‹ Principes de philosophie morale suivis d'éclaircissements et d'extraits de lectures conformes aux programmes de l'enseignement moderne (première, sciences et lettres), de l'enseignement secondaire des jeunes filles et des écoles normales primairesChapitre 99 sur 162 · II. — LA LiBKHTi':, i.nstbumi:nt uk toutes les croyancks · texte numérisé non relu

II. — LA LiBKHTi':, i.nstbumi:nt uk toutes les croyancks

EST LE F0M)EMi:.\T UU HESI'IXT AL'OUKL ELLES ONT DROIT

9. Une philosophie qui récuse tout absolu est donc la plus favorable école de tolérance. — Cependant une doctrine philosophiciue qui fait dépendre toute affirmation de la liberté est amenée à renoncer à une évidence (pii s'imposerait fatalement aux esprits, et se trouve naturellement très bien disposée à la tolérance (4). C'est le cas de la philosophie critique qui refuse de voir l'absolu en aucune manifestation de toute pensée et ((ui fait de la croyance le fondement de toute certitude. Ni dans les sciences de la nature, ni même dans les sciences exactes par excellence l'absolu ne peut se rencontrer ou s'obtenir, mais tout y est subordonné à des affirmations premières qui sont proposées à l'assentiment de volontés raisonnables.

10. En effet, l'absolu ne se rencontre ni dans les sciences inductives ni dans les sciences exactes. — Dans l'induction, l'analogie, se mêle une part énorme de croyance, c'est-à-dire de bonne volonté, de consentement. La pensée accepte ces vastes jugements parce qu'elle trouve raisonnable de croire; la raison y a son compte ; mais elle ne cède pas à la contrainte d'une vérité absolue; elle met quelque chose d'elle-même dans les phénomènes qui sont les matériaux bruts du savoir; et ce quelque chose d'individuel qui seul fait la science est presque tout. Car si vous retranchez des sciences inductives tout ce qui est croyance, hypothèse, analogie, il ne vous restera que des catalogues de faits sans lien, sans portée, sans valeur scientifique, car, comme l'a bien dit Aristote, il n'y a pas de science du particulier.

Par quoi commencent toutes les sciences exactes? Par des principes et des axiomes qu'on ne démontre pas; on les accepte comme évidents. C'est-à-dire qu'on y croit parce que cela est raisonnable. Mais toutes nos croyances ne sont-elles pas en une

(1) Eclaircissement II.

(2'> V. ch. IV, sur les consètiucnccs de la thèse de la liberté, quant à la science.

\v. — MiiKirn'; h\: consciknck 217

('crlJiiiKî p.'irlic iiolic (iMivrc 'Mlc i|iii iiKMilc le. beau nom do rroyjinco, est-ce le |)i('jii^(' ,'iveii};le, (|iii ikhis est. vomi smiir n'^lloxioii, (|iie nous .ivoiis rerii ;iv(»e le l.iil i\t' l.i noinriee? N'estce l)<is phihM le l'ésulliil (riin ex.'inn n, (riinc (h'Iihérîitioii lY'fléeliio? Kl. voulez-vous (|ii'il y îiil. (lélihériilion s;ms liherlY' ? N'oulez vous (|u'il y .'li! e\;unen et (hVisiou s;ms iiKlrprnd.'iiiee ?

11. Le doute méthodique est donc le remède aux excès du fanatisme. - (lependiint le reiiouceiMeiil ;"i l'iibsolii du s.ivoir n'est i);is, il s'en l";inl du joui ;iu loul, Tid^iiudoii de l;i véi'it('% le septieisine. Jl est vrai (|ue eelui-ei, (juaiid il est iuvo(jU('' eonnne niéfliode d(^ la eoustrueliou seieutili(|ue ou |)liil()soplii((ue et (ju'il n'est |)as un refus délinilif de eonlianee en la validité do l'esprit liuinain ; \v doute provisoire, eu un mot, ainsi rpio l'a nommé Descartes, et mieux encore \edoute im^lhodiqucoM la condition même de la science en même temps que la garantie du respect récipro(|ue des convictions.

« Le signe radical dv la volonté, dit M. Renouvier, la mairiue essentielle de ce (lévelopi)ement achevé qui fait l'homme capable de spéculation sur toutes choses, et l'élève à la diji^^nité d'être indépendant et autonome, c'est la possibilité du doute. Ainsi n'est-il pas étonnant que l'homme vraiment éclairé et profondément cultivé se distingue beaucoup plus par les points de jugement où il se laisse aborder au doute, et convient de son ignorance que par ceux où il possède une assurance imperturbable. Au contraire, l'ignorant doute peu, le sot encore moins, et le fou jamais. Le monde serait bien différent de ce qu'il est, si la plupart des hommes savaient douter. On ne les verrait pas, esclaves de leurs habitudes et de leurs préjugés, ne s'y soustraire le plus souvent que pour subir le pouvoir de l'imagination et s'éblouir des prestiges que la force ou l'éloquence de quelquesuns sont en possession d'opérer. (1) »

12. Règles de la formation des opinions : Lexamen porté sur toutes les propositions. — Nous concluons donc non pas au scepticisme qui est une langueur intellectuelle et même, s'il est définitif et entier, un suicide mental, mais au devoir d'examiner avant d'affirmer. L'examen peut durer longtemps. Mais nous voulons être libre de l'arrêter ou de le continuer si cela

(I) Psif/choloifie^ II, p. Il 7.

