‹ Principes de philosophie morale suivis d'éclaircissements et d'extraits de lectures conformes aux programmes de l'enseignement moderne (première, sciences et lettres), de l'enseignement secondaire des jeunes filles et des écoles normales primairesChapitre 58 sur 162 · L'obligation est raction de 1 idéal sur un sujet libre · texte numérisé non relu

L'obligation est raction de 1 idéal sur un sujet libre

Quel effet produit-il sur la conscience, et quels phénomènes y

(1) Cette opposition des deux termes : moAière, forme, trouvera plus loin un supplément d'explication.

(2) Fondation de la métaphysique des moeurs, trad. Barni, p. 47 à ho.

Mil. M'] m N(HI5. M(HIAI.I'; Kl', K WT I'».)

(IrUM'iiiiiic I il, <l<'s (|iril es! loiimilc '.' A i|iii s'a(lross<M'r| oïdir? A un 8UJ(^t. doiK' d'uiM' iiilclli^ciicc (|iii en (M)iii|hcii(I I;i iniloté cl la clarlô cl s(^ la rcpivscnh' ((MiiiiKi un idôal; — (Tiumî passion (|iii s'tMiKMil (l(^ sa hcaiilc vX {\i\ sa {^landciir cl se la propose coiniiic iiiic tin absolue; — (riiiK^ vojoiilc raisoiiiiahlc (|iii pciil. s'chraiilor sous la sii-^^cstioii à v}\c faiU^ avec tani d'aiilorilc (d s'eu im[)oscr l'ohjcl coiiniic un ilnoir tUrc. Si rai^ciil moral (!sl, vraiiucnl imc hoimc voloiilr, il fci'a laiic en lui l(;s résistances (pii pcuvcul venir de son inlénHel de ses anlipalliies on synij)allii(*s, et. iu)n sans Inlte, sesoninelira lihrenienl. (leltc; pressi(Hi exercée sur lui par l'ordre^ de la raison n'es!, pas une ronlidinlc comuîo celle ([u'cxcrcenl les lois physlcjnessur les objets (in'elles régissent, mais une ohUyalioriy c'est-à-dire une aclion de l'idéal, vis-à-vis duquel uous nous reconnaissons Irés(i), comportant une iraclion de la liberté, comme capable de céder on de résistera rimpcralif,

Y 6. L'autonomie de la volonté ; son inconvénient. — On a pu 'reprochera Kant, avec raison, la façon dont il comprend cet élément essentiel de l'obligation morale, la liberté. Pour lui, la volonté à qui s'adresse la loi morale, si on la suppose parfaitement bonne (i2), se conforme d'elle-même au bien, dont la leprésentatiou seule peut la déterminer et même suiïit à la faiie agir. Elle est aflranchie de toute contrainte ou résistance venant de la passion ou de l'iutérèt; dès que la loi est présente à la conscience, l'acte suit et il y a solidarité indissoluble entre la pure conception et la pratique.

Mais que devient la liberté dans cette sorte d'adhésion nécessaire de la volonté au bien représenté? N'est-ce pas là un cas d'évidence fatale comme celle que nous avons combattue (3) ? Et sans liberté peut-on concevoir encore une moralité, même élémentaire loin de la supposer sainte, dans une telle personne ? A-t-elle encore un mérite? Le sage stoïcien se considérait comme supérieur à Jupiter même, parce que celui-ci ne fait le bien que par la nécessité de sa nature parfaite, tandis que lui sage, a dû obtenir sa perfection de haute lutte contre les passions. Pour Kant, au contraire, le sage n'a pas à lutter : en lui,

(i) Obltgatl, latin de ob, vis-à-vis et de iigare, lier.

(2) Fondation de la Métaphysique des mœurs, p. 46.

