une vie douce et innocente^ » à jouir des biens de la vie en évitant toute cause de trouble, et surtout qu'à obtenir de la société des hommes le calme nécessaire aux jouissances solitaires du penseur qui s'isole dans la contemplation. C'est là ce qu'Aristote appelle la vie divine. (V. ch. xxi, Eclaircissement V.)
(2) Descartes récuse d'avance ceux qui, reprenant la méthode d'examen personnel substitué par lui à l'autorité théologique, seraient touchés d'autres intérêts que ceux de la métaphysique et tentés de porter la critique sur les
120 IMUNCll'KS m: LA MoHALK
Bien que je n'îiime pas la gloire par excès ou môme, si j'ose le dire, que je la haïsse en laiil que je la juge contraire au repos, lequel f estime sur toutes choses toutefois aussi je n'ai jamais tâché de cacher mes actions comme des crimes, ni n'ai usé de beaucoup de précautions pour êlrc inconnu, tant à cause que j'eusse cru me faire tort qu'à cause que cela m'aurait donné quelque espèce d'inquiétude qui eût derechef été contraire au parfait repos d'esprit que cherche (p. 81).
.l'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connaissance de la nature;... et mon
inclination m'éloigne si fort de toute sorte d'autres desseins que je
ne crois pas (jue je fusse capable d"y réussir. De quoi je fais ici une déclaration, que je sais bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde, mais aussi n'ai-je aucunement envie de l'être; et je me lidndrai toujours plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans empêchement de mon loisir que je ne serais à ceux qui m'offriraient les plus honorables emplois de la terre (p. 84).
Discours de la Méthode, Ed. Brochard. (Alcan.)
La morale du plaisir au maximum d'intensité.
Je vais hardiment te dire ce que c'est que le beau et le juste selon la nature. Pour bien vivre il faut donner à ses passions leur plein développement, sans les contraindre, et, portées au plus haut point, savoir les satisfaire avec prudence et courage, à mesure que se produit chaque désir. Ceci n'est pas, sans doute, à la portée du plus grand nombre, et voilà pourquoi l'on blâme ceux qui en sont coupables; on cache par honte sa propre impuissance, et l'on traite de honteuse l'absence de contrainte. On enchaîne ceux que la nature a faits meilleurs, et, ne pouvant atteindre soi-même à la plénitude des plaisirs, on vante par lâcheté la sagesse et la justice. Mais, pour eux, s'il leur est échu tout d'abord de naître d'une famille de rois, ou s'ils sont aptes par nature à se procurer un commandement quelconque, empire ou tyrannie, qu'y aurait-il vraiment de plus honteux et de pire que la sagesse, s'ils l'embrassaient? Ils peuvent jouir de tous les biens sans que personne leur fasse obstacle, et ils iraient subir volontairement le despotisme des lois, des discours et des réprimandes du plus grand nombre ! La beauté prétendue de la justice et de la sagesse ne les rendrait-elle pas misérables
questions de morale, de politique et de religion. 11 craint tant les révolution ■ qu'il n'engage personne à rejeter, comme lui, les opinions toutes faites (v, IP partie, § 3). Mais, confiner la raison dans la métaphysique, ce n'est pas être plus libéral que le moyen âge qui, lui aussi, avait abandonné à la libre spéculation Tunique domaine de la logique formelle. Uescartes est donc bien nialgré lui le précurseur des rationalistes qui ont fait la Révolution française, ainsi que le reconnaît, non sans un certain regret, M. Taine, dans son T"" volume des Origines de la France contemporaine.
vn. — i.KS FINS i)K i,\ Vil, m m\im; iim
((u.iihI ils ii'.iiiraiiuil i-icii de plus ;i doMiiri- ;i huirs .nuis (iu';i leurK ennemis, ri, ccl.i dans leur cih', uù ils ^^ouverncrnient ?... La volupté, l'absence de loule coidraiiile, la lihei'lé, pourvu <|n'y soi! aussi la puissanc'e, voilà (m^ (jue c'est, à vrai dire,(ju(^ la vci'lu cl le hoidu'ur. 'l'oulcs ces autres belles choses, conventions contre nalui-e, ou bavai-dages de ILi^ens, ne niérilent pas la inoindi'e allenlion.
