III. — MORALE PARTICULIERE DE PLATON
6. Lharmonie se fait dans l'État, par l'observation des devoirs de chaque caste naturelle. — Quant aux théories morales cjui lui appartiennent en propre, Platon peut être considéré comme le moins fidèle des socratiques ; il tend en efïet à réagir contre la réforme psycbologique du maître et à abandonner l'autonomie de la loi cherchée dans la conscience pour rapporter la règle de la conduite à une conception métaphysique des âmes ou à une doctrine politique dans laquelle les devoirs des personnes sont fondés sur une hiérarchie de castes.
Au lieu de déduire les vertus de l'idée suprême du bien, il recourt à sa division mythologique des âmes : la plus haute est rame raisonnable, logée dans la tête et séparée du reste du corps par l'isthme du cou ; c'est là le principe divin en nous, c'est le cocher du char, la seule partie immortelle de l'âme, capable de contempler les idées et de s'en souvenir ; elle est jointe à deux âmes inférieures ; l'une est logée dans la poitrine, c'est le Thumos, le courage, représenté autrefois, dans la vie céleste, par le bon coursier, docile à la voix de la raison ; l'autre âme est logée dans les entrailles, c'est la concupiscence, Epithumêticon, qui était le coursier indocile. Ces trois âmes se trouvent chacune prédominante chez les divers peuples et dans les classes de chaque État. Ainsi, la dernière est une âme d'artisans et se trouve, surtout
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chez les Phéniciens ; la seconde est une Ame de guerriers et domine chez lesThraces et les Scythes ; la première est particnlière aux sages et est celle des Athéniens. Dans l'Etat, la nature a donc assigné à chacun nu rang dont l'élévation est fixée par la ([ualité de son Ame: tel naît magistrat et philosophe, qui gouverne au nom de la raison, ou guerrier, (pii |)rend les ordres du magistrat et ne s'occupe qu'à défendre l'Etat, ou artisan, dont la lonctiou est de travailler et de nourrir les deux autres. Chacun a sa vertu propre qui consiste à rester dans sa sphère et produire ainsi l'ordre, l'harmonie d'où résulte la justice. Dans l'univers, dans l'Ame humaine et dans la cité, l'ordre dépend des mêmes conditions; que chaque principe conserve sa fonction piopre dans le système; où il ligure, la force dans la nature, la [((calté ou Yoiyane dans l'homme, la classe dans la cité, l'harmonie règne avec l'unité qui en est inséparable (i), comme dans les sphères que Pythagore règle par les nombres, et voilà la justice.
Nous sommes eu pleine fantaisie; mais on peut, au point de vue de la psychologie morale, tirer un bon enseignement de cette mythologie; c'est une belle idée que celle de l'harmonie dans le développement de nos fonctions, surtout sous le gouvernement de la raison; surtout c'est une doctrine plus large et plus voisine de la réalité que celle des stoïciens, que nous verrons mutiler la nature humaine; mais la morale ne peut être satisfaite de la conception platonicienne de la justice. Celle-ci n'y est pas fondée sur la dignité égale et la réprocité de respect entre les personnes, ainsi que cela devrait se rencontrer dans une démocratie morale, mais obtenue par la contrainte d'un socialisme autoritaire qui charge les seuls vertueux, les sophoi, d'établir chaque membre de l'État dans sa fonction. Là, le gouverné n'a d'autre devoir que d'obéir au gouvernant, et ce dernier est investi de tous Jles droits et de tous les pouvoirs en vertu de sa sagesse suprême. La notion du juste ne se trouvera élucidée, dans l'École socratique, que chez un successeur bien indépendant. Aristote.
7. Le renoncement dans cette vie et le retour à la vie divine. — Platon, dans la République, déclare que les choses n'iront bien dans l'État, que lorsque les rois seront philosophes
(1) Vacherot, Essais de Critique, p. 281.