(3) V. ch. III. Conséquences de la nécessité sur la science.

i, THOMAS. — G" année. ^

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volonté libre est même chose que volonté qui se soumet à la loi morale, et ((ne volonté antonoinc {\), c'e^l-ii-dive faisant sa loi soi-même. Nous avons déjà vu {i) ce qu'il faut penser de ce vouloir pur, conçu comme subsistant et agissant en dehors de toute solidarité avec les autres fonctions mentales; c'est un absolu à peine intelligible et surtout c'est une pure spontanéité, aveugle et sans moralité. Nous verrons cependant tout à l'heure en (juel sens cette mitonomic est acceptable.

X 7. La personne pure et la personne empirique. — La

contrainte ne s"exerçanti)as, selon Kant, sur la volonté parfaite, retombe cependant sur la volonté imparfaite qui est celle de l'homme réel. 11 y a en chacun de nous comme deux personnes correspondantes à ces deux volontés ; l'une, la personne 'puve représente l'idéal et proteste contre les imperfections de l'autre, la personne telle qu'elle est donnée dans l'expérience actuelle, la personne empirique; la première s'impose à la seconde et la contraint de se conformer à la loi.

Cette contrainte qui serait encore une négation de la liberté comme l'identité socratique de la science et de la vertu, ne peut être, selon nous, introduite dans l'idée d'obligation qu'avec le sens indiqué plus haut, d'une action exercée par l'idéal, et susceptible d'une réaction de la liberté. C'est ce qui distingue la loi morale des lois civiles, lesquelles procèdent par voie coercitive, tandis que c'est seulement dans le domaine de la conscience libre que s'exerce l'autorité de la loi du devoir, sans avoir besoin d'être écrite dans les codes, sans dépendre des caprices des hommes, réclamant au contraire le droit de juger les lois imparfaites qui constituent leurs États (3j.

8. Première formule du devoir : Universalisation de la maxime. Correction nécessaire à la formule. — Absolue dans son ordre et obligatoire dans son effet sur la conscience, la loi

(1) Du grec autos, soi-même, et iiomos, loi.

(2) Ch. V. Sur la personnalité.

(3) Créon. — Et tu as osé enfreindre mes ordres?

Antigo.ne. — Ce n'est en effet, ni Jupiter qui me les avait donnés, ni la juslice qui habite avec les divinités infernales. Je ne pensais pas que tes ordres, ceux d'un mortel, eussent assez de force pour l'emporter sur les lois non écrites et immuables des dieux. Ces lois, elles ne sont pas d'aujourd'hui ni d'hier; toujours vivantes, nul ne sait quand elles ont paru. Je ne devais pas, les oubliant par crainte des menaces dun homme, encourir la vengeance des dieux. Je savais qu'il me faudrait mourir. >'e le devais-je pas, même sans ton décret? (Sophocle. Antigone.)

Mil. - l-K OKNolli. MoUM.K MK KANT |;{1

morale osl cncon; unircr.'U'U.t' comme rè;;l(' de lu société des porsoinies morales; e'esl-iVdinMiircIle s'.idrcssc ;i tout îiKeiit raisoiinahle avec la même .iiiloiilé. Hiiel ([ii'il soi!, |)()iiivii ((n'oii 1<^ prenne an moins libre ci intelli};enl, il con(;oil nne obli;j;alioii, il se ccmsidére comme Icnn ;i (jiM'Ninc acte ((n'il doit exécuter eu verin dv l;i loi. I)i^ lelh^ sorte (jne, si nous voulons savoir à quel si};ne nous r<'C()nnaiti"ons une action comme hoinic, nous n'avons (jn'à nous demander si elle ))onrrait être ;iccej)lée p;ir tous les membres d'une répul)li(|ne d'a^i^nls raisonnables. De là une premières formule du d(?voii' donnée pai- Kant (I) : « Ayis toujours (l'upirs une iiui.rinic Icllr (juc ht puisses vouloir (pù'lle soi! u}ir loi uniii'rsclic. »