Platon, (lort/itis. Disnmrs i/c Ciilliclra, cli. XLVr, p. 401.
Valeur ri'Iative cl, iiisnriisance dos systèmes de iiKjralc fondés sur d'autres priiui[i(;s cpio la l'aisoii prali(pi(i.
Quoiiiue les philosophes aient })roposé dinerenls systèmes de morahî, ce n'est nullement une raison de concevoir un doute sur la vérité de la morale ; car il n'est au(M.m de ces systèmes qui ne soit propre à portei* à bien vivre les hommes qui se conformeraient à leurs })réceptes, aucun qui ne renferme des vérités considérables qu'il n'est question que de mettre à leur place.
11 y a des systèmes ([ui placent l'objet de la morale dans la recherche du Ijonheur personNc/ ; et, en etï'et, il est vrai qu'il n'y a pas de bonheur personnel sans la moralité, et que, d'autre part, en atteignant la moralité, on réalise une des conditions du bonheur. Seulement, quand on met ainsi le bonheur personnel à la tète de tout, on est obligé de faire connaître les moyens d'y arriver, et c'est ce qu'on ne peut pas faire sans s'occuper d'autre chose que du bonheur (1).
Les motifs qui se tirent de V intérêt bien entendu^ pour porter à la moralité, sont des motifs très justes. Seulement ils ne sont pas convaincants pour un homme qui serait enchaîné par de fortes passions à des intérêts mal entendus et qui serait mal instruit des biens de la raison et de la loi morale (^).
Il y a des systèmes qui font consister la moralité dans la recherche du bonheur de tous par chacun : déterminez-vous, disent-ils, dans le sens de Vutilitè générale. C'est très bien dit, mais il faut savoir pourquoi, et ce que c'est qui nous oblige. Il faudrait apprendre aussi à chacun en quoi consiste l'utilité générale, et à quoi on la reconnaît dans chaque rencontre et dans chaque sujet dont on dispute. C'est une grande science (3), et ce sont de terribles questions, sur lesquelles on se trompe souvent et beaucoup.
(1) Nous avons indiqué, à la fin du ch. vni (Morale de Kant), quelle part de légitimité il faut accorder à VEudémonisme dans un système synthétique de moralité, et à quelle place doit venir cet élément dans les principes qui dirigent la conduite.
(2) Ceci s'appliquerait au système d'Epicure, tandis que l'alinéa précédent désigne Aristippe et Fourier.
(3) Cette science serait VEconomie domestique, politique et sociale, qui, loin d'avoir encore le caractère depositivité scientifique, a pu seulement formuler jusqu'ici quelques propositions générales qui sont elles-mêmes l'objet des plus
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Il y n (les syslùmcs qui admellcnt un sen/imptil moral ^ une conscienre morale, et recommandent de s'y fier en toute occasion. Ce sentiment et cette ronscionce existent effectivement. Mais encore faut-il les prendre chez un JKHnme ])ien élevé et desprit éclairé ; et chez celui-là même, l'expérience nous apprend qu'ils peuvent dicter des conduites bien diverses cl d'é.içale aulorilé apj)arenlc, dans les mômes circonstances. 11 faut donc les soumettre à la loi fixe de la raison (1).
11 y a des systèmes qui prennent pour mobile unique la bienveillance, les affecfions .sy/n/jn/hif/ncs. Ces passions sont bonnes ; mais elles n'apportent non plus aucune règle avec elles, aucun moyen de discernement, aucune garantie pour la dignité des personnes morales et pour le respect qu'elles exigent C^).
11 y a des systèmes qui cherchent le principe de la moralité dans l'idée de la perfection et dans la tendance de la conscience humaine à poursuivre cet idéal (.3). C'est encore la partie d'une vérité; mais en quoi consiste la perfection morale, à quoi se reconnait-elle et comment peut-on s'assurer de ne pas aller à l'encontre, particulièrement dans les relations sociales? C'est ce qui reste ta savoir et ce que l'idée de perfection toute seule ne dit pas.
Il y a des systèmes qui répondent à cette question en remettant la détermination du bien à la volonté d'un être parfait, qui doit nous ravoir déclarée, et nous en fait un commandement. C'est chose, en
vives controverses. Bentham, qui a développé ce système de V utilité générale était un des plus grands économistes de ce siècle. Il n'en a pas moins omis toute indication sur l'essence de l'utilité de tous.