^ï8 rKi><:ii'Ks \)v Tinorr m

nous paraît raisonnable. Nous ne voulons pas prendre pour suffisantes les i)nMiii«''ros suggestions de l'inia-^ination : nous tenons à ce que chaciue anirnialion passe par le crible de la critique ; nous n'admettons pas qu'il y ait des principes qui s'imposent sans discussion. Nous voulons qu'on discute même les axiomes, parce que beaucoup de préjugés et d'erreurs se sont fait accepter sous forme d'axiomes et nous ne voulons plus être dupés. Les solutions proposées par les sciences de la nature ne seront pas pour nous un c niol oreiller » pour une tête satisfaite. Nous chercherons à distinguer le définitif du provisoire, et le provisoire est une bonne partie des richesses scientifiques actuelles. Qui voudrait garantir, par exemple, l'absolue vérité des deux fluides électriques, de la théorie des interférences, de l'éther impondérable, de la loi des travaux moléculaires , etc.? En parcourant l'histoire des progrès et des défaillances de la science, comme en soumettant à la critique la forme même de l'affirmation scientifique, nous trouverions non pas une raison de désespérer de l'esprit humain, mais un moyen (le lui ménager de nouvelles conquêtes qui seraient, celles-là, du moins, inaliénables. En cela nous trouverions et une leçon de modestie et de prudence qui doit nous profiter pour l'établissement de nos croyances.

13. Se tenir en garde contre la précipitation et la prévention. — Sachant que de grands esprits se sont trompés pour avoir trop vite affirmé, nous serons d'autant plus modestes et ne prétendrons pas atteindre la vérité absolue pour cette seule raison qu'elle nous paraît telle. Nous ne déclarerons pas impossible et absurde à première vue, ce que tout d'abord nous jugerons inconcevable. Avant de prononcer en nous-mêmes un jugement d'importance, nous ferons des restrictions et nous plaiderons avec conscience le pour et le contre à nos propres yeux. Nous serons très exigeants en fait de preuves pour nous-mêmes et pour les autres. Gomme nous aurons pris la précaution de former lentement et sûrement nos croyances, nous n'admettrons pas que les autres se permettent, pouvant mieux, des affirmations précipitées ; comme nous aurons abordé les problèmes sans préjugés, nous réclamerons d'autrui la même réserve. Descartes nous fournit une maxime pour conduire notre esprit en disant que sa première règle était « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu'il ne la connut évidemment être telle, c'est-à-

W. MHKini: hK cnN^Cir.NCr 2iO

(hi'(^ d'cvilci' s()i<;ii(Mis('iit('iil l:i |>i'<'V(Milinii ri l.i | hcc i | h hilioii (\ ). • iNous coiichioiis (|ii'il i'.'iiil savoir doiilci- ;'i |)I'(i|m)s, allinnci' à propos, examiner loiijoiiis, ik^ se décider (|in' pai" elioix, el m^ pas eraiiidri^ l'Iiérésie, car riiérésii^ veiil dire elioix (2).

14. La personne se mettant tout entière dans ses croyances les rend ainsi éminemment respectables. - Voilà une leeon do inodeslii^ el dc^ [)ru(lene(\ il y <» aussi dans eclto doeirine ujie Iceon plus liauU^ ; c'est le précepte de lolérance. Mn elTel, si Jious îivons reniar(|ué la façon dont se forme en nous la croyanct» (3), à (|nelles chances d'cMMcur elle esl exposée, de (|uelle surveillance lahoiiense elle doil rire entourée, nous coniprendi'ons (|ue ce qui fait sa valeur morale, ce cpii la rend éminemiiieid respeclal)le en nous-mêmes et en toute personne, c'est (|u'elle n'est pas seulemeid um^ adhésion de l'esprit à la si)lendeur de l'évidence, elhî est encore une con(]uète de la volonté lihre, et aussi une œuvre d'amour, de satisfaction où le cœur se prend tout entier.

Rien n'est plus dillicile, eu elîet, pour l'être pensant, c[ue de soustraire son jugement à l'action ])aralysante de la coutume. Se faire une opinion ([ui ne doive ([uc le moins possible à autrui, secouer le poids des préjugés et faire table rase de ses croyances irréfléchies, pour ne rien admettre comme vrai sans discussion contradictoire, faire enfin que tout le système de nos pensées soit notre œuvre personnelle — illuminée, avant tout, des rayons de notre intelligence, échauflée et vivifiée par cette passion qui l'ait les convictions fortes, et complétée par tout l'enchaînement des conséquences qu'une volonté fidèle à soi-même se croit tenue d'y attacher — c'est là une entreprise pleine de dangers, mais pleine d'honneur et à laquelle on reconnaît les plus vigoureux esprits. Et encore n'en est-il pas un peut-être, même parmi les plus grands réformateurs dont chacun détermine un cycle de l'humanité pensante, qui ait pu briser complètement les liens de cette solidarité par laquelle ils sont restés hommes de leur temps, de leur race, de leur secte (4).

(1) Disc, de la Méthode, Ed. Brochard, p. 37. V. un commentaire profond de cette l""" règle de la méthode, p. 91 à 105 du même volume. L'évidence alléguée par Descartes comme critère de la vérité est sujette à caution, car chacun se réclame de son évidence. Il n'y a donc pas de critère de certitude.

(2) En grec hairesis. V. Eclaircissement!.

(3)V. ch. IV, comment rexplication de Terreur est possible par l'intervention de la liberté.

(4) V. ch. VI, Eclaircissement IV.

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