Dans l'état de paix la justice implique la charité
Il ne faut pas dire que la justice nous autoriserait à nous tenir strictement dans notre droit et à le faire respecter des autres sans pitié (1). Car d'une part l'hypothèse de la paix
(1) Marion, Leçons de Morale, p. 282.
exclut de raltitude d'autrui toute disposition hostile. Si cette disposition se manifestait nous sortirions de l'hypothèse et nous aurions à invcxiucr, poumons retrancher sur le terrain de notre droit, non plus \n justice pure, mais le droit de la défense, principe de la justice relative dans l'état de guerre. Si nous restons dans le cas de la morale pure, il faut considérer la portée de notre devoir social. Nous faisons, volontairement, partie d'un monde de personnes morales ; et notre devoir est non pas de nous abstenir de toute injustice à leur égard, mais contribuer autant que possible à la conservation et au progrès de notre association, en un mot à la réalisationet au maintien du bien commun. C'est là le principe même des relations pures de débit et de crédit (1). Nos associés ont donc le droit de compter sur nous, de fonder une attente sérieuse sur notre promesse implicite ou explicite. Notre concours leur est indispensable puisque les biens particuliers sont fonctions du bien commun. Refuser ce concours ou ne pas l'accorder dans la mesure de nos forces, ce serait donc rendre impossible le développement ou môme parfois la conservation des personnes. Ce serait violer le devoir de respect en montrant par là que nous ne sommes plus des êtres sociaux. De plus, « il est impossible qu'une personne avance vers la perfection si elle n'a souci que d'elle seule, si elle ne fait pas chaque jour tout ce qui dépend d'elle pour que ceux qui l'entourent grandissent en vertu, accroissent leur dignité et leur bonheur. » Ainsi, dans la morale pure, la justice implique non seulement l'abstention de tout acte capable de porter atteinte aux personnes, mais encore le sacrifice volontaire et partiel de soi et de ses biens, autrement dit la bonté, la charité (2).
9. La passion bienveillante et la raison sunissent dans la vertu parfaite. — Lorsque la bonté se soumet ainsi à la règle de respect du droit pleinement entendue et s'en fait le supplément libéral, elle devient rationnelle et alors elle porte le nom de mérite ; mais en ce sens, même elle ne peut être identifiée à la justice ni se substituer à elle. Dans la morale pure, mériter, c'est faire quelque chose de plus que son devoir, c'est accomplir certains actes qui impliquent non seulement paiement et restitution de ce qui est dû à autrui, mais en outre don volontaire de
(1) V. ch. précédent.
(2) Eclaircissement I.
\ni. irsTicK i:t cmariti^ 21:1
ce (lui ne sîmr.'iit. <Mi'(i c^xij^ô de nous cl nhniKloii de ce (|im^ nous pourrions exiger l<''};:iliim'm('iil (raulriii, I);ims v.i\U.o, disposition pl.irîiid les lins d'anlnii d.ins les siennes propres, on les îi;^r.'in dit p:ir un soile de luxe inor.il. Le piM'inier (le;^M'e de niérilc ;iinsi ol)l(Mni esl. essenliellenienl de Tordic du he.iii, il esl objet (rainoui*, eoniUH^ il a son principe dans ranioiir. Si elle n'<;.st ))as ac('idout(dl(\ mais eonslanle, la honlé d(^vienl alors Tliahitude de t(Mi(lr(^ au bien d'auliui el d(* s'on (''inouvoii* facilement,, (lelli^ disposition établie ,'ivee, eonnaissanci^ do cause el malgré la contiariélé mutuelle des lins entre les botnmcs amèiu^ l'a^enl moral à prélérei* sous rimpulsi(m du cdMir les autres à soimême.
