I. — LKS SYSTÈMES QUI RÉDUISENT LE I)EV(JIR
La conscience pnblicinc attribue aux notions morales certains caractères dont tout système de philosopliie éthique doit tenir compte, soit (ju'il les déclare illusoires (i), soit qu'il cherche à les dégager des formules que l'instinct leur donne, pour les élucider par la réilexion (i2).
1. Les données élémentaires de la conscience morale. — 1" Ainsi, le sens commun reconnaît qu'il y a une loi du devoir et (|u'elle est absolument oblir/atoirc ; il n'entend pas qu'il y ait avec elle des accommodements, et Tartufe révolte infailliblement le public, lorsqu'il parle d'en trouver avec le ciel (3) ; 2'^ de plus, nul n'est censé ignorer cette loi; tout homme à qui elle échappe ne lait pas ou ne fait plus partie de l'humanité ; la loi est donc conçue comme s'imposant à tous les êtres raisonnables, c'est-àdire qu'elle est universelle; 3^ puis, pour savoir ce qu'ordonne ou ce que défend cette loi, il sufTit de consulter un témoin clairvoyant et incorruptible: la conscience, qui, sauf les cas de conflits extrêmes entre les devoirs (mais non entre le devoir et tout autre mobile) déclare immédiatement ce qu'elle exige de nous ; 4^ enfin, si l'on demande quels sont les actes recommandés par la morale, le sens commun répond : le bien, c'est le désintéressement et le sacrifice; le mal, c'esiVégoisme, et il est tout disposé à
(1) C'est TefTort constant de tous les théoriciens de Tempirisme depuis Hume, qui tentent, par l'association des idées, de montrer la genèse de ces illusions.
(2) C'est la méthode employée par Kant et signalée par lui comme semblable à celle du chimiste qui analyse une partie de matière donnée telle qu'elle est dans la nature. Critique de la raison pratique, p. 392. Trad. Barni.
(3) Jules Simon. Devoir, p. 342. Eclaircissement II.
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riii(liil|;('ii((' envers rjnilciir (riiii ddil s'il ii'ji jias ;i^i pjii" intérêt personnel, comnKi il est disposé à tolérer beaucoup d'injustices de riiomnic qui se dévoue à sa famille (4) ou à sa patrie (2) ; o'' Néanmoins la conscience commune n'admet pas que la personne morale soit sacrifiée autrement que parle consentement de sa volonté; qu'elle serve de moyen à un objet autre quelle même, cet objet fi\t-il Tb^tat, dans un cas où l'utilité générale demanderait un tel sacrifice. Le respect de la personne est donc un principe admis communément. (V. Cours de Morale pratique, ch. ni.)
2. Ces caractères ne se trouvent pas dans les systèmes : 1° de l'utilité, 2° de la passion, 3° de la perfection. — Or, les
systèmes de morale fondés sur le Ijonheur jiersounel ou social ou surla pure passion ne donnent pas satisfaction à la conscience sur ces cinq points. Ils ne peuvent expliquer ni l'obligation, ni l'universalité de la loi. L'utilitarisme donne des conseils, non des ordres, que nous ne sommes pas tenus de suivre, et que souvent môme nous sommes tenus de repousser. De plus, Taccomplissement du devoir est exigé de toutes les intelligences humbles ou savantes, taudis que les règles de l'intérêt sont très difficiles à connaître, la science qui les étudie, l'économie cherchant encore sa voie, et, du reste, n'ayant qu'un siècle à peu près d'existence véritable. Quant à la morale du pur amour, des mystiques; celle de la sympathie, d'Adam Smith ; celle de la nature, de Rousseau, elles sont certainement supérieures aux précédentes pour l'inspiration morale ; elles ne font pas de la vertu un moyen de procurer le plaisir, mais elles attendent qu'un certain plaisir, une heureuse ardeur de la passion nous dispose à la vertu. Et quand l'enthousiasme est absent ou quand l'amour faiblit, quand la charité s'égare ou travaille au bien des gens malgré eux, comme Louis XIV qui voulait certainement le plus grand bien des cévennols protestants, la conscience ne peut certainement se déclarer satisfaite des résultats obtenus.
