I. — LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE ET L'iNTOLÉRANCE
1 . Les opinions étant les manifestations extérieures de la personnalité sont respectables comme elle. — L'homme ue vit pas seulement de la vie du corps, il a des besoins autres que les besoins physiques. Il se fait naturellement des convictions sur la plupart des grandes questions qui intéressent sa destinée; il veut surtout contrôler la situation qui lui est faite dans l'Etat, se choisir librement un idéal religieux et lui réserver le culte qui lui convient. De là trois sortes de libertés auxquelles il tient d'autant plus qu'il a d'avantage conscience de lui-même. D'abord, la liberté de discussion en matière civile et politique ; puis la liberté philosophique qui n'en est que la forme plus élevée, car elle comporte la revendication des droits de la conscience dans les questions de philosophie, de droit, d'histoire et de science; en dernier lieu, la liberté religieuse. L'homme social revendique sur tous ces points le droit de ne recevoir que de lui-même toutes ses opinions. Il veut de plus, que la manifestation publique de ses convictions ne soit pas réprimée par une autorité quelconque, tant qu'elle ne porte pas atteinte matériellement aux personnes. Il réclame donc en un mot cette espèce d'égards que mérite la conviction de l'agent moral lorsqu'il manifeste son activité dans le plus précieux et le plus élevé de ses produits, les idées issues de son intelligence, les croyances issues de son cœur. Idées et croyances sont la personne même manifestée aux autres personnes, et, à ce titre, semblent devoir être objets de déférence de la part de tous, j. THOMAS. — 6' année. 16
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2. Ce n est pas la tolérance mais le respect qui leur est dû. — On (loiiiic (l'ordiii.'iii'c à cv devoir social à iV';4;ir(l (l«'so[)iiiioiis iiii nom (jiii fait tort à la chose, ([uaiid au li(ni du mot respect on se sert du mot tolérance. Si l'on y rélléchit en effet, ce mot ne semble désigner ([u'un acte de patience et d'indulgence à l'égard d'un mal réel et en soi détestable, mais ([ui serait néanmoins produit dans la limite des droits de chacun. La simple tolérance ne suffit pas si on la 'prend dans ce sens étymologique. Ce n'est pas cette aptitude qu'il faut réclamer des autres vis-à-vis de nous, c'est le respect qu'il faut exiger; et si l'on se place au point de vue d'autruice n'est pas seulement la tolérance qu'il faut accorder, c'est même plus encore riue le respect, c'est la sympathie pour les manifestations de la personnalité dans ses œuvres les plus hautes, les opinions rélléchies, les croyances religieuses et les opinions philosophiques. Voilà comment la question se pose dans l'état de paix.
3. Les limites de ce respect se posent seulement dans l'état de guerre en raison du mal social que peut produire la liberté. — Comment se fait-il qu'on soit obligé de réclamer ce qui paraît si juste et semble si facile à accorder? Si nous restons au point de vue de la morale pure, il va sans dire que dans la République des fins, le domaine de la conscience étant absolument inviolable et aucune personne par hypothèse ne devant user pour un but injuste de la liberté de professer sa doctrine, il est certain que la liberté de manifester publiquement l'état de cette conscience est un droit absolu et sans restrictions possibles. Mais si nous nous plaçons au point de vue de la morale appliquée et dans un monde qui est celui de la réalité, où les mauvaises volontés peuvent user de la liberté qu'on leur laisse pour professer une doctrine corruptrice, pour exciter des troubles dans la République et en général pour commettre des injustices, la question se pose de savoir : 1" dans quelles limites la liberté de conscience doit être respectée ; — i^" dans quelles limites il convient de la restreindre.
4. La liberté de conscience était le droit commun dans la civilisation antique. — S'il faut imposer une limite aux consciences et à leurs manifestations extérieures en raison des injustices possibles, quand, jusqu'où, à qui convient-il d'introduire cette réserve au droit individuel ? C'est là toute la difficulté. Cepen-
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(laiit la rrpoiisn csl rclalivriiiciit facile (|iiaiit \ la lilM'ih* |)liil()S()|)lM(|ii('. Nous (MiIi'ikIoiis par là If droit de spéculer' sur (\rs uialièics (|ui à cause de leui* ualui'e désiutéresséf» ne |)(ii v»'nl pas ddrdiuaire, au iiioiusru lanh|u'ou ue iiiclend jias passer de la lliéorie à rap|)li(-al ion, a|)portei'de Iroulile dans KKlat, Udles (|ue les (|ueslituisde science, d'arl, de morale, de |Kdili(jue. (l'écououiie, de iiiélapliysi(|ue. (lelle liberté en inalièr»! de s|k''culation était, à peu prés enliéi-e dans la civilisation anti(|ue, sous la rés(M'V(^ (|U(^ les |)enseurs n'atta(|uassenl pas la ndi«^ion nali(Miale. La coudainnalioii de Soeiatf^ est un rijnie de la réaction oli};archi(|uc à Athènes. Mais la philosoplii(! nu)rale, comme science, a été (l(^ très bonnes heure, cIkîz h;s (Jrecs, indépendaide de l'autorité reli};ieuse. (Test h; cas des Sa^^(;s do la (îréce. A Rome méin(^, dés l'apparition de la i)hilos()[)hic ^rec- (jue, les conceptions relij;ieuses ne constituèrent plus un gouvernement sacerdotal des Ames, et la vie morale ne fut plus entretenue que par la philosophie. Mais riudé])endauce de la morale vis-à-vis de la métaphysiijuc n'a été proclamée que par Aristote qui la fonda sur la psychologie. Les écoles suivantes n'acceptèrent pas cette séparation : ainsi les Stoïciens, les épicuriens, les mystiques alexandrins firent de la règle des mœurs une déduction de leurs théories spéculatives. En tout cas, la religion ne prétend pas dominer l'éthique dans toute l'antiquité (1).