10. En cas d'harmonie entre la charité et la justice, parait la vertu d'ordre. En cas de conflit la charité est l'abandon de toute règle. — Mais deux cas peuvent se présenter ici dont la divergence vous fera voir que si la justice implique la charité, la réciproque n'est pas vraie, môme dans la morale pure qui est, pour le moment, notre seul objet. En effet, la cbarité poussée jusciu'à ce point peut ou bien rester encore dans les limites de la raison, ou bien troubler l'ordre rationnel des devoirs au profit de la passion. Dans le premier cas la raison, réglant le partage entre les affections, et la préférence donnée à autrui sur soimême se subordonnant à la loi du juste, la charité devient une pratique de l'ordre et de la vérité dans les passions humaines. Cette passion de l'ordre, cet amour dont quelques moralistes ont fait une définition de la vertu, devient à son tour l'auxiliaire le plus puissant de la justice et son complément indispensable dans les relations humaines. Dans le second cas, ce qu'il y a de généreux dans l'essence de la passion de bonté qui se substitue au devoir et se met au-dessus de lui prend le nom de sacrifice. Or il n'y a pas de limites à une telle passion ; elle ne contient aucune règle en soi et peut nous porter jusqu'à l'anéantissement délibéré de nous-mêmes en ce qu'elle consiste essentiellement « dans un bien fait aux autres au prix d'un certain mal que nous nous infligeons volontairement à nous-mêmes ». Où s'arrêter dans cette voie? Que reprocher au brahmane qui n'ayant pour règle que la pitié pour tout ce qui vit, déclare que si une panthère affamée était sur le point de mourir de faim, il s'offrirait de lui-même en pâture par charité ? Le brahmane est encore dans la logique de cette doctrine
de pur amour quand il dit : « Celui qui, attaqué, ne résiste pas, et se montro doux à sos ennemis, celui-là est pur, » ou bien quand, insulté, frappé, menacé enlin dans sa vie, il s'écrie : « Ce sont des hommes bons, ce sont des hommes doux, ceux qui me délivrent avec si peu de douleur de ce corps rempli de souillures ! » 11 mérite alors cet éloge de son Dieu : « Va, Purna, délivré, délivre; consolé, console : parvenu au Nirvana complet, fais-y parvenir les autres! (1) » il suflit de remarquer, pour caractériser cet abus de la charité livrée à elle-même que Tajçent moral n'a pas plus le droit de se faire du mal que d'en faire à autrui, L,a violation de la personne morale soit dans sa dignité soit dans son droit est toujours un crime qu'aucune charité ne peut excuser.
11. Si le sacrifice de soi est réclamé par la raison et non par la passion, il devient un devoir. — Il faut distinguer de ce sacrifice inspiré seulement par la passion le dévouement de tout notre être, jusqu'à la mort même, au service d'un bien que la raison déclare supérieur à notre vie. Si elle nous commande de ne pas tenir compte de notre conservation personnelle dans des cas où l'accomplissement du devoir peut nous exposer aux dangers suprêmes, c'est au nom de la dignité ou de la justice et non pas au nom de la passion qu'elle réclame de chacun d'entre nous la fière attitude des hommes qui ne transigent pas avec l'obligation morale, comme Leonidas, ou d'Assas, ou Baudin.
12. — Le devoir de charité est réductible au devoir envers soi. Exemple de l'assistance. — D'après cette analyse, voici donc quelle serait la nature du devoir de charité. Il signifie que l'agent doit cultiver en lui-même ses bons sentiments et leur obéir quand la justice ne s'y oppose pas. Il n'est donc pas nécessaire et il est même inexact de transformer ce devoir de bonté tout individuel en un droit qu'autrui pourrait revendiquer sur nous. La bonté est en un certain sens un devoir, mais un devoir vis-à-vis de nous-mêmes. Elle n'est pas un débit, une dette, elle ne constitue donc pas chez autrui une créance. Aucun créancier ne peut revendiquer des droits sur notre bonté. C'est là un des cas que nous avons signalés , où le devoir ne correspond pas à un droit, car tout droit est exigible, et il y a des devoirs qui
(1) Marion, Le^on^ de Morale, p. 19.
Mil. irsTicK i:t CIIMIITI', 217
i\{' p(MlV(Mit AliM» ('xi;;«'s pur pcisoiiiic. \a' ch'voir di' Imiilr est, le type iiK^iiMMh^ CCS sortes (r()l>li;4;ili()iis iiilr;i prisoiiiirllcs, r/csI-A- (lii(^ (pii s(^ p()S(Mil, (l;ms l;i splicrt^ ('Iciiiciil.iiic de la morale.
