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CRITIQjUE DE L OREILLE 39

Les résultats ont été analogues. Je me borne à citer quelques exemples. Vt de àvi « avait » a été confondu avece (Prussien), avec i (Russe); IV de pyér « pierres » a été entendu è (Prussien, Wallon, Normand, Danois), ë (Russe) ; Vct de fœm « femme » a sonné a (Prussien, Wallon), entre œ et a (Russe), o (Arménien). Devant un repos, les voyelles nasales paraissaient faiblement nasalisées au Russe (aiyS « avaient »), pures et suivies de w à l'Arménien Çàfàn « enfant », lôtàn « longtemps »). L7 du mot /ti, dans JNf kè nàjà lu pàrdr « faut bien que nous allions les perdre », n'a jamais, quoique je Taie répété plusieurs fois, été entendue par l'Arménien, qui a toujours noté li, etc.

La difficulté à saisir les sons auxquels on est étranger est un fait banal que l'on peut constater tous les jours. Sans aller chercher mes exemples au loin, il me suffit de rappeler que VI mouillée si bien sentie dans le Midi de la France ne se distingue pas d'un y pour un Parisien : c'est que r/ mouillée a disparu du Centre de la France.

En revanche, l'oreille acquiert une grande finesse quand une distinction de sens l'exige. J'ai assisté un jour à une discussion animée, entre deux Aostains issus de deux villages voisins, sur la valeur d'une rime, qui, bonne pour l'un, était impossible pour l'autre. La différence de son, quoique perceptible pour mon oreille, était réellement bien faible; mais, comme elle répondait à une nuance notable de sens dans le village où elle était sentie, elle y avait pris une importance considérable.

De même, il peut se faire que, par une circonstance analogue, un son sans force significative dans une langue et passant inaperçu pour les indigènes, soit facilement saisi par un étranger habitué à lui attribuer une certaine valeur. Un Serbe fraîchement arrivé à Paris retrouve dans nos

voyelles toniques toutes les variétés d'accentuation si caractérisées qui existent dans les siennes. Je n'oserais dire qu'il a tort; je suis bien plutôt porté à croire qu'il a raison.

. Il est des nuances que la simple attention sufEt à faire découvrir. Il en est d'autres qui exigent une éducation véritable de l'oreille.

Le plus sûr moyen d'y réussir, c'est de se mettre en rapport avec un phonéticien doué d'une oreille sensible et exercée, et, autant que possible, appartenant à un autre groupe linguistique. A cet égard, je dois beaucoup à M. Gilliéron : il m'a rendu attentif à des nuances que mon oreille ne saisissait pas naturellement. Même si l'on est privé du secours d'un maître, il est possible, grâce à des exercices appropriés, de faire soi-même de son oreille un instrument extraordinairement délicat. Le premier de ces moyens, c'est la comparaison.

Le musicien ne saisit que des intervalles; le phonéticien ne perçoit aussi que des rapports de nuances. Écouter et comparer beaucoup de nuances diverses, tâcher de les^istinguer, de les classer, de découvrir le rapport qui existe entre elles, c'est le moyen de s'habituer à saisir les moindres indications de l'oreille. Mais, pour arriver à un prompt résultat, il faut procéder avec ordre et recourir aux moyens auxiliaires qui sont immédiatement à notre portée. D'abord on compare entre elles les diverses nuances de' sons d'une même langue, comme, par exemple, les a dçpatU,pSiSy partir^ il pArty PàqueSy Pâquerette^ ParnSLSse, Le moyen de mieux saisir la nuance, c'est de rapprocher ces divers a les uns des autres, par l'élimination successive des consonnes qui lesséparent : par exemple, bien éœutQî pat pà, papa, aày en conservant bien soigneusement le timbre de chaque voyelle.

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