H faut ])our que la formule soit correcte, expliffuer ca pouvoir vouloir. Une maxime i)eut être universellemcMit i)ratiqué(i sans èlre pour cela raisonnablement universalisable ; par exemi)Ie la maxime qui disait qu'on peut faire des sacrilices humains i)our se rendre la divinité propice. De ])lus, une volonté i)erverse peut admettre ([ue ses propres maximes soient universalisées (juaml elle a le moyen de se garder des inconvénients qui en résulteraient. Par exemple, un baron féodal, bien écfuipé et suivi (lune baiide éprouvée, peut consentir à ce que la maxime de se faire justice à soi-même devienne universelle; il n'a rien à redouter d'uue société où tout se règle par la force; surtout par les forces disséminées. Le tyran de Hobbes a même tout intérêt à rendre universelle la maxime de la soumission absolue au souverain. Mais un agent raisonnable ne peut v:uloir la réalisation de telles maximes, lors même qu'elle serait possible et durable. Ce n'est pas l'expérience possible qu'il invoque en garantie de ses maximes comme universalisables, c'est le droit et la justice, eu un mot, c'est la raison. V universalité possible de la pratique conformément à une maxime donnée n'est donc pas un critère ou moyen de contrôle sufïisant de moralité pour cette maxime, si Ton n'y ajoute pas qu'il s'agit exclusivement d'agents raisonnables. C'est une société de tels êtres qu'il faut se représenter, et non une société d'agents quelconques, quand on se demande s'ils pourraient vouloir qu'une certaine maxime fut pratiquée universellement parmi eux. Or, la formule de Kant ne contient pas explicitement cette réserve. Il faut aller la chercher dans la seconde formule que nous verrons plus loin.

(l) iund. .Ih'tOjij/i. Mœurs, p. 58.

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9. La première formule implique la forme du devoir, qui est immuable, malgré les variations de sa matière. — Ou a

objecté oncoro que la morale ayant varié selon les temps et selon les lienx, son nniversalité est très contestable. Mais la formule de Kant, au moins convenablement complétée, s'adresse à des personnes supposées parfaites qu'elle nous invite à prendre pour jufçes, tandis que les hommes, dans l'histoire desquels la moralité a subi tant de variations, ne sont pas parfaits ((uant à l'exercice de la raison. La formule dit seulement ([u'ils auraient dû et devraient l'être. 11 ne s'agit pas en effet de contester que les progrès de la conscience morale soient lents et sans continuité. Etant donnée la variabilité des croyances sous l'influence de l'habitude et de l'hérédité, on peut même admettre que l'idée d'un devoir s'atténue et va jusqu'à disparaître chez certains hommes. Mais en tant qu'un être est capable de raison, il conçoit une loi de ses actes, et la conçoit comme obligatoire et universelle. Ce n'est pas l'universalité de fait que nous invoquons, mais celle de droit. La manière dont les hommes ont compris leurs devoirs, c'est-à-dire la matière de ces devoirs, a certainement changé avec leurs diverses conceptions de l'existence et il va de soi qu'un sujet de Xerxès l'entendait autrement qu'un Grec ; qu'un courtisan de Louis XIV n'avait pas l'esprit fait comme un volontaire de 92; mais en tant qu'hommes, ils ont certainement toujours et partout considéré qu'un devoir s'impose, que quel- ([ue chose est dû, et c'est là la forme du devoir. Lors même que, connaissant la loi, ils la violent, cela ne supprime pas la loi. « Quand il n'y aurait jamais eu d'action dérivée de cette source pure, il ne s'agit pas de ce qui a ou n'a pas lieu, mais de ce qui doit avoir lieu, de ce que la raison ordonne par elle-même et indépendamment de toutes les circonstances. Elle prescrit des actions dont le monde n'a peut-être jusqu'ici fourni aucun exemple et dont la possibilité même peut être douteuse pour celui qui juge de tout par l'expérience ; par exemple, quand même il n'y aurait pas encore eu jusqu'ici d'ami sincère, la sincérité dans l'amitié n'en serait pas moins obligatoire pour tous les hommes, puisque ce devoir réside, antérieurement à toute expérience, dans l'idée d'une raison qui détermine la volonté par des principes a priori (l). »