Un (les exemples les plus (•oiilrovorH«''S (hirotto n>}^le so présnnte au sujet du devoir (rassislaiice de persomio à p(M'S(Hiin'. I'uis(pie la bonlé iTesl (|u'uu <le\ oir eiiNcrs soi luèine, la luauifestal.ioii de colle bouté, c'est-à (liic le devoir de soula^cu* les houiuu's aux |>rises avec radversit»', n'est pas lé^alcuueut cxii^ilde, ne eoufèr(^ pas uu droit à auliui. Il n'y a doue là vraiment (pi'uu devoir envers uH)i-nH^me, car si nous refusons d<^ secourir autrui, nous violons eu nous les leiidauces de uohc iialuiM^ sympatliifjue. Assurémeid ma raison peut réclamer, pour la réalisation du bien commun, tous uu^scHïorts et à ses yeux mon abstcîutionà la limite du contrat positif serait condamnable. Mais nul n'a le droit de réclamer l'exécution des devoirs ([U(î j'ai envers moiuu>me. C'est la société seule en pjénéral qui a un devoir d'assistance, vis-à-vis des individus, mais les devoirs récipro([ues des individus ne comportent pas l'application universelle de ce devoir aux cas individuels (1).
13. Notre nature sensible peut être émue sympathiquement en présence de la nature sensible hors de nous et il est bon de céder à cette émotion quand la justice est garantie. — Le devoir de bonté n'est donc pas une obligation bilatérale, c'est simplement un devoir du sujet moral à l'occasion de la nature vivante et sensible qui se trouve hors de lui chez ses semblables, de même que nous avons des devoirs personnels à l'occasion de la nature physique ou animale. Il n'y a de devoir sous forme de dette qu'entre des personnes liées entre elles par la promesse et l'attente que garantit une égale dignité ; et au point de vue de la bonté , si nous sommes obligés à quelque chose, c'est envers la nature d'autrui et non pas envers la personne d'autrui. L'occasion de notre devoir de bonté, c'est non pas l'être moral qui a une dignité comme la nôtre, et des droits revendiquables, mais plutôt l'être sensible, l'être souffrant, et souvent l'être coupable. C'est un semblable encore, qui, à ce titre, mérite notre sympathie, notre bienveillance, mais ce n'est plus un égal, l'associé d'un contrat. C'est un devoir pour moi d'être bon à l'égard d'autrui, lorsque
(1) V. ch. XVI, sur la Propriété.
218 l'HI.NCIPEb Dlj DROIT
Jorsqiio tous los îiiitros dovoirs sont satisfaits, ot rps autres devoirs sont ceux de justice, les seuls exij^ihles.
14 Résumé. La charité est distincte de la justice dans la morale pure. - - Ainsi, en morale pure, le mérite, la charit<'*, le dévoiicniciil bien ((u'ini])li([n('*('s dans la justice, sont en dehors des relations (le (lioit. La charité (;^t donc une façon de traiter les personnes (jui en sont l'objet mieux que sur le pied d'éj^alité, en s'elïorçant par exemple de leur rendre la vie plus agréable on meilleure par l'abandon gracieux de ce qui est niMre. En ce sens un homme poli est plus qu'un homme honnête, et un homme gracieux, galant est plus encore que poli. 11 y a là une sorte de ralfinement de l'idéal social très digne d'approbation, mais il faut se rappeler que le rôle légitime de l'amour et de la charité ne peut commencer qu'après l'achèvement de la justice et que l'amour ne peut s'exercer légitimement qu'en se soumettant à elle. On ne peut donc pas fonder la morale sur l'amour ; il peut être pour elle un couronnement, mais il n'est pas une base. C'est que l'amour livré à lui-même serait l'arbitraire et l'arbitraire ne peut être permis que là où il est sans danger moral, c'est-à-dire après le plein accomplissement de la justice.