‹ Principes de philosophie morale suivis d'éclaircissements et d'extraits de lectures conformes aux programmes de l'enseignement moderne (première, sciences et lettres), de l'enseignement secondaire des jeunes filles et des écoles normales primairesChapitre 62 sur 162 · La passion est un élément essentiel de la moralité · texte numérisé non relu

La passion est un élément essentiel de la moralité

Les droits de l'ùlre sensible, voilà ce qu'il faut réintégrer dans la morale de Kant, si élevée et si solide, pour qu'elle devienne vivante et complète. Sous la règle delà raison, l'intérêt, le plaisir, quant aux sentiments du genre égoïste ; l'amour, la bienveillance, quant aux rapports que la passion établit, outre le respect, eu même temps que le respect, entre les personnes, viennent fortifier les chaînes volontaires qu'établit la liberté, pour nous rattacher à la vie, à la nature et à la société. Il serait bien à craindre, en effet, qu'en supprimant la passion sans réserve, on en fit disparaître la forme, savoir, la finalité; et comment alors comprendre qu'un acte puisse être accompli sans être proposé d'abord comme une fin ? « Un acte qui n'apparaîtrait comme désirable à aucun point de vue ne serait pas même envisagé comme un acte à faire. » Il n'est donc pas possible d'agir en se dégageant absolument de tout mobile passionnel. Mais serait-ce même raisonnable, si c'était possible ? L'être qui agirait sans se proposer une fin ne serait plus un être conduit par la raison, mais une machine, et n'aurait plus de caractère moral.

17. Légitimité du besoin de bonheur. — L'analyse a dû séparer les diverses fins de la nature humaine et récuser comme impropres à fonder la morale celles d'entre elles qui ne comportent pas en soi de règle constante ; mais au moment de conclure, nous devons intégrer les fonctions de la moralité. Loin qu'il y ait antinomie entre la raison et le bonheur, il y a plutôt un accord postulé, sinon démontrable actuellement et pour

(1) J. Simon. Le Devoir, p. 347.

(2) V. L'idée que se fait Kant du respect. Raison pratique, p. 252.

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l'oxpùrieiHM^ eiilroccs dnix hMidjinct^s. Non pas «jin- l;i raison ait hesoin, pour coiist iliicr la iiioialc, <lii hoiilKMir, (pii ne saurail lui servir do hase, mais il poul ajipaïaîhc à sou couiouiH'riU'ul, comme rcuniurialiou (l(^ la vertu, cl toul ou uioius counuc (*ouriliahlc avec elle, i.o sciail drcoura^cr l'a^i'ul uioral (pu* d'oxi^^or do lui (pi'il rcuoMco à loul houliour, ots'il était forcé de choisir cnli'c celui-ci cl la raison. (('Ile drinirrc irduile à elle mrnic ris- (pierait fort do pcrdn^ sou euipirc sur nolic couduile. Il y a l)caucoup {\v justesse daus ces rejuoelies (pn^ llerhert Speucor adresse à la luoiale du de\'oir |)ur, sous le iioui dV/scr7/.s//<c : « Si uu père, douuaut de uoud)reux ordres, a;;"^n-ave sou auslèro surveillance par une manière d'ôlre tout à fait autipatliifpie ; si ses enfants sont ol)li«»és de s'amuser eu cachette; si, eu se détournant timidement de leurs jeux, ils ne rencontrent qu'un regard ou même un froncement de sourcils, fatalement, l'autorité de ce père ne sera pas aimée, sera peut-être haïe, et l'on ne cherchera (pi'à s'y soustraire le plus possible. »

« Au contraire, un père ([ui, tout en maintenant avec fermeté lesdéfenses nécessaires, donne sa sanction à tous les plaisirs légitimes, et regarde avec approbation les ébats de sesenfants estsùr de gagner sur eux une influence elïicace et durable. L'autorité de chacun de ces deux pères est le symbole de l'autorité de la morale comme on l'a faite et de la morale comme elle devrait être... Il ne fallait pas chercher à corriger l'inconduitedela commune humanité en proclamant le principe d'une abnégation à laquelle l'homme ne peut arriver. L'effet est plutôt de produire un renoncement désespéré à toute tentative de rendre la vie meilleure. On cesse tout effort pour atteindre l'impossible, et le possible est discrédité en même temps. Par une association avec des règles qui ne peuvent être obéies, les règles qui pourraient l'être perdent leur autorité (l). »

18. La place de reudémonisme dans la morale. — Pour épargner ce scandale à la raison il faut supposer un accord possible entre elle et le bonheur. Et, en effet, ils recommandent la même chose. Si parfois ils sont en conflit, comme dans les luttes de la passion et du devoir (2), cette opposition n'est que transitoire, et une façon plus haute de comprendre le bien de

(1) Herbert Spencer. The dataof Ethics, trad. française, p. vir, Alcan.

(2) Par exemple dans le théâtre de Corneille.

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riudividu nous fait alliriner que du moins dans d'aiure^ono^ lions d'oxistenro, sinon dôjà ni(^mo dans collo-fi, il doit so rencontrer une ])arnionie entre le bonlieui- et la vei'tu. Ainsi le bonheur est une fin acceptable de notre conduite, si nous n'admettons d'autre bonheur que celui que la raison approuve. C'est même un devoir que la raison impose à l'ajjjent de veillera ses intérêts, puisqu'il ne peut autrement assurer à la})ei'sonne (pii est en lui les garanties matérielles de la dignité et de rindéjiendance (1). L'eudémonisme rentre donc dans la morale, non })as à titre de motif capital, mais à titre de motif secondaire. L'erreur des utilitaires a été d'en faire un motif prédominant.

19. La place de rhédonisme en morale. — 11 en est de même de l'hédonisme, et l'on peut le réintégrer dans le même sens. En effet, pour la raison pratique, raisonnable, tout plaisir est-il interdit? Ce serait vouloir mutiler la nature humaine. Tout plaisir est un bien naturel et si la raison nous forçait d'y renoncer, elle serait en contradiction avec la nature, ce qui serait sa propre condamnation. Il ne m'est nullement interdit de prendre plaisir à un acte que je fais conformément à la loi, pourvu que je sois prêt à y renoncer dès que je sens la raison protester. Le plaisir n'est donc pas mauvais par lui-même et ne mérite nullement l'anathème que lui jettent les ascètes et les jansénistes (2), en faisant de « l'œuvre des sept jours une tentation » universelle. Cette doctrine du moyen âge, qui poussait les hommes à vivre seulement selon l'esprit et à mater la chair en toute occasion comme siège et cause de péché est une doctrine contre nature, et, du reste, impraticable, car la nature reprend toujours ses droits, selon des voies dérivées quand on lui défend les siennes propres. Il ne faut pas oublier le mot de Pascal : « Nous ne sommes ni anges ni bêtes et le malheur est que qui veut faire l'ange fait la bête (3). » Le plaisir individuel a donc également sa place en morale ; il est un excitant à l'action, un ressort universel et fondamental de toute énergie, et il est certain que lorsqu'on fait son devoir sans plaisir, on le fait mal, et 'que d'autre part, le meilleur travail est celui où l'on se complaît (4).

(1) Ch. XVI sur la Propriété.

(2) Musset. Espoir en Dieu.

(3) Pensées art. VII, 13. Pascal a du reste pris ce mot, comme bien d'autres à Montaigne.

(4) Montaigne fait dans les £'5Sff^■5, de nombreuses confidences personnelles sur le travail attrayant, qui n'est pas à ce titre, moral, mais le serait, à la rigueur, plus encore que le travail rebutant.