(1) Kant. Fond. Mcfa/f/i. Mœur.'i. \k 3(3,

Mil. (I Itl \i>||;. \|(H1\I I m K \NT \X\

10. Réserves sur la réalité des faits de variation dans les mœurs. - ISI.iis les v.iriîilioiis des iiKiMirs sont moins iiiiportantos (ju'oii le (lil : il csl (Irs points sur l('s«(in'ls toutes les iialions s(^ sont Ironvôcs (l'accoid. P.ii- cxciiiplc, il n'a jamais élv liononihle di» Irahir sa pairie, de mau(|uerà la foi jurée, etc. QuanI aux dilïcrcnccs ((u'im relève entre \v sauva^o et le civilisé pour les l'aire servir à prouver (|ue la morah* est un pur fruit (I(^ la cultures et de la eivilisaliou, mais non de la nature, on peut répondre ((ue d'abord les mœurs de la |)lupart des sauvages nous sont mal connues, les récils (ju'on nous en a faits n'ayant pas les garanti(\s exigibles d'un témoignage bistoriciue (l);puis, lors même (jue ces UKOurs seraient exécrables cela n'im])lif|uerait pas que les idées de ces hommes fussent dégradées dajis la même proportion, attendu ([u'oii peut se mal conduire tout en connaissant les règles delà bonne conduite. Inversement, la conduite peut être meilleure que les maximes, ou môme celles-ci peuvent n'être pas conscientes : « 11 me semblait, dit Descartes, parlant de la diUkullé de connaître les maximes de conduite des gens, que, pour savoir quelles étaient véritablement leurs opinions, je devrais plutôt prendre garde à ce qu'ils pratiquaient qu'à ce qu'ils disaient, non seulement à cause qu'en la corruption de nos mœurs il y a peu de gens qui veuillent dire tout ce qu'ils croient, mais aussi à cause que plusieurs l'ignorent eux-mêmes, car l'action de la pensée i3ar laquelle on croit une chose étant différente de celle par laquelle on connaît qu'on la croit, elles sont souvent l'une sans l'autre (2). » Enfin, c'est une hypothèse gratuite que de considérer les sauvages actuels comme des types de l'humanité primitive, attendu qu'ils peuvent tout aussi bien être des hommes dégénérés et abrutis (3) ; leur immoralité ne peut

{l)\o\r Principes de philosophie scientifique, ch. viii, Les sciences morales (la critique historique) et Janet, 'Ja Morale, liv. III, ch. iv. De l'universalité des principes moraux.

(2) Disc, delà méthode, IIP partie, début, p. 41. Peu de gens en effet sont capables de formuler nettement la maxime de leur conduite; on obéit à des préjugés inconscients et la pratique semble impliquer l'adhésion à des doctrines qu'on repousserait vivement si l'on réfléchissait à la solidarité apparente (pour autrui seulement) entre votre action et la croyance qu'on peut vous supposer. Cependant, si l'on veut donner au terme croyance ce sens qu'il ne devrait jamais perdre, celui de conviction réfléchie et raisonnée, les gens dont parle Descartes ne mettent pas d'opposition entre la pratique et la croyance, car ils ne croient rien ; ils sont simplement les esclaves d'une coutume qu'ils ne discutent pas; ce sont à peine des hommes.

(3) V. Renouvier, IV' essai. Philosophie de l'histoire eiCrit. Phil. ,yui, n° 38. — V. Marion. 'Solidarité morale, conclusion II. Voir aussi, pour l'opinion contraire, Darwin, Descendance de l'homme, ch. m, et Lubbock, Les Origines de la civilisation.

nU.NCIPKS KK I.A .M(H;ai.i-

doDc pas être coiisid(''ré(3 comme inliérente à la nalure liuiiiaiue primitive. En tout cas, respectée ou non il existe une loi morale qui parle à tout homme doué d'assez de raison pour l'entendre. C'est ce qu'il fallait démontrer quant au premier point, la forme de la loi.

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