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OU les pliilosoplics l'ois. Aussi n'y ;i I il p;is de |»l;irr pom Ir s;i}^n dans Trial icci, où rc;;!!)' i'iiijiislicr. Mais so lvi';i I il iiijiisic lui mt^iiH^ pour vivrcdans la socicii' réelle? Non, eoiiiiiiell re l'injuslice esl le plus ^rand mal de lïiine ; eelui (jiii eu esl souilli- ne peut s'en guérir (pTen s'olïianlde lui nn^nn^ au ehàlinienl ; aussi le sa<4;e s'(Mi ahsiiendra I il el preleiei a la suhir (|ue s'en rendre eoupahlL». C'est là un des plus lier^ |»aiado\es de ce Iteau dialo;j,ue le (U)r(/i(ls (j). Mais il \ a mieux a faire enecu'e p(Mir le sa^e, si l'on V(Hil hieii (iislin^uei- l'elal de p;ii\ (pii earaclérise ri']lal idéal (loni paile IMalon, loul comme la /{('fnilfluinc (Irs /-'///.v, d'après IvanI, de l'élal. de guerre ipii esl celui dr la sociélé réelle. |)ans C(^ dernier él.al, en elïel, inteivienl le droit di^ défense (pii pei inel l'usage dt> la conlrainle poui* se prémunir contre la viidem-e des volontés perverses : si \v sat^c; refus(^ d'en user, il n'aura dans l'état que la place d'une victime, ce qui serait renoncer à la fois à l'idéal et au hoidumr. Mais contre cette abdication dv l'Iiomme le plus (lii;ne d'étrt^ heureux, \v juste, la nature prolesti^ et Platon conn)rend la nécessité d'accorder ([uel([ue satisfaction à ses exigences en déclaïaid (pie le viai hoidieur est dans la contemplation du beau el du hieu. non dans la satisfaction de nos autres inclinations réputées inférieures. La vertu se suHit donc à elle-même puis([u'elle est sa [)ropre jouissance; c'est {)ure servitude et corruption que se soucier des i)laisirs du corps. Platon répond donc aux réclamations de la nature en méprisant la nature, comme il méprise, du reste, l'expérience (!2). Il est vrai que le sage peut se consoler en attendant une vie meilleure qui lui est promise s'il est capable de refaire l'ascension difficile vers le ciel d'où sa nature passionnelle, et les écarts du coursier indocile Tout précipité.
Mais il y a une difïérence entre cette promesse et l'immortalité dans la doctrine kantienne (3), postulat invoqué au nom de la justice pour établir une proportion entre le bonheur et les œuvres de la liberté. Le retour platonicien à la vie des idées n'est pas entrepris par devoir, mais par attrait pour la spéculation; de plus, il n'est pas à la portée de tout le monde, et enfin, ce progrès dans la science ne dépend pas de nous, comme le progrès dans la vertu.
(1) V. Eclaircissement II.
(2) V. le Philèbe.
(3) Nous avons réservé celte partie de l'exposition pour le ch. xxii* sur la Religion naturelle.
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8. Utopies platoniciennes. — II en résulte que cet idéal est troj) liîHit ot Fi";i]>|);irti('iit ((u';"i l'élite des saj^^es; il ne peut fournir une rèjïle universelle, (domine il en fnut cependant une, aussi l)ien (|u'un idéal, au vuljj^aire, on amènera c(^lui-ci, par une éducation très systématique et surtout par les voies de contrainte, car « le bétail humain est ditrieile à élever (1) », à se convaincre que le J)()nheur, jmur lui, est dans la justice, c'est-à-dire dans l'accomplissement strict des devoirs de sa classe. De Ui ce système d'éducation où l'Ktat distribue à chacun son rôle selon l'âge, les aptitudes, le sexe, et d'après des arrangements où l'individu n'est jamais consulté sur ses goûts et convenances depuis la naissance jusqu'à ciu(|uante ans, âge où celui qui a pu résister à la coin|)ression sociale est laissé libre de méditer sur les Idées. De là aussi ce collectivisme ([ui pense augmenter la richesse de l'Etat en lui attribuant toute la propriété, les individus devant reporter sur les biens publics tout le zèle de production ([u'il consacraient d'une façon égoïste à leurs patrimoines. De là enfin ce communisme qui [pense augmenter l'amour des citoyens pour la patrie en supprimant les affections de famille. (Chacun ignorant quel est son père, sera fondé à croire quêtons ceux de la génération antérieure peuvent porter ce titre, les aimera tous et en recevra en retour toute l'affection qui se perd sur (juelques têtes préférées, dans la famille réelle, au détriment des autres membres de la nation.
9. Conclusion sur la morale de Platon. — Platon a donc manqué le but parce qu'il a -cherché trop haut la règle des mœurs. V' Sa morale est hétéronome, puisqu'elle est fondée uniquement sur l'obéissance absolue à l'autorité politique ; S'' elle n'est pas universelle, puisqu'elle n'est intelligible et praticable que pour une élite, puisqu'elle réclame le sacrifice de plaisirs naturels et légitimes au profit d'un plaisir jugé tout arbitrairement et non démontré comme supérieur en qualité, la contemplation; 3° ces sacrifices n'étant pas demandés au devoir, mais estimés nécessaires à la satisfaction d'un attrait, exclusif luimême d'autres attraits, ce n'est qu'en apparence une doctrine de sacrifice et elle ressemble en cela à toutes les morales mystiques et ascétiques qui engagent à suivre une certaine conduite en vue d'un bonheur à obtenir, et par la considération utilitaire
(1) Lois, VI, p. 777, G b. : " Anlhrôpos duskolon thremma ».