\ III. II. Itl.Mili;. MnliMI, m, K \M i',1

20. La placo de la sympatiiie en morale. - liiiliii, loin (ri'xcluro (les iiioljilcs do notre coïKliiilc r;iiiioijr, la hicMivoillaiicr, la chariti'', l.i sympMlliic, il faiil les ajUM'In* sous la l'èi^Ic de» la l'aisoii; caisi celle ci es! la ^raiide leeli'ieede nos aeles, Tanioni' on osl rins|)iral(Mif proïond. Ils on! lonsdonx doshnis idoidi(|nos : l'anionr nous lail leclirrelicr l;i eonsoi'valion el le iM-rfeetionnoinenl des personnes el de leur hien ; e'esl ce (|iie iioiirsiiil, la jnsli('(\ On |)enl donc dire à oo poini de vne (jiie riinioiir est raisonnable ol jnii(li(pie. La jnstioo, d'antre pari, nous défend de léser anlrni, sanl' dans le cas «'xtiénu' de léj^iliino défense, et niénn; nons on};aj»'o à [proenror à aidrni le pins j^^-and hion eonipatildc aveclodroit; donc la jnstico est, ainiahle. Il y a doue là deux niol)iles idontiiinos (|nant, aux actes cpTils ins[)ironl et (jn'ils règloid. Do plus, ce sont doux fonctions solidaires et qui so prêtent nn nintnot concours. Kn oITol, la justice, seule, pourrait être fort belle, mais inipuissanl<' à mettre en mouvement les sociétés humaines, si elle n'était pas secourue par l'amour, la sympathie, la sociabilité qui donnent naissance aux j;roupes humains et font rechercher à chacune le bien social outre sou bien propre M). C'est parce que les hommes s'aiment récipro- (juement (ju'il leur est possible de se respecter. J/amour est donc l'auxiliaire de la justice. 11 est vrai que la raison juridique rend à l'amour ce qu'elle en reçoit en lui apportant une règle, un principe de modération et d'emploi légitime de ses forces vives. C'est donc l'harmonie qui est la loi fondamentale do notre nature, et nos lins, quoique différentes, sont cependant inséparables dans l'action qu'elles exercent en nous.

Clarté immédiate des jugements de la conscience morale.

Je ne crois pas qu'il soit impossible d'expliquer par des conséquences de notre nature le principe immédiat de la conscience. Et quand cela serait impossible, encore ne serait-il pas nécessaire ; puisque ceux qui

(1) Il est bon d'ajouter que si la justice était entièrement appliquée dans une société humaine, elle entraînerait infailliblement avec elle la bonté, qui, à vrai dire, n'est que la forme passionnelle de la justice. V. ch. xni. Eclaircissement I.

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nient ce principe admis cl reconnu par tout le genre liumain ne prouvent point qu'il n'existe pas, mais se contentent de l'affirmer. Quand nous affirmons qu'il existe, nous sommes tout aussi bien fondé qu'eux, et nous avons de plus le témoignage intérieur et la voix de la conscience qui dépose pour elle-même. Bornons-nous aux premiers sentiments que nous trouvons en nous-mêmes, puisque c'est toujours à eux que l'élude nous ramène quand elle ne nous a point égarés.

Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu ! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principes !

Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet eiîrayant appareil de philosophie ; nous pouvons être hommes sans être savants ; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines.

ROUSSKAU. L'inKc liv. 1\'. Profession de foi du vicaire Savoyard.

Caractère absolu de la loi morale ; elle nadmel aucun accommodement.

Est-il permis d'être injuste pour préserver quelque grand intérêt ? De préférer quelque grand intérêt personnel, ou quelque grand intérêt de nos proches aux prescriptions de la justice ? Peut-on abandonner la justice pour obéir à ses amours, sans ressentir celle cruelle morsure, qui est le premier avertissement et le premier supplice ? Non, cela ne se peut. Il n'y a point d'accommodement avec la conscience : il faut lui obéir, et être juste, ou lui désobéir, et être criminel. Les fauxfuyants, les moyens termes ne sont que de l'hypocrisie, du vice sans franchise et sans courage. Il n'est pas même permis d'hésiter quand la conscience a parlé. Sa souveraineté est aussi jalouse qu'absolue. En présence de la loi morale il n'y a pas de refuge. On ne doit compter ni la douleur, ni la mort, ni même la honte.

« Que Phalaris t'ordonne de mentir ; qu'il fasse rougir son taureau de fer, et le dicte un parjure devant l'instrument du supplice, sache que le plus grand des maux est de préférer la vie à l'honneur, et de sauver sa vie aux dépens de ce qui la rend digne d'être supportée ( 1 ). »

Que cette maxime entre dans nos os, qu'elle nous pénètre, qu'elle ne fasse qu'un avec nous-mêmes : le devoir est au-dessus de tout, de tous nos intérêts, de tous nos amours. Il ny a pas deux devoirs, ni

^1) Summum crcde nefas animam proiferrc pudori,

Et propler vitam vivendi perdere causas. Juvênal. Satire VIII, v. 81.

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