Ces systèmes éliminés, on peut encore chercher à déterminer le devoir de l'homme en considérant dans l'expérience quelles
(1) Jean Valjean ayant volé un pain pour nourrir sa famille qui meurt de faim (V. Hugo, Les Misérables^ liv. I), est présenté cependant comme le héros très sympathique du livre.
(2) Ainsi il faut faire violence au sens commun pour lui faire préférer Aristide refusant d'incendier la flotte des Grecs à Thémistocle, qui voulait assurer par là la suprématie d'Athènes dans la Gpèce. V. Plutarque. Vie de Thémislocle.
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sont. s("is lins, ce iiiTil irclicrclic cl <(mmIiiii' ;iinsi : hms 1rs IioMiMM'sdrsinMil IrUv cliosc, donc celle chose est nniv(;rsellciiieiil (lésiral)l(^ Mais (l(^ ('(M]n(^ nous avons certains attraits fort léi^^itimes, il n'en résnll(^ pas (|iie tons et an nn'^ine (le;4i-é pniss<'nt lions servir de rè},»ie. S'il n'y ii lieii de \ il dans la iiiaisoii de Jupiter, eoinine disent les Stoïeiens, il est vrai aussi (|ne dans le prtil momie (1), l'hoimne, coinnie dans le ^rand {"1), la nature, rien n'est à dé(laii;nei', rien n'esta reirancher. App(''lils, j)encliaid.s, seidinnnits, raison, volonté, le devidoppennnit d(; tontes ees lacnltés est la desliné(^ {\(\ l'hotnine. Mais comineid,, dans quelle mesure, (lans(|nelle proportion, toutcida doit il se faire? ('ar Ions ees besoins réclanunil à la fois. « L'instinct pousse, rap|)élil, eonunande, [)endant ((ne la laison [)arl(^, ([ue la passion crie, ({uela sensibilité pleure on s'épaiH)uit. SuJric la naliur{l\){t<i\ (loue une forninU^ anai('lii({ne dont il serait ini|)0ssible de tirer une véritable règle d'aetion. Quel chaos que ta vie liuniaine ainsi livrée à l'expausion de toutes ses forces naturelles si la raison ne parvenait à l'organiser et à en régler les mouvements ! Donc il faut modifier la formule ainsi : Développer toutes les facultés de notre nature en subordonnant toujours celles qui ne sont que les moyens, à celles dont la réunion constitue la lin propre de l'homme. Tel est l'ordre vrai, la fin, la loi de la vie humaine (4). »
3. La matière et la forme de la moralité. — Ainsi le bien moral ou la perfection dans le sens où l'entendent les métaphysiciens, consisterait dans une satisfaction de nos tendances, non pas intégrale, mais soumise à une règle. Il ne suffirait donc pas que la nature se développât en nous simplement en quantité et intensité aussi grandes que possibles, ce qui serait la loi d'évolution proposée pour toute morale, aussi bien par Herbert Spencer (5) que par Fourier, que par Joufïroy (6) et que par Guy au (7).
(1) Microcosme: de mikros, petit, et cosmos, ordre, monde.
(2) Macrocosme : de makros, grand.
(3) Formule des premiers moralistes qu'on retrouve déjà dans les maximes des sept sages de la Grèce.
(4) Vacherot. Essais de Philosophie critique, 1864, p. 301.
(5) C'est la conclusion dernière du livre : The data of Ethics, traduit en français sous le titre : Les bases de la inorale évolutionniste. Alcan, 1881.
(6) Joulïroy. Cours de Droit naturel, 5" éd. Hachette, IP vol., p. 303 à 417.
(7) Dans l'ouvrage : Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, — •Vlcan, 1885, — Guyau est mort tout jeune dans l'hiver de 1888.
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Cp n'rsf pHs (In lis l;i nudihr du (l('V('l()j)|KMnont, c'est dans la manièro dont il est gouverné, dans sa fornw (1), que se trouve la loi morale. Elle devra donc être étudiée sous deux aspects : l'un sous lequel elle commande, et nous chercherons les caractères de ce commandement; l'autre sous lequel elle prescrit les actes cl accomplir, et nous chercherons ce qu'elle ordonne d'obtenir par ces actes.