(1) Nous avons indiqué (cli. vni, à la fin) la part qu'il convient de faire au sentiment en morale, pour corriger ce qu'a de trop rigide et de trop peu humain, en ce sens, la morale de Kant.
(2) Adam Smilh trouve dans la sympathie un critérium de la valeur morale des actes. Les actions d'autrui qui nous sont sympathiques sont bonnes, car nous consentirions à éprouver les sentiments qui ont inspiré ces actions. Celles qui provoquent l'antipathie pour leur auteur sont mauvaises. La règle est donc, d'après cela, d'agir de façon à mériter la sympathie d'autrui, ou du moins, à éviter l'antipathie; ce qui revient à faire de l'opinion publique le juge unique de notre valeur morale. On voit ce qu'il y a de dangereux dans cette doctrine, quand on se conforme à l'opinion non pas parce qu'elle est d'accord avec la raison présente en chacun de nous, mais simplement parce qu'elle est l'opinion. 11 est vrai que pour juger nos propres actes et non plus ceux d'autrui, Smith conseille d'imaginer un spectateur impartial de notre conduite et de nous efforcer d'être d'accord avec lui. Mais qu'est-ce autre chose que de remettre à la raison pratique elle-même et non plus à la sympathie, la décision des cas de conscience et la règle de la conduite? La doctrine de Smith a donc la même espèce d'incohérence que nous avons signalée dans celle de StuartMill.
(3) Le système d'Aristote (v. ch. x) donnerait une idée de la morale de la perfection reproduite par Leibnitz et par JoufTroy. Elle consiste, après avoir déterminé quelles sont les fins de l'homme d'après ce que l'expérience nous montre de leurs tendances^ à concevoir toutes ces fins comme parfaitement atteintes et à proposer un tel état comme idéal. La morale de Fourier est une conception du même genre. Elles supposent tontes : 1° un optimisme absolu (et du reste injustifié), en vertu duquel tout développement de toute tendance serait bon et capable de s'harmoniser avec toutes les autres; 2° un déterminisme absolu (et aussi peu justifié), en vertu duquel les hommes n'ont d'autre mobile que leurs tendances.
\lf. — l.VS TINS DM l„\ VIK IlIMMNi: 123
olTcl, ol li'<"'S lioiiiic cl M.iliii'cllr, (jiK' l;'i où csl l.'i rioi/anrr m /h'ru, là ;mssi soil l;i ci'oyaiK'o m im l('(/isl((f<'i(r su/tn'tnr <\\\'\ nous poso on com iii.iikIciikmiI 1.1 loi iiionil(\ Mais ici faisons him ;ill(nilion à ros deux poinls.
l*roniiènMn(uil. : (juaiid le. connnanchMucnl moral nous est transmis ou ('orlillc^ on quoiquo maniôro par los liominos, — car Dieu est oach(^, nous no 1(^ voyons pas, nous no l'onl(Mi(lonM pas, — à (pioi pouvonsnous ('onnailr(> la divinllr du jjrrcrpic, si cv, n'esta sa (conformité avce la loi moralo? Il faut donc (juo colto dernière nous soit donnée dans la conscienee, dans la raison, avani (pic nous pensions à Dieu comme promuI,i:,aleur.
SecondcniiMit : Tidcc» d(^ Dieu, cire parlail, clan! ridée d'un être qui a, comme nous, une nature morale, seulement i)arfaite, auli(îu qu'elle est imparfaite chez nous, nous sommes forcés de penser que ce n'esl pas la volonté de Dieu qui fait la loi morale, mais hicMi ([lu* (c'est la loi morale qui doit être la volonté do Dieu (i).
Ainsi, toutes nos réflexions nous ramènent à chercJKM'cn nous-mêmes, en notre conscience, le fondemcnl ([ue nous connaissons de la moralité. Et il n'y a que la raison qui nous le donne, en posant pour cela les principes de roblif^ation, de la dif>nité et du respect des personnes et de hi g'énéralisalion des règles de conduite, l'oule théologie et toute religion doivent reconnaître la primauté de la loi morale.
Petit Ivaiti' de Morale (p. MW) publié par la Critique philosophique.
Il est impossible de déterminer d'une façon scientifique en quoi consiste le bonheur.
Le concept du bonheur est si indéterminé, que quoique chacun désire
être heureux, personne ne peut dire au juste et d'une manière conséquente ce qu'il souhaite et veut véritablement. La raison en est que d'un côté les éléments qui appartiennent au concept du bonheur sont tous empiriques, c'est-à-dire doivent être dérivés de l'expérience, et que. de l'autre, l'idée du bonheur exprime un tout absolu, un maximum de bien-être pour le présent et pour l'avenir. Or, il est impossible qu'un être fini, quelque pénétration et quelque puissance qu'on lui suppose, se fasse un concept déterminé de ce qu'il veut ici véritablement. Veutil la richesse ? Que de soucis, d'envies et d'embûches ne pourra-t-il pas attirer sur lui ! Veut-il des connaissances et des lumières ? Peut-être n'acquièrera-t-il plus de pénétration que pour trembler à la vue de maux auxquels il n'aurait pas songé sans cela et qu'il ne peut éviter, ou pour accroître le nombre déjà trop grand de ses désirs en se créant de nouveaux besoins. Veut-il une longue vie ? Qui lui assure que ce ne
(i) Voy. ch. ni, Eclaircissement IV. Ces deux dernières considérations doivent s'ajouter à ce que nous disons des diverses morales religieuses au début du chapitre ix.
124 l'RINCrPKS DK U MORAM.
sorii i):is une longue soun'rnncc? Vcul-il du moins In san lé ? Combien de fois la faiblesse du cori)S n'a-l-cllc pas préservé l'bomme d'égarements où l'aurait fait tomber une santé parfaite ? Et ainsi do suite. En un mot, l'homme est incapable de déterminer, d'après quelque principe, avec une entière ccriitude, ce qui le rendrait véritablement heureux, parce qu'il lui faudrait pour cela l'omniscience. Il est donc impossible d'agir pour être heureux, d'après des principes déterminés ; on ne peut que suivre des conseils empiriques, par exemple, ceux de s'astreindre à un certain régime, ou de faire des économies ou de se montrer poli, réservé, etc., toutes choses que l'expérience nous montre comme étant, en définitive, les meilleurs moyens d'assurer notre bien-être.
Chercher à déterminer d'une manière certaine et générale quelle conduite peut assurer le bonheur d'un être raisonnable est un problème entièrement insoluble.
Kant. Fondation de la Métaphysique des Mœurs, p. 43, trad. Barni.
Application de l'arithmétique des plaisirs d'après de Benlham,
à l'ivrognerie.
Si dans tout plaisir il y a des éléments variables, il en est de constants, au nombre de six. Quatre sont des propriétés du plaisir en luimême; ce sont : 1^ Vintensité; 2° la durée; 3'^ la certitude; 4° la proximité. Deux autres propriétés tiennent à ses conséquences : 5° la pureté (selon que le plaisir est pur de tout élément douloureux); 6*^ la fécondité (selon que le plaisir sera productif d'autres avantages). Examinons d'après ces principes le bien et le mal de l'ivrognerie. Elle ne laisse rien à désirer quant à l'intensité, la certitude, la proximité (facilité à se procurer) du plaisir qu'elle donne. La durée est en général médiocre. Mais jusqu'ici les avantages l'emportent sur les inconvénients. Mais sa fécondité est entièrement nulle à moins qu'on ne compte l'oubli momentané des soucis de la vie. Enfin, sa pureté est très faible. Comptons en effet les éléments douloureux qu'elle comporte : 1° les indispositions et maladies ; 2*^ les maux à venir résultant de la maladie ; 3^ la perte de temps et d'argent proportionnelle à la valeur des deux premiers éléments du compte ; 4^ la peine produite dans l'esprit de ceux qui nous sont chers ; 5*^ la défaveur du vice et le discrédit qui en résulte ; 6*^ le risque du châtiment légal et la honte qui le suit; 7° les risques des actes délictueux ordinaires dans l'ivresse : S'' la crainte des peines de la vie future. La somme des pertes dépassant celle des gains, l'ivrognerie e*st donc mauvaise. J. T.
niiAi^